Décrite par la presse internationale comme une "révélation, une pianiste exceptionnelle" (Plain Dealer, Cleveland) qui "séduit par les différentes couches de génie et de beauté de son jeu" (Irish Times), Beatrice se produit à travers l’Europe et l’Amérique dans des salles prestigieuses telles la Philharmonie de Berlin, le Preston Bradley Hall de Chicago ou le Wigmore Hall de Londres, en récital ou en soliste avec des orchestres tels l’Orchestre Philharmonique de Dortmund, l’Orchestre National des Pays de la Loire, le North Czech Philharmonic,…
Elle se forme à la Hochschule für Musik «Hanns Eisler» de Berlin, où elle suivra durant cinq ans l’enseignement de Galina Iwanzowa et est également titulaire d’un Artist Diploma de la Royal Irish Academy of Music de Dublin, où elle s’est perfectionnée dans la classe de John O’Conor.
Sa discographie est au centre de ses réflexions, et après un hommage à Schumann suivent deux albums consacrés à deux grands mystiques : Bach et Liszt. Sa discographie est louangée par la critique internationale, Fanfare Record Magazine compare ses interprétations à celles d’Horowitz et Classica parle de son album « Liszt : Metanoia « comme l’un des plus remarquables de ces dernières années.
En mars 2021, elle sort un nouvel album, LISZT - Œuvres tardives, chez le label Printemps des Arts de Monte-Carlo.
Beatrice Berrut au sommet de la sensibilité
par Ayrton Desimpelaere, le 12 mai 2021
[Joker Crescendo absolu] En 2017 dans ces pages, nous évoquions à propos du disque « Metanoia » un « programme alliant délicatesse, intériorité, poésie et virtuosité ». Quatre années plus tard, qu’il est agréable de découvrir un programme tout aussi poignant et bouleversant. Plus encore, quel bonheur de voir une ascension si fulgurante vers les sommets chez la pianiste suisse Beatrice Berrut dans ce nouveau disque simplement nommé : « Liszt ». Dans quelques-unes des œuvres de vieillesse de Liszt (1860-1885), Beatrice Berrut nous transporte dans un monde d’une force intérieure hallucinante captée par un sentiment d’introspection et d’élévation permanent. Cette sensibilité transfigurée pourrait-elle être, notamment, le fruit d’un passage régulier de la pianiste à la direction d’orchestres de maisons d’opéras ? Cette vocation n’est pas si anodine dans le processus créatif, elle ouvre à bien des égards le champ des possibles. Beatrice Berrut respire, fait vibrer chaque notes en les reliant d’une manière naturelle et poétique tout en apportant une résonance au silence qu’elle entretient avec habileté.
De la délicatesse des mélopées sombres de La lugubre gondola I, d’où s’émancipe une mélodie juste soutenue, à l’esprit légèrement plus pétillant des Csárdas, Beatrice Berrut ne tente à aucun moment de forcer la poésie de ce répertoire. Elle lui apporte juste ce qu’il faut d’expression jusqu’à l’indicible douceur émouvante de son épilogue (Am Grabe Richard Wagners). Il faut avouer que l’instrument employé ici (Bösendorfer 280 Vienna Concert) est remarquable à bien des égards : graves somptueux, médium rond et généreux, aigus feutrés. Dans un répertoire finalement très épuré, éloigné de certains ouvrages plus expansifs, un répertoire où il n’est toujours aisé et naturel de s’y retrouver tant le squelette architectural pose des questions, Beatrice Berrut fait preuve de profondeur et de lucidité. Une lecture saisissante qui, malgré la tonalité funèbre de sa thématique, fait un bien fou et nous élève à chaque instant. Un véritable coup de maître.
Son 10 – Livret 10 – Répertoire 10 – Interprétation 10
Les oeuvres tardives de Liszt
par Elisabeth Haas, le 1er Mai 2021
Piano » Il y a deux ans, aux Murtenclassics, sa concentration, fidèle à Liszt, signait de toute évidence une grande artiste, loin des ors de la virtuosité démonstrative. Une authenticité peut-être, l’humilité d’un patient travail. C’est encore la musique de Liszt que la pianiste valaisanne Beatrice Berrut approfondit densément dans ce nouvel album. Aux graves du Bösendorfer qui résonnent et labourent la Lugubre gondole, on sent que l’interprète a mûri chaque note. Les oeuvres tardives du compositeur ont une gravité que la pianiste transfigure. Mais ne dirait-on pas que les Odes funèbres tendent à un dépouillement de l’émotion musicale? Après les mordantes Csardas, danses des morts, jusqu’au désolé et évanescent tombeau Am Grabe pour Richard Wagner, où s’évapore la phrase musicale…
Le Liszt de Beatrice Berrut aux bords de l’ultime: l’écoute intégrale
par Serge Martin, le 26 avril 2021
Beatrice Berrut en est à sa troisième incursion chez Franz Liszt. Elle s’y concentre aux pages ultimes d’une gravité insondable de la fin de vie : La lugubre gondola, Odes funèbres, Csazdas, Trauerspiel unt Trauermarsch qu’elle conduit aux bords de l’ultime. On aurait volontiers fait de ce CD le plus beau disque Liszt des dernières années, avant la sortie de l’album de Benjamin Grosvenor
Béatrice Berrut souffle sur les braises du romantisme
par Matthieu Chenal, le 14 avril 2021
«On ne met pas Liszt au même niveau que d’autres compositeurs. Or, pour moi, c’est un génie absolu!» Béatrice Berrut n’a jamais eu peur d’imposer ses choix avec passion. Son tout premier enregistrement, publié l’âge de 19 ans, comportait déjà une page virtuose de Franz Liszt («La vallée d’Obermann»).
