BIOGRAPHIE
La pianiste suisse Beatrice Berrut s’est forgée une solide réputation de lisztienne, comme en attestent ces lignes du journal Le Monde : « Le programme est un condensé de la galaxie lisztienne et la pianiste une incarnation des principales figures de l’Olympe. De la Diane chasseresse qui ne rate aucune cible expressive avec son arc Bösendorfer au Mercure insaisissable qui s’élève de doigts virtuoses. »
Son dernier album, consacré à l’œuvre pour piano et orchestre de Liszt, enregistré avec le Czech National Symphony Orchestra sous la direction de Julien Masmondet, est son second hommage au compositeur hongrois, et il a été acclamé par la critique internationale.
Artiste aux multiples facettes, Beatrice Berrut s’adonne à la transcription d’œuvres symphoniques pour le piano, et écrit sa musique, ce qui lui permet de parcourir les scènes et les festivals avec des programmes de récitals originaux et inédits.
Ses prochaines saisons incluent une réinvitation du Wigmore Hall à Londres, de l’orchestre du Saarländisches Staatsorchester, et également ses débuts au Konzerthaus de Vienne, à l’Opéra Garnier de Monaco ainsi qu’au Staatsoper de Hannovre avec le Niedersächsisches Staatsorchester.
Beatrice Berrut est régulièrement invitée comme soliste par des orchestres tels que la Philharmonie de Dortmund, l’English Chamber Orchestra, l’Orchestre National des Pays de la Loire, le Saarländisches Staatsorchester, la Hofkapelle de Meiningen, l’orchestre Philharmonique de Cracovie pour n’en citer que quelques uns, et elle s’est produite dans des salles telles que la Philharmonie de Berlin, le Konzerthaus de Dortmund, le Wigmore Hall de Londres, la Tonhalle de Zürich, le Tianjin National Theatre, le Preston Bradley Hall de Chicago, le festival de Ravinia ou le Teatro Coliseo de Buenos Aires.
Egalement cheffe d’orchestre, ses collaborations l’ont menée dans des maisons d’opéra telles que l’Opéra Comique de Paris, le Staatstheater de Meiningen, l’Opéra de Limoges, et elle a fait ses débuts en décembre 2019 avec le Saarländisches Staatsorchester dans un programme symphonique enregistré par la SR2 Kultur Radio.
Elle s’est formée à la Hochschule für Musik Hannes Eisler de Berlin dans la classe de Galina Iwanzowa, une élève de Heinrich Neuhaus, puis a été inspirée par de nombreuses rencontres avec des artistes tels que John O’Conor, Leon Fleisher, Menahem Pressler ou Christian Zacharias.
Beatrice est une artiste Bösendorfer.
11.05.2018
Aux yeux de Franz Liszt, le piano était tout à la fois « microcosme et microthée, petit monde et petit dieu ». On ne saurait trouver plus belle illustration de ce credo que le disque enregistré par Beatrice Berrut. Le programme est un condensé de la galaxie lisztienne et la pianiste une incarnation des principales figures de l’Olympe. De la Diane chasseresse qui ne rate aucune cible expressive avec son arc Bösendorfer au Mercure insaisissable qui s’élève de doigts virtuoses. La spectaculaire
Totentanz, avec des cadences prismatiques, puis les deux concertos (le 1er, radieux et virevoltant, le
2nd, orageux et conquérant) nous parviennent avec une exceptionnelle plénitude. Aussi nuancé que la soliste suisse, l’orchestre tchèque alterne grâce apollinienne et sensualité bachique sous la direction de Julien Masmondet
Beatrice Berrut, du Liszt pas lisse
07.05.2018 l Guillaume Tion
La pianiste suisse sort «Athanor», un second album dédié au compositeur. Des pages orchestrales virevoltantes qu’elle aborde avec une fougue maîtrisée.
Elle remet le couvert. Béatrice Berrut a beau avoir connu sa première extase musicale en écoutant le Concerto pour piano n° 2 de Brahms, le grand homme de sa vie reste Franz Liszt. Alors elle y revient. Et aujourd'hui, un an après la sortie de son album Metanoia - voyage dans quelques œuvres pour piano du prodige hongrois -, paraît Athanor, où elle s'est cette fois tournée vers les pages orchestrales, plutôt rares, du compositeur-abbé, accompagnée par le Czech National Symphony Orchestra dirigé par Julien Masmondet. Autant dire que son grand homme lui va comme un gant.