Elle voue une admiration sans bornes pour le grand compositeur romantique: avec son dernier album édité par le Printemps des Arts de Monte-Carlo, c’est le troisième opus entièrement consacré à Liszt de sa discographie. Celui qui explore les années de vieillesse et d’intériorité du virtuose devenu abbé. Et aussi celui qu’elle défend comme un moment marquant de sa propre vie, tant il y a une proximité d’âmes entre eux deux.
La pianiste l’a enregistré à Raiding, dans le lieu de naissance du compositeur, en Autriche. Dans le livret du disque, elle raconte le moment profondément bouleversant de son pèlerinage sur sa tombe, à Bayreuth, un jour de tempête et de fièvre intérieure. Mais Béatrice Berrut n’a pas que Liszt dans sa vie; elle compose, transcrit, dirige et mijote un nouveau festival à Monthey.
Le royaume du silence
Pourquoi la musique de Liszt reste-t-elle si mésestimée, et encore plus celle de la fin de sa vie que vous défendez ici?
Franz Liszt a écrit de la musique qui permet de montrer sa virtuosité, mais c’est aussi un piège: ça l’a rendu célèbre et catégorisé aussi, réduit à cette image de superstar du XIXe siècle qui plaisait aux femmes. C’est dommage, car il y a toujours un idéal sonore derrière sa virtuosité; elle n’est jamais vaine. Personnellement, cette intensité constante me convient bien. J’adore cette emphase, cet envol intérieur permanent. La musique qu’il écrit à la fin de sa vie est d’autant plus difficile à cerner qu’elle est complètement lacunaire, brute, sobre, obsessionnelle, hantée par la mort. Le Printemps des Arts de Monte-Carlo m’a incitée à travailler ce répertoire que je ne connaissais pas, pour me pousser dans mes derniers retranchements.
Comment avez-vous travaillé ces oeuvres tardives, souvent à la frontière du silence?
J’ai découvert un Liszt triste et nostalgique, cassé par l’existence. Après la mort prématurée de son fils et de sa fille, mais aussi après celle de Wagner dont il était très proche, il cherche sa voie pour affronter l’idée de sa propre mort. Comme ces oeuvres ont été peu enregistrées, je n’avais aucune version dans l’oreille, et c’est plutôt agréable. C’est une musique qu’il faut ressentir intérieurement pour la faire tenir à travers le silence, car elle dit plus par le silence que par les notes. Pour y parvenir, j’ai dû prendre mon temps. Le Covid m’a bien rendu service, car j’ai pu vivre en intimité absolue avec ces pièces, dans une forme de contemplation et de sérénité que je n’aurais pas pu avoir avec un emploi du temps débordant!
Les avez-vous jouées en public?
Une seule fois, le mois dernier à Monaco. La principauté autorise les concerts avec une demi-jauge. J’ai vécu une expérience surréaliste et très forte. J’avais peur que cette musique passe difficilement en public. Au contraire, il y a eu une concentration extrême, un recueillement, comme un voyage spirituel et mystique.
Êtes-vous de ceux qui ont plutôt bien vécu l’arrêt forcé par la pandémie?
C’est une période très difficile psychologiquement. Quand tous vos engagements tombent les uns après les autres, il est difficile de trouver un sens à se lever pour travailler. Or j’avais une saison très riche qui s’annonçait. Mais je m’estime chanceuse. Mes engagements ont été reportés, j’ai pu toucher les APG et les indemnités cantonales dès le début. Grâce à cette sécurité, ces cinq mois sans concerts m’ont rapprochée du piano et de la musique. Une vraie bénédiction artistique et créative. En plus de la préparation du disque, j’ai pu composer. Je viens aussi de terminer une paraphrase sur «La nuit transfigurée » de Schönberg pour laquelle j’ai reçu une bourse. Liszt a écrit énormément de transcriptions. Je continue son geste sur cette oeuvre que j’ai toujours rêvé de jouer au piano et sur des symphonies de Mahler.
Pianiste, compositrice, cheffe d’orchestre: quelle piste privilégiez-vous aujourd’hui?
Je ne me sens pas totalement épanouie comme simple interprète et je cherche à avoir une démarche plus globale, à travers la composition, que je pratique pour moi depuis mes études au Conservatoire de Lausanne, et la transcription. Et j’ai aussi dirigé des orchestres pendant un an et demi comme assistante, mais je n’ai pu donner jusqu’ici qu’un concert public avant la pandémie. C’est une tout autre expérience que le piano, qui m’a beaucoup aidée pour trouver la bonne pulsation dans les oeuvres tardives de Liszt. Mais je n’aimerais pas brûler les étapes dans ce métier. Et je suis en train de concevoir un nouveau festival à Monthey en 2022 en repensant la forme des concerts de musique classique. Nous avons une responsabilité de transmettre ce patrimoine culturel et une opportunité s’ouvre pour nous réinventer.
Zauberparadiese und Traumfeerien
von Reinhard J.Brembeck, am 29. März 2021
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Eine ganz andere Sorte von Trauer bietet die Pianistin Beatrice Berrut mit ihrem grandios konzipierten Franz-Liszt-Album, das von den beiden Fassungen der "Lugubre gondola" über die "3 Odes funèbres" und die "Bagatelle sans tonalité" bis zum finalen "Am Grabe Richard Wagners" einen ganz wehmütig der Tristesse und dem Verhangenen ergebenen Großkomponisten bietet, fernab vom üblichen Tongeklimper, das dieser Komponist und Lebemann in seinen berühmtesten Stücken zu produzieren weiß. Bei Berrut zeigt sich der Teufelspianist am Boden zerstört. Was aber bei diesem ewig Rastlosen dennoch in jedem Moment zu faszinieren weiß (Printemps des Arts de Monte-Carlo).
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RENCONTRE AVEC BEATRICE BERRUT
par Anne-Marie Philippe, le 27 avril 2021
Beatrice Berrut, pianiste classique, originaire du Valais, une artiste «à l’agilité féline» selon le journal «La Liberté». Une belle personnalité qui soigne son âme à travers son talent. Une vocation venue comme une épiphanie. À l’âge de 10 ans, elle a eu un choc tellurique.
Beatrice a la tête pleine de projets et, même s’ils s’évanouissent au fur et à mesure que les décisions sanitaires se durcissent. L’artiste garde son enthousiasme quant au futur. Elle réfléchit et travaille pour dessiner un chemin fleuri de notes de musique après la crise. La joie de la création. La jeune femme s’est lancée dans la composition musicale. Inspirée par Franz Liszt et sa musique mystique et spirituelle, l’artiste écrit aussi la musique du film de son père, réalisateur. Heureuse en amour, Beatrice a épousé, Vincent, son âme soeur. Lorsqu’elle l’a rencontré, elle a senti, en lui, une profondeur et une bonté incroyable. Son miroir à n’en point douter.
ELLE SUISSE. Oublions la crise et parlez-nous de vos nouveaux projets professionnels. BEATRICE BERRUT. Je sors mon troisième album dédié à Franz Liszt, mon «saint patron». Il écrivait de la musique mystique et spirituelle. C’était un être bon et bienveillant. Il a aidé les jeunes artistes, ce qui est très rare dans ce monde. Cette dimension me touche. Aujourd’hui, en plus de mon travail de transcription d’oeuvres symphoniques pour le piano, j’écris de la musique et notamment la musique du film de mon père, qui est réalisateur.
ELLE SUISSE. Quelle est votre plus grande satisfaction ou grand bonheur aujourd’hui? B.B. Avant cette crise sanitaire, j’échafaudais des projets tournés vers le futur. J’ai reçu une leçon de sagesse, on doit se réjouir de l’instant, sans se projeter. Ma satisfaction? Avoir appris le bonheur du présent! Je me suis mariée il y a trois ans. Avant le virus, j’étais loin 6 mois par an, en tournée ou en direction d’orchestre. Je peux aujourd’hui rattraper le temps perdu avec mon mari. Une valeur incroyable.
ELLE SUISSE. Réussir dans la vie, ce n’est pas réussir sa vie et justement votre vie, qu’en pensez-vous? B.B. Je commence à être contente du chemin spirituel parcouru par mon âme. Grâce à cette crise, j’ai dû être souvent seule face à mes démons ou mes rêves. C’est le moment que j’ai choisi pour me lancer dans la composition. Une belle respiration qui pousse à l’inventivité. Ainsi cela n’a pas été une année perdue pour moi.
ELLE SUISSE. Votre plus belle rencontre, celle qui a influencé votre vie ou votre carrière… B.B. Ma plus belle rencontre? Vincent, mon époux, mon âme soeur. Je l’ai rencontré le jour de ses 30 ans, grâce à des amis communs dans un chalet de montagne. J’ai senti une profondeur et une bonté incroyable émaner de lui. Il m’apporte une grande sécurité intérieure et une confiance dans la vie. Grâce à lui, je deviens une meilleure musicienne. Et bien sûr, la lumière de Franz Liszt brille en moi.
ELLE SUISSE. Et si on parlait de vos rêves… B.B. Ne faire aucun compromis artistique, et rester sincère avec moi-même.
ELLE SUISSE. Aujourd’hui, êtes-vous une femme accomplie en harmonie avec votre être profond? B.B. Je suis en harmonie avec mes aspirations et j’ai l’impression de me réaliser en écrivant ma musique. J’ai été longtemps seulement interprète et je me suis posée beaucoup de questions sur le monde de la musique classique, qui est très élitiste. La musique classique fait partie du patrimoine mondial et culturel. Elle participe à la construction de l’âme de chacun et elle devrait être accessible aux jeunes et aux plus défavorisés également. Ça devrait être le rôle de l’école d’éduquer les enfants à la musique.