★★★★
Après une lecture du Dante.
Ballades n°1 et 2. Valée d’Obermann. Consolations.
Beatrice Berrut (piano)
Aparté AP137. 2016. 1h13
Nouveauté
Face à ces 3 massifs du piano lisztien, on qualifierait le programme de lourd s’il n’était devenu monnaie courante chez les jeunes pianistes. Mais dès les premières mesures de Après une lecture du Dante, on comprend qu’une veritable artiste est à l’œuvre. L’instrument ? Un grand Böserdorfer, dont les basses d’outre-tombe qui inaugurent le somment de la Deuxième Année de Pèlerinage offrent un bel aperçu des ressources timbriques. Reste à construire le discours : Béatrice Berrut sait où elle va, et si ses tempos semble parfois frôler l’asphyxie par la tension qu’elle insuffle (17’30) et les phrasés en longues périodes qu’elle adopte, ils servent une architectuee cohérente et murement pensée. On retrouve la tendresse nimbant le chant d’amour de Paolo et Francesca dans la trop délaissée Ballade n°1, d’une fraicheur rappelant Weber e Mendelssohn. L’oppression des ruminations chromatiques de la Ballade n°2 découle d’un savant dosage de la pédale. On perçoit d’autant mieux la transfiguration du thème dans le final puissant et déclamatoire, là où d’autres n’évitent pas la vulgarité.
Les sonorités du Böserdorfer font aussi merveille dans Vallée d’Obermann : le thème principal ? Un violoncelle d’une intensité plombée; le chant épanoui en mi majeur avec sa batterie de double triolets ? Une véritable orchestration cuivrée, que l’artiste s’octroie la licence de prolonger la dernère mesure par l’ajout d’un bref trémolo. Même les vibrations les plus infimes trouvent, sous les doigts de la pianiste suisse, une plénitude à leur mesure. Qu’importe alors si les Consolations manquent un peu de cette évanescence chopinienne, Béatrice Berrut nous à offert l’un des réciltas Liszt les plus remarquables de ces dernières années.
Jérémie Bigorie
Beatrice Berrut magnifie Liszt
10-02-17 Ayrton Desimpelaere
Franz LISZT (1811 - 1886) « Après une lecture du Dante » (Les Années de pèlerinage, deuxième année : Italie, S. 161), S. 161/7 – Ballade n°1 en Ré bémol majeur, S. 170 – Ballade n°2 en si mineur, S. 171 – « Vallée d’Obermann » (Les Années de pèlerinage, première année : Suisse, S. 160), S. 160/6 – Consolations, S. 172
Béatrice Berrut, piano 2016-DDD-73’-Textes de présentation en anglais, français et allemand-Aparte-AP137
Pour son troisième disque, la pianiste suisse Béatrice Berrut oscille entre la profondeur et la virtuosité chères à Franz Liszt. Après des études au Conservatoire de Lausanne, à la Fondation Henirch Neuhaus de Zürich et enfin à la Hochschule für Musik Hanns Eisler de Berlin (classe de Galina Iwanzowa), elle se perfectionne auprès de John O’Conor (élève de Wilhelm Kempff) à la Royal Irish Academy of Music de Dublin. Elle est aussi titulaire de nombreux prix : Concours Eurovision des jeunes musiciens 2002, Prix de la Société des Arts de Genève en 2006, prix « Revelacion » de la presse musicale argentine… Artiste Bösendorfer, elle se produit régulièrement à travers le monde en compagnie notamment de Shlomo Mintz, Itzhak Perlman, Mihaela Martin, Gidon Kremer, l’Orchestre Philharmonique de Dortmund, l’Orchestre de la Radio Suisse italienne et plus près de chez nous, le Brussels Philharmonic Orchestra. Forte de ces expériences, Béatrice Berrut présente un programme alliant délicatesse, intériorité, poésie et virtuosité. Metanoia – « changement profond de l’état d’esprit » - se veut comme un regard sur la vie tumultueuse et contradictoire du compositeur hongrois, des tournées de concerts dans sa jeunesse à la période plus spirituelle. Béatrice Berrut s’exprime d’ailleurs très justement en ces mots, reflet et direction artistique du programme : « La musique comme guérison, comme consolation et, à l’inverse, la souffrance comme inspiration direction de la création. Aucune période n’illustre mieux ce paradoxe que le Romantisme ; parmi ses compositeurs, Liszt, et son cortège de contradictions ». Derrière ces considérations se cache en réalité une exécution remarquable et touchante. Dans la sonate en un mouvement, « Après une lecture du Dante », dernière pièce de la Deuxième année de Pèlerinage en Italie, Berrut charme l’auditeur par la limpidité du propos, la force dramatique qu’elle impose à chaque instant. Les deux Ballades alternent, toujours grâce au jeu poétique et lucide, sensibilité et douceur pour la première et angoisse et animosité pour la seconde. En poursuivant par « La Vallée d’Obermann », Béatrice Berrut démontre sa capacité à créer un discours ininterrompu où couleurs, dynamiques et contrastes se juxtaposent naturellement. En terminant par les six Consolations, six bijoux relativement courts, c’est le charme dans sa plus juste définition qui opère : calme, sérénité, homogénéité, pédale et timbre juste, direction de la ligne, travail raffiné de la polyphonie : tout y est. Béatrice Berrut est clairement une musicienne de talent, en atteste la richesse de son jeu et de sa vision. Elle offre ici un hommage considérable et abouti que l’on hisse volontiers au rang de « référence ».
Ayrton Desimpelaere
Son 10 – Livret 10 – Répertoire 10 – Interprétation 10
La pianiste sort un CD clair-obscur de pièces de Liszt, servies dans une ambiance d'accalmie fantastique.
Après un étonnant attelage Bach/Busoni-Escaich, Lux Aeterna, sorti l’an dernier, la pianiste suisse Beatrice Berrut expose un Liszt ouvert aux sentiments contradictoires dans ce métanoïa paru chez Aparté.
Dans le livret, qui tient lieu de note d’intention, Beatrice Berrut prévient. «Métanoïa : de l’ancien grec, changement profond de l’état d’esprit.» Mais aussi : selon le psychanalyste Carl Gustav Jung, «transformation et guérison de l’âme par les forces du subconscient qui permettent aux éléments conflictuels et contradictoires de cohabiter dans notre psyché». Et enfin : «Voie d’alpinisme d’une difficulté extrême, ouverte dans la face nord de l’Eiger par Jeff Lowe en 1991, et jamais répétée depuis.» La guérison par une musique née de la douleur, voilà l’essence du romantisme pour l’interprète qui a réuni dans ce CD des pièces de Liszt en marge de la célèbre sonate en si mineur et des Etudes d’exécution transcendante. Les Années de pèlerinage, elles, sont représentées, avec la Vallée d’Obermann (tirée de la Première année, passée par la Suisse), et l’Après une lecture du Dante (deuxième année, en Italie).
La pianiste valaisanne explique les voyages que chacune des œuvres symbolise : «Des Enfers au paradis» pour Après une lecture du Dante, «De la tendresse à la marche du croisé» pour la ballade n°1… Beatrice Berrut unit ces gravures musicales dans un son fantastique légèrement ethéré, enregistré dans une église parisienne. Elle parvient à survoler les moments graves et s’enfouir dans les ambiances intimes, toujours nimbées chez Lizst du fracas qui les a vus naître. Ici on ne guérit pas, on n’est pas malade, on passe de métanoïa en métanoïa en glissant sur son Bosendörfer.
Sous les doigts de Berrut, la Ballade n°2 tangue, à mi-chemin entre une Lugubre Gondole qui apparaîtra chez Liszt trente ans plus tard et l’Isle des morts d’un Rachmaninov. Ses Consolations (écouter ci-dessus le lento placido) ont un caractère prononcé de nocturne et son Dante a une fantasia à l’aura fantastique.
Cet album de Beatrice Berrut renouvelle notre regard sur la musique pour piano de Franz Liszt : l’interprète, très disciplinée agogiquement, nous emmène dans un voyage plein de couleurs, d’humeurs et de tensions dramatiques, tout en trouvant un équilibre entre l’aspect expressif des œuvres présentées et leur côté poétique.
Le disque est intitulé Métanoïa. Ce mot, provenant de l’ancien grec, signifie, comme expliqué dans le livret, un « changement profond de l’état d’esprit » ou bien, selon des conceptions plus récentes, une « transformation et guérison de l’âme par les forces du subconscient qui permettent aux éléments conflictuels et contradictoires de cohabiter dans notre psyché ». D’après Béatrice Berrut, ce titre correspond parfaitement à la vie extraordinaire qu’a été celle de Franz Liszt, ce débauché viveur magnifié dans sa jeunesse par les salons aristocratiques, et moine franciscain au crépuscule de son existence. Une existence assez difficile à comprendre, marquée autant par la gloire que par l’inquiétude.