ELLE SUISSE. Comment vivez-vous un chagrin, vous vous enfermez dans votre coquille ou vous avez besoin de tous les êtres aimés autour de vous pour surmonter votre chagrin? Je remplacerais par «pour le surmonter». B.B. J’ai besoin d’être entourée pour surmonter un chagrin. La parole peut être cathartique. On doit pouvoir partager.
ELLE SUISSE. Vous semblez aujourd’hui sereine et accomplie. L’amour? B.B. Oui, bien sûr. Mais aussi parce que mes années de travail ont payé. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma voie artistique.
ELLE SUISSE. En amour, vous êtes d’un tempérament jaloux ou totalement confiant? B.B. J’ai une confiance absolue et indéfectible en mon époux.
ELLE SUISSE. Qu’est-ce qui pourrait vous interpeller ou révolter dans la vie au quotidien? B.B. J’ai une sensibilité écologique accrue. Le réchauffement climatique est une urgence. Et la prise de conscience se fait tarder. On se limite à des actions politiquement correctes. Même si je comprends que la réalité des preneurs de décision est infiniment plus complexe qu’elle n’y paraît.
ELLE SUISSE. Quelles sont les qualités dont vous pouvez vous féliciter? B.B. Mes qualités principales sont l’engagement et la passion. Et aussi la ténacité, mais ça peut vite devenir un défaut. (Rires).
ELLE SUISSE. Et vos défauts… ceux qui vraiment vous dérangent vraiment? B.B. Le pire, c’est mon impatience. Mais ça peut être aussi un moteur.
ELLE SUISSE. Votre métier, votre passion, une thérapie? B.B. Une thérapie qui a donné un sens à mon existence. Ma vocation est venue comme une apparition. Lorsque j’avais 10 ans. J’ai découvert le 2 concerto de Brahms. Un choc tellurique! Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai compris le sens de mon existence.
ELLE SUISSE. Être femme, une force? B.B. C’est compliqué dans notre milieu. Il faudrait être super-sexy pour faire carrière. Regardez sur Instagram les photos de musiciennes-objets. Dans les années 50, les musiciennes ne devaient pas jouer sur leur physique, mais étaient considérées pour leur talent.
ELLE SUISSE. Un dicton, une devise que vous feriez vôtre? B.B. Une phrase de FranzLiszt: «Que voudrions-nous avoir fait à l’heure de la mort?» Faisons maintenant ce que nous voudrions avoir fait alors; il n’y a point de temps à perdre, chaque moment peut être le dernier de notre vie.
Die Zuger Sinfonietta feiert ein frühsommerliches Erwachen
von Jürg Röthlisberger, am 09. Mai 2021
Der erste lauwarme Frühsommerabend, seit langem das erste Konzert mit Publikumsbeteiligung. Bei der Zuger Sinfonietta tut sich einiges – vor und hinter den Kulissen.
Johann Sebastian Bach vor und nach Dmitri Schostakowitsch bildeten ein kontrastreiches Programm. Der für diesmal ausschliesslich aus Streichern gebildete Klangkörper bedeutete in dem Sinn ein Glücksfall, als man sich im Chamer Lorzensaal nicht mit den noch rigoroseren Corona-Einschränkungen für Bläser herumschlagen musste. Eine weitere Herausforderung war die Interpretation der für Cembalo geschriebenen Bach-Konzerte auf einem modernen Konzertflügel. Diese Situation wurde von der Solistin Beatrice Berrut unter der Leitung von Daniel Huppert souverän gemeistert
Das Hammerklavier, welches später zum modernen Tasteninstrument führte, war zwar zu Bachs Lebzeiten knapp erfunden; aber der Thomaskantor bevorzugte zeitlebens das Cembalo. Von den überlieferten Klavier- oder Cembalo-Konzerten (BWV 1052-1059) ist kein einziges eine Originalkomposition; Johann Sebastian Bach hat alle acht aus andern oft sehr weit zurückliegenden Kompositionen zusammengestellt. Umso erstaunlicher erscheint unter kundiger Interpretation ihre formale Geschlossenheit.
Pausenloses Spiel entlockt Publikum Applaus
In beiden interpretierten Werken (BWV 1056 in f-Moll und BWV 1052 in d-Moll) überzeugten das sichere Zusammenspiel und ein ausgewogenes klangliches Gleichgewicht. Obwohl Beatrice Berrut vor allem als Interpretin der grossen Romantiker von Schumann bis Liszt bekannt ist, hielt sie sich voll an barocke Stilprinzipien: alle Virtuosität in der Fingergeläufigkeit unter Verzicht auf die «schwingenden Arme», sehr sparsamer Pedalgebrauch, Bevorzugung der gerade bei Bach so wichtigen Detailstruktur gegenüber einer extremen Dynamik. Im Gegensatz zu den klassischen und romantischen Klavierkonzerten gab es keine Unterbrüche für Orchester-Zwischenspiele; die Solistin stand von der ersten bis zur letzten Note pausenlos im Einsatz. Dies hinderte sie nicht daran, den erfreulich kräftigen Applaus der erlaubten 50 Anwesenden mit einer Zugabe zu verdanken (Siciliano aus einem Orgelkonzert von Bach).