Cette inquiétude, cette instabilité intrinsèque de ses passions et tourments, peut-être même accompagnée d’un isolement moral, se voit sensible ici surtout au travers des pages frémissantes de la Vallée d’Obermann, œuvre inspirée d’un roman épistolaire de Senancour (Obermann) et d’une ode de Byron, Le Pèlerinage de Childe Harold ; pièce pianistique fascinante par une structure profondément « orchestrale » (notamment par la richesse de la palette sonore et le côté composite du grain), mais aussi par la maîtrise technique qu’elle exige du soliste. Beatrice Berrut en exploite toute la richesse polyphonique et émotionnelle, en refusant cependant le jeu de virtuosité extérieure.
Pareillement pour Après une lecture du Dante, sonate pour piano en un seul mouvement qui, sous les doigts inspirés de Beatrice Berrut, ne manque ni de gravité, ni de brio, ni de tendresse. En ce qui concerne les deux Ballades, l’interprète suisse propose deux regards différents : sérénité imprégnée de douceur, d’éclat et (par moments) de rêverie pour la première ballade, et une angoisse inextinguible pour la deuxième.
Pour ce qui est des Consolations, la pianiste nous les sert en guise de dessert. Ni trop sucré, ni trop aigre d’ailleurs, mais bien équilibré. On se contentera de la musicalité intense de l’artiste, tout en admettant pourtant qu’une pincée de fantaisie n’y ferait pas obstacle.
Avec sa sonorité ronde, ample et charpentée (privilégiée par une prise de son sans défaut), Beatrice Berrut signe ainsi un des meilleurs albums lisztiens de notre époque.
Après un premier disque récompensé d’un piano maestro : Lux Aeterna (œuvres de Jean-Sébastien Bach et Thierry Escaich) la jeune pianiste suisse Beatrice Berrut poursuit sa collaboration avec le Label Aparté à travers un Opus consacré à Liszt.
MetanoÏa, Liszt par Beatrice Berrut
MetanoÏa (de l’ancien grec μετάνοια) : changement profond de l’état d’esprit.
Selon le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung, transformation et guérison de l’âme par les forces du subconscient qui permettent aux éléments conflictuels et contradictoires de cohabiter dans notre psyché. Plus récemment, voie d’alpinisme d’une difficulté extrême, ouverte dans face nord de l’Eiger par Jeff Lowe en 1991, et jamais répétée depuis.
Liszt sut, aussi bien dans sa vie que dans ses œuvres, faire cohabiter les extrêmes, les pôles, et par là réveiller des archétypes ancrés dans l’inconscient humain. En effet, sa musique représente toujours un combat stylisé entre le Bien et le Mal, la Lumière et l’Obscurité. Son écriture, que l’on peut parfois qualifier de manichéenne, explore cependant tous les tourments et toutes les joies que peut ressentir une âme humaine, et tend un fil qui ne se rompt jamais entre ces rives si éloignées.
La métanoïa de Liszt, son chemin vers la lumière et la sérénité, est un exemple touchant et libérateur d’un homme qui a assumé ses passions dévorantes et les a sublimées dans un geste créateur.
Après un premier disque récompensé d’un piano maestro : Lux Aeterna (œuvres de Jean-Sébastien Bach et Thierry Escaich) la jeune pianiste suisse Beatrice Berrut poursuit sa collaboration avec le Label Aparté à travers un Opus consacré à Liszt. Elle nous offre une lecture intime et bouleversante de l'âme lisztienne, comme une illustration du parodoxe du Romantisme et son cortège de contradiction.
La musique comme guérison, comme consolation et à l’inverse, la souffrance comme inspiration directe de la création.
Rencontre avec Beatrice Berrut
Jean Landras / 21/10/16
Beatrice Berrut livre son expérience et son point de vue à propos des concours internationaux, leur intérêt et leurs limites. La pianiste suisse retrace à cette occasion son propre parcours. Nous recevant à l'issue d'un récital Schubert, Brahms et Liszt, Beatrice Berrut éclaire le sens d'un programme intimement lié à sa personnalité et à sa vie. Elle dévoile sa passion pour Bach et Mozart puis s'inscrit dans la lignée des Romantiques allemands jusqu'à Liszt. Liszt auquel elle consacre plusieurs projets discographiques, fruits d'un compagnonnage de toujours avec le compositeur.