Neben der Begleitung gestaltete die Zuger Sinfonietta die 1960 entstandene Kammersinfonie Opus 110a, auch das eine Bearbeitung, nämlich aus dem fast gleichzeitig entstandenen Streichquartett Opus 110. Romantisch und harmonisch gut nachvollziehbar wirkten die langsamen Ecksätze. Abrupt erfolgte der Übergang ins ausdrucksstarke Allegro molto mit erweiterter Tonalität. Eigenartig auch die Überleitung zum Schluss: Die lang gehaltenen Töne der Soloviolinistin (Irina Dimitrova) lagen oft um mehrere Oktaven tiefer als die Passagen des Cello-Solisten Jonas Iten. Wie weit die plötzlich einfachen Strukturen aus schöpferischer Kraft entstanden sind, und wie weit es sich dabei um Konzessionen an den von Stalin befohlenen «sozialistischen Realismus» handelte, wird wohl für immer das Geheimnis des Komponisten bleiben.
Beatrice Berrut, le piano des cimes
par Julian Sykes, le 29 avril 2021
Il y en a qui n’imaginent pas vivre sans partenaire, Beatrice Berrut n’imagine pas vivre sans Liszt. C’est son compositeur fétiche, sa boussole. Férue de nature, de montagne, désirant être libre comme l’air – elle a piloté des avions pour en surmonter sa peur –, elle trace sa voie à l’écart des circuits balisés. Et elle y arrive, mine de rien, artiste visible sur le plan international, réclamée en France et en Allemagne, jouant dans des festivals comme celui de la Roque d'Anthéron, la Mecque du piano.
La voici donc, notre chère Beatrice, simple, élégante, nature dans le contact. Ses yeux pétillent et son port noble est à l’image d’une excellente posture [physique] au piano. Jamais elle ne cogne; elle va au fond des touches, fait virevolter ses doigts, libérant des gerbes de notes scintillantes. Ses disques portent des titres mystiques tout droit sortis de son atelier d’alchimie (Lux Aeterna, Metanoia, Athanor). Elle avoue l’être un peu, mystique, sans perdre le nord.
Née à Genève de parents valaisans, ayant grandi dans un berceau de montagnes à Monthey et Morgins, elle a attrapé le virus du piano par sa mère. «Maman était bonne pianiste; elle jouait beaucoup de Schumann et de Mendelssohn. Je trouvais assez fascinant l’univers qu’elle pouvait construire toute seule avec son instrument.» Alors, naturellement, la petite va se mettre au piano, dès l’âge relativement tardif de 8 ans, pour donner un sérieux coup de collet, entre 19 et 25 ans à Berlin, après avoir été formée deux ans à l'HEMU, à Lausanne, puis à Zurich.
"J’ai vraiment fait la brute pendant six ans! C’est pendant toute cette période que j’ai construit ma technique, mon esthétique du son. Jamais plus je ne pourrai faire autant de piano" — Beatrice Berrut
Brahms, un déclic
Dans l’intervalle, elle a eu un coup de foudre, à 11 ans, non pas avec Liszt, mais avec Brahms: le Deuxième Concerto [pour piano]. Ça, c’est une grosse chose, un concerto en quatre mouvements qui réclame une technique hallucinante et une musicalité hors pair. «Ça m’a tellement bouleversée qu’une musique d’une telle beauté ait pu être écrite par un être humain; j’avais l’impression de prendre les dimensions du cosmos, de comprendre enfin à quel niveau on pouvait ressentir les choses.»
A Berlin, elle absorbe l’enseignement d’une mentore exigeante, Galina Iwanzowa, élève du mythique pédagogue russe Heinrich Neuhaus . Une relation quasi fusionnelle. Du respect, de l’amour, mais aussi «des scènes» chaque fois que la jeune Beatrice – à la crise d’adolescence à retardement – se présente à certaines auditions en portant un t-shirt Guns N’Roses et des Dr. Martens. En marge du piano, elle joue à la basse des reprises de groupes comme Red Hot Chili Peppers et Muse.
Blague à part, ça ne rigole pas. Elle trime, travaille son piano sept jours sur sept, prend au minimum deux cours par semaine. «J’ai vraiment fait la brute pendant six ans! C’est pendant toute cette période que j’ai construit ma technique, mon esthétique du son. Jamais plus je ne pourrai faire autant de piano, ne serait-ce que physiquement.» Soit une esthétique fondée sur «un raffinement» et «un culte du son», rond, puissant, jamais dur ni clinquant.
Suivront deux années à Dublin, auprès d’un élève de Wilhelm Kempff, John O’Connor, perpétuant la tradition des Cantors allemands. Ayant toutes les clés en main, Beatrice doit maintenant se forger elle-même. Un «long processus» impliquant qu’elle s’écoute sans se trahir. «Pour faire carrière, on est plutôt poussé vers l’extérieur, à se mettre en scène, à construire un personnage qu’on n’est pas. Ce sont des choses que j’ai voulu éviter, quitte à faire des choix un peu difficiles.»
Etonnante Beatrice! Elle saisit la baguette au bond quand on lui propose d’être cheffe d’orchestre assistante tantôt à Paris, à Limoges, et Kapellmeister à Meiningen. Cette petite ville du sud de la Thuringe, en Allemagne, abrite un Mémorial Brahms. Quand elle en parle, c’est avec des trémolos dans la voix. «Vous imaginez être à Meiningen, marcher tous les jours dans les pas de Brahms, de Strauss, de Max Reger… C’était le paradis sur Terre!» Puis ce sera l’Opéra-Comique de Paris, le Royal Opera House de Londres, pour un atelier-masterclass réservé aux femmes.
Maturation à son tempo
Mais la jeune Valaisanne ne veut pas être entraînée dans «la frénésie des femmes cheffes d’orchestre», très mises en avant en ce moment vu la fortune des questions de parité. Elle retourne à son piano, s’en ressent encore plus proche. Pendant le confinement, elle a composé une grande paraphrase de La Nuit transfigurée de Schönberg saluée par le fils du compositeur, Lawrence Schönberg. Elle écrit ses propres pièces, réalise ses propres transcriptions de Mahler, veut dépasser le rôle d’une pure interprète pour créer elle aussi.
Candide, ingénue, avec un soupçon de naïveté idéaliste, elle façonne sa voie à son rythme. Pas d’esbroufe chez Beatrice Berrut, pas de jeux de jambes. Une soif éperdue de liberté, loin du marketing facile. Et une sincérité dans ses choix, jusque dans son album récent, consacré à l’oeuvre tardive de Liszt à l’austérité envoûtante (Printemps des arts de Monte-Carlo). Avec ça, elle sait prendre le temps de vivre, de profiter de soirées au goût de Chicago blues et de single malt écossais, faire des randonnées, humer l’air des cimes qui l’appellent à être elle-même: Beatrice Berrut, sans accent aigu sur le premier «e».
Les justes tourments de l’âme lisztienne sous les doigts de Beatrice Berrut
par Stéphane Friédérich, le 23 avril 2021
Musiques de l’espérance et du doute intimement mêlés, les dernières pièces de Liszt achèvent le pèlerinage sonore du compositeur au soir de sa vie. Beatrice Berrut a saisi avec sensibilité, toute la prodigieuse audace et grandeur spirituelle de cette écriture prémonitoire.
Certains récitals éclairent de manière saisissante l’idée du voyage, ou plus exactement d’un pèlerinage qui referme une vie en musique. Et quelle vie ! L’univers sonore de Liszt prend sa source dans les derniers feux du classicisme et pressent les esthétiques des années 1920-1930 ! De fait, il s’agit moins pour l’interprète, d’une décantation exploratoire de l’écriture de ces pages ultimes, que de mettre en scène l’éclatement des formes et des timbres pressenti par Liszt. En somme, révéler un répertoire écartelé dans le temps. Beatrice Berrut s’y était déjà préparée dans ses précédents albums consacrés à Liszt (Athanor et Métanoïa, Clef du mois ResMusica). Son récital donné, il y a peu, dans le cadre du Printemps des Arts de Monte Carlo affirmait à nouveau, sa compréhension viscérale de l’œuvre.
L’interprète touche le clavier à la manière d’une organiste – attaque et lever – qui s’interrogerait sur le choix de la registration afin de tirer profit de la moindre résonance. C’est ainsi qu’elle ordonne les lambeaux de récitatif de la première Lugubre gondola. Nous voici devant un soleil couchant, sur la lagune, aveuglés par la lumière flamboyante qui se confond dans la pulsation de l’onde. La seconde Lugubre gondola étouffe de teintes grises, échos étranges qui saisissent le voyageur traversant une place nimbée de brouillard, au petit matin, à Venise. Le souvenir de Parsifal est prégnant. Bien rares au disque, les trois Odes funèbres invitent le récitant à la tribune de l’orgue. Liszt y pleure la mort de son fils Daniel et de sa fille Blandine. Le Triomphe funèbre du Tasse semble jaillir de reflets de vitraux irisés des écrits de Dante. Beatrice Berrut nourrit sa palette de couleurs dans les basses du Bösendorfer V280 de concert. Elles tournoient et s’interrompent dans des silences abrupts et menaçants, réminiscences du Crépuscule des Dieux. Ces Odes funèbres qui empruntent les matériaux les plus divers, jusqu’aux anciennes rhapsodies, traduisent un sentiment d’effondrement avec une force expressive rarement atteinte.
La prise de son plus réverbérée de la Bagatelle sans tonalité pressent dans le miroitement ironique de la main droite, le caractère obsessionnel et interrogatif des rythmes et harmonies que Scriabine reprendra à son compte. La vélocité réjouissante des deux Csárdas, entre trépignements et fausse nonchalance se déploie sans effets de grossissement. La Csárdas macabre est d’une vérité saisissante, aussi haletante qu’hallucinée. Nul besoin de forcer les traits pour en restituer le sentiment d’effroi qui s’impose inexorablement. Le caractère grandiose de Trauervorspiel und Trauermarsch s’ouvre au théâtre, au point que l’on atteint ici une forme d’expressionnisme dans les octaves scandées à la basse. Le sarcasme et la sécheresse rythmique nous font songer, dans un raccourci saisissant, au début de la Symphonie n° 3 d’Erwin Schulhoff, une partition datée de… 1935 !
Le récital se referme avec un sentiment d’élévation de l’âme, dans le recueillement de Am Grabe Richard Wagners. Convier Parsifal, c’est espérer en la sagesse universelle et croire en la beauté rédemptrice. Quel récital !