Ce mois-ci, Bachtrack s'intéresse aux concours internationaux de musique. Vous êtes une artiste reconnue mais vous vous en êtes tenue, semble-t-il, plutôt à écart.
Comment contourner ces épreuves pourtant recherchées ?
Je n'ai passé que 2 concours, ceux de Dublin et Cleveland. Les concours ont une incontestable vertu. On travaille un répertoire jusqu'au point où il devient évident qu'il n'y a pas d'autres manières de l'interpréter que celle adoptée et il s'agit de la porter à la perfection. Deux autres points positifs : sur le plan psychologique on apprend à surmonter le stress et sur les plans artistique, professionnel, ils offrent l'occasion d'échanges enrichissants, particulièrement avec les membres du jury et avec les autres pianistes.
Toutefois, ces épreuves sont assez artificielles : on se présente devant le jury non pour partager un plaisir musical comme en concert avec le public, mais pour attendre un verdict aux résultats aléatoires. Par ailleurs, si une victoire garantissait une carrière à une époque, la multiplication du nombre de concours promeut des milliers de lauréats ; beaucoup ne connaissent qu'une célébrité passagère avant l'arrivée des lauréats des sessions suivantes.
Je suis pour ma part d’un caractère plutôt indépendant, et même si j’ai fait le choix de vivre à l'écart des grands centres et des courants musicaux, je m’inspire beaucoup des interprétations de musiciens qui me marquent, tels Lupu, Brendel ou Argerich entre autres. Pour faire ma place dans le monde de la musique, je suis trois "axes". D'une part, enregistrer des albums, excellente carte de visite. D'autre part, avoir une attitude proactive, aller vers les autres, faire des rencontres. Mon management m’aide d’ailleurs dans cette démarche. Enfin, être présente sur les réseaux sociaux, diffuser de belles vidéos sur You Tube, plateforme qui représente un atout considérable pour la visibilité.
Vous avez suivi au départ une formation prodiguée par des maîtres. Quelle fut leur influence sur vous ? Ont-ils contribué à vos débuts ?
Je dois pratiquement tout à Galina Iwanzowa, ayant suivi son enseignement durant 5 ans à la Hochschule für Musik Hanns Eisler à Berlin. Elle-même avait été formée au Conservatoire de Moscou par Heinrich Neuhaus dont je lisais avec passion l'Art du piano et admirais les élèves. Galina Iwanzowa a forgé ma technique, ma sonorité et m'a aidée à évoluer vers mon indépendance. Ce qui ne m'empêche pas de la visiter encore une ou deux fois par an. Quelques phrases de sa part suffisent pour que je voie plus clair dans une interprétation. Au festival de Ravinia (Chicago), j'ai rencontré ensuite John O'Conor puis suivi ses cours à Dublin, deux années. Un nouvel horizon m'est apparu. Neuhaus disait du pianiste : "Tête froide, cœur brûlant" ; son art était pictural, intuitif, fait d'émotion. Avec O'Conor, j'ai découvert le monde allemand, protestant, de Wilhelm Kempff ; monde d'organiste, de Cantor, celui de Bach. Durant mon enfance, je
m’ "abreuvais" déjà de musique allemande, je l'écoutais grâce à la discothèque familiale. C'est la source de mon choix de vie comme musicienne : lorsque je découvris le 2e concerto de Brahms, ce fut un choc ; je n’en dormis plus durant plusieurs nuits. De même à l'écoute des 1e Sonate de Schumann par Pollini et 2e Sonate par Kempff. Je me disais que le jour où je jouerais le 4ième mouvement de la 1e Sonate à la perfection, je pourrais mourir, j'aurais fait mon chemin terrestre ! Toutefois, durant mes premières années de piano, on me faisait jouer de petites piécettes de variété : rentrée à la maison, frustrée, je prenais les partitions de ma mère, bonne pianiste, essayant de les déchiffrer comme je pouvais.
Après vos années de formation, comment concevez-vous votre travail ? Comment votre répertoire se constitue-t-il et évolue-t- il ?
Je pense que le principal défi d’un interprète est d’avoir une idée parfaitement claire du message
qu’il croit devoir faire passer à travers une œuvre. Tous les matins, je remets mon ouvrage sur le métier, essayant quotidiennement de pousser plus loin ma recherche et son application : en effet, on peut être tout à fait persuadé de faire passer une nuance o un caractère, alors que l’auditeur ne l’entend pas ... Pour être bien certaine du message que je transmets, je m’enregistre fréquemment, et contrôle ainsi si mes intentions sont intelligibles.