Franz Liszt (1811-1886) : La Lugubre Gondola I et II ; 3 Odes funèbres ; Bagatelle sans tonalité ; 2 Csárdás ; Csárdás macabre ; Trauervorspiel und Trauermarsch ; Am Grabe Richard Wagners pour piano seul. Beatrice Berrut, piano. 1 CD Printemps des Arts de Monte Carlo. Enregistré au Liszt Center de Raiding, Autriche, en décembre 2020. Notice en anglais et français. Durée : 77:47
À Monaco, le Printemps des Arts fait fleurir la musique
par Sébastien Porte, le 31 mars 2021
Des interprètes en chair et en os, un vrai public… On croit rêver dans la Principauté, où la jeune pianiste Béatrice Berrut ressuscite le Franz Liszt, tandis que d’une performance de Sebastian Rivas naît un chaos sensuel. Bien d’autres plaisirs sonores et visuels sont au programme, jusqu’au dimanche 11 avril.
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Un jeu méditatif, tout en intériorité
Au Musée océanographique, par exemple, emblématique édifice néo-baroque juché à flanc de falaise, on a ainsi pu se repaître de la très belle interprétation des oeuvres de vieillesse de Franz Liszt par la jeune Béatrice Berrut. La pianiste suisse (née en 1985), longue mèche blonde tombant en cascade devant un masque noir, y a livré un jeu méditatif, tout en intériorité, comme en suspension au-dessus du néant. Tandis qu’en fond de scène se déployait un rideau brodé des armoiries des Grimaldi. Avec un contrôle absolu du poids des notes, des changements de couleurs et de plans, tantôt assénant des accords d’une grande virulence, tantôt distillant des arpèges d’une transparente pureté, la musicienne a dévoilé des pages rarement jouées, et d’une étonnante modernité pour des oeuvres du siècle romantique (Odes funèbres, La Lugubre Gondola, Trauervorspiel und Trauermarsch).
Des pages hantées par la mort, aussi : celles du fils de Liszt, Daniel (emporté par la tuberculose à 20 ans), de sa fille Blandine (des suites d’un accouchement, à 27 ans) et de son ami Richard Wagner (avec qui il partagea les derniers mois à Venise). À coups de chromatismes douloureux, de lignes heurtées et instables, de clusters (grappes de notes jouées simultanément, sans danger pour la santé publique), de bribes mélodiques éparses et déstructurées, semblant n’avoir ni source ni destination, à la limite de la tonalité, le maître hongrois, au crépuscule de ses jours, semble tendre la main à ses successeurs. Ces dissonances, ce pourrait être du Schönberg. Ce style à l’os, ces motifs à nu ourlés de silence, du Kurtag, presque du Feldman. « Ma seule ambition était et serait de lancer mon javelot dans les espaces indéfinis de l’avenir », écrivait-il en 1874 dans une lettre à la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein.
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Heureuses retrouvailles des artistes et du public au Printemps des Arts de Monte-Carlo
par Jany Campello, le 28 mars 2021
La date fatidique du 13 mars avait mis un coup d’arrêt brutal à son édition 2020. Le Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo fête un an après, jour pour jour, le retour des musiciens sur ses scènes, devant un public réduit, mais bel et bien présent.
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Les Liszt dépouillés et émouvants de Beatrice Berrut
Le 20 mars, après une master class captivante de Bertrand Chamayou, nous voici au Musée Océanographique, pour un récital de la pianiste Beatrice Berrut, qui nourrit une dévotion artistique et spirituelle à la musique de Franz Liszt. Au programme, les œuvres tardives et sombres du compositeur, dont l’écriture dépouillée tend à désagréger le langage tonal. La musicienne installe une atmosphère sinistre et chargée dès les premières notes de la Lugubre Gondola II, dont le balancement n’est plus que l’ombre d’une barcarolle. Le chant profond aux sonorités longues qu’elle puise dans ce Bösendorfer parfait pour ce répertoire, nous saisit. Nous voici hors du temps et hors du monde à l’écoute de la première des trois Odes funèbres, Les Morts, pris dans ses silences de plomb, ses trémolos impressionnants, sa désespérance, mais aussi dans la merveilleuse douceur qu’elle laisse un moment affleurer. L’expression est dense, prégnante, le toucher précis, le son concentré, du glas funeste et des profondeurs glaçantes de La Notte, à l’exaltation inquiétante du Triomphe funèbre du Tasse. Ici son jeu devient orchestral, puissant, avant que d’habiller d’une pudique nudité le bref hommage à l’auteur de Parsifal, Am Grabe Richard Wagners. Sa Csárdás macabre, brûlante et démente, finit par tout emporter, nous plaçant au bord d’un gouffre à la fin du concert. Beatrice Berrut laisse forte impression dans ces œuvres si particulières, dont elle investit chaque espace musical d’un sens expressif empreint de spiritualité, pénétrant l’intime, hors de tout artifice. Superbe programme à retrouver dans son disque tout juste paru au label Printemps des Arts.
Béatrice Berrut, pour l’amour de Liszt !
par Nicolas Valiadis, le 14 mars 2021
Prodige adulé des foules, merveilleux pédagogue, inventeur du récital a!n d’y perpétuer les musiques de Bach ou de Beethoven, homme de lettres, au grand coeur ou encore homme d’église… La vie de Franz Liszt est un roman aux multiples chapitres dont la pianiste Béatrice Berrut n’a de cesse d’écrire de nouvelles pages. Pour preuve, la sortie d’un déjà troisième album consacré au génial compositeur hongrois dont la virtuosité de la forme ne doit pas faire oublier la sublime beauté du fond. Après la « Totentanz », les concertos N°1 et N°2 où un passage remarqué dans la si inspirante « Vallée D’Obermann » des « Années de pèlerinage » dont elle est originaire, Béatrice Berrut nous enivre désormais des compositions tardives et injustement méconnues de l’abbé Liszt, oeuvres emplies d’une sombre et captivante poésie méditative.
Liszt est notre père à tous
Votre parcours pianistique est marqué par « l’école Russe ». Comment dé!nir les caractéristiques d’apprentissage de cette « école » et est-ce l’empreinte Russe qui vous a fait vous tourner, en compagnie de la violoncelliste Camille Thomas, vers cet enregistrement qu’est le disque « Un siècle de couleurs russes » ?
Il existe plusieurs « écoles Russes » de piano et j’avais personnellement une vraie a!nité avec celle de Heinrich Neuhaus qui a formé des musiciens merveilleux tels que Sviatoslav Richter ou Emil Gilels, des personnalités très fortes et très variées. J’avais l’impression que cette « école » poussait les artistes dans leur individualité et donc vers le développement d’une voie propre. J’ai tout de suite adhéré à cette idée. Le travail était également très centré sur le son, cette capacité à faire chanter son piano, instrument à percussion et où la diffculté réside justement dans cette faculté à en faire oublier ses marteaux. Neuhaus proposait de merveilleuses solutions à tous ces questionnements et c’est la raison qui m’a conduite à Berlin pour étudier auprès de Galina Iwanzowa qui avait été son élève. Avant cela, j’avais étudié à Zurich aux côtés de Esther Yellin, elle aussi élève de Neuhaus. Il y a donc eu une véritable continuité dans ma formation pianistique. Étonnement, ce n’est pas véritablement cette « école » qui m’a poussée vers la musique Russe comme pourrait le laisser penser cet album « Un siècle de couleurs russes » auquel vous faites référence. Moi, mon grand amour a toujours été la musique allemande, musique en laquelle j’ai toujours eu l’impression d’y trouver une véritable langue pianistique maternelle. Camille Thomas avait une vraie affinité avec la musique Russe et comme à l’époque nous jouions beaucoup ensemble, ça a été un plaisir de me plonger dans cet univers musical que j’ai pu découvrir avec elle.
On vous connait, comme le montre votre discographie, une passion pour Franz Liszt. Véritable star, prodige du piano adulé des foules, merveilleux pédagogue, hommes de lettres, homme d’église… Au-delà de la beauté intrinsèque de son oeuvre, Liszt a tout du personnage de roman. Vous êtes-vous passionnée tout autant pour l’homme que pour sa musique ?
C’est une question très pertinente et la réponse est bien évidemment oui. Franz Liszt me passionne tout autant comme humaniste, penseur ou philosophe. Sa personnalité qui m’accompagne au quotidien transparait très fortement dans sa musique à tel point que j’ai cette impression qu’il n’est pas mort. Pour moi, Franz Liszt est toujours vivant ! Sa musique en dit d’ailleurs long sur cette fougue dévorante qui continue à transparaître un siècle après sa mort.
La vie de Liszt s’écrit d’ailleurs en musique avec, à 20 ans, les débuts de l’écriture de cette « Totentanz » d’une fraîcheur incroyable que vous avez enregistrée, puis des oeuvres plus sombres comme « La pensée des morts » lorsqu’il perd sa fille avant, à la !n de sa vie, de trouver un Liszt mystique, introspectif et cet espoir de quelque chose après la mort. Vous ressentez, je suppose, dans le texte cette chronologie de la vie de Liszt. Se plonger dans la vie du compositeur, c’est essentiel pour tirer la quintessence de son texte ?
Se plonger dans la vie d’un compositeur a un vrai intérêt puisque c’est un processus qui aide à la compréhension de l’oeuvre comme à celle de sa propre constellation mentale. Lorsque l’on joue la musique d’un compositeur, on souhaite en effet se rapprocher au plus près de ce que ce dernier à souhaité transmettre. La vie de Liszt est riche en évènements, des évènements qui marquent profondément sa musique. Il y a, vous y faisiez référence, « La Pensées des Morts » mais également dans le disque que je viens d’enregistrer, « Les Morts » et « L’oraison » écrite pour le décès de son fils Daniel ou « La Notte » composée après la mort de sa fille Blandine. La dimension spirituelle transparait au fil des années dans la musique de Liszt. D’ailleurs, lorsque l’on se penche réellement sur sa vie, on retrouve même dans ses oeuvres de jeunesse une vraie quête spirituelle puisque Liszt a toujours été rongé par une forme d’extase mystique. À 16 ans, il passait une grande partie de ses journées dans les églises de Paris en état de quasi-transe, son coeur balançant depuis son plus jeune âge entre la voie de la religion et celle de la musique. La spiritualité est donc un élément central et moteur de son oeuvre.