Mon répertoire a connu de grandes évolutions. Je suis beaucoup mes coups de cœur mais des orientations générales existent. Au début de ma carrière, j'étais passionnée par la musique russe. Je jouais les sonates de Scriabine ; les concertos de Rachmaninov m'enthousiasmaient. Puis je me suis tournée essentiellement vers la musique allemande avec deux noms qui brillent au firmament : Mozart et Bach, puis bien sûr les Romantiques, tels Schumann et Brahms. Une constante toutefois, depuis que je joue du piano : mon indéfectible fidélité à Bach et à Liszt. Quant à Mozart, je suis fascinée par son génie, capable de créer un univers entier avec quelques notes. Ayant pratiqué le chant durant une période, j’ai réalisé que si pour un pianiste jouer n’importe quel intervalle est d’une grande simplicité, il n'en va pas de même pour un chanteur : monter d’un moindre ton demande un véritable effort. Or tout Mozart est là ! Il faut chanter sa musique pour en comprendre la complexité et rendre vivant son relief. Je rêve d’enregistrer un jour quelques-uns de ses concertos, ce serait une forme d’apothéose existentielle pour moi. Pour l'instant, j'ai cependant d'autres projets. Je sors en novembre un album dédié à des œuvres pour piano de Liszt et je prépare une intégrale de ses concertos qui seront enregistrés en live.
Vous venez d'évoquer un album dédié à des œuvres pour piano de Liszt, œuvres que vous faites régulièrement entendre en concert. Quelle vision de Liszt, quel message entendez-vous faire passer ?
J'ai choisi quatre œuvres représentatives de l'étendue universelle de son génie :
Après une lecture du Dante (Années de pèlerinage II, S.161) décrivant le voyage de Dante dans les Enfers et le Paradis : tous les moyens les plus virtuoses sont au service d'une imagination débordante ; les 2 Ballades (S 170 et S 171) d'une poésie déroutante ; la Vallée d'Obermann (Années de pèlerinage I, S.160), mal être romantique, quête de sens ; les Consolations (S.172) d'une écriture sobre et éthérée.
Le titre de l'album est Metanoia. Terme grec dont la signification est « transformation profonde de l’état d’esprit » . Il peut s'appliquer à Liszt, homme du monde, dandy évoluant jusqu'à l'austère vie religieuse franciscaine. L'idée du titre m'est également venue d'un documentaire sur l'alpiniste Jeff Lowe qui entreprit l'ascension hivernale de la face nord de L'Eiger où il affronta une situation extrêmement périlleuse. Cette expérience changea sa vie. La voie qu'il avait ouverte où personne ne se risque depuis, il l'appela ... Metanoia ! Ce CD représente aussi pour moi une certaine résurrection après une période d'épreuves personnelles.
On vous entend souvent avec des orchestres tel le Philharmonique de Dortmund, la Philharmonie Südwestfalen, mais aussi en duo avec la violoncelliste Camille Thomas, par exemple au festival Arte Piano. De manière générale comment considérez-vous votre collaboration avec d'autres musiciens ?
Lors de concertos, travailler avec le chef d'orchestre, médiateur entre le soliste et l'orchestre, est passionnant. Il en résulte souvent un échange enrichissant. En ce qui concerne la musique de chambre, j'y suis très attachée car les cordes ont beaucoup à apporter au pianiste : ligne, phrasé, chant ; en soi, le son du piano est celui d'une percussion
demandant à être modelé. Tout le travail du pianiste est d’essayer de faire oublier la frappe des marteaux et de faire chanter son instrument, à l’égal des cordes.
Vous avez pratiqué et aimez le Rock, le Blues. Comment cette expérience s'intègre-t- elle à votre pratique musicale classique ?
J'adore ces musiques. Elles ont une parenté avec Mozart : en trois accords tout est dit. J'ai beaucoup travaillé la basse pour me détendre. La musique n'est pas si cloisonnée que cela. Un grand chanteur de Blues a une expressivité, une chaleur aussi prenantes que celles des nocturnes de Chopin. Le groove du jazz et sa walking bass prennent leur origine dans la musique baroque : il y a complémentarité. Je pense que dans une autre vie j’aurais aimé être la bassiste d’un bon groupe de funk !
Pouvez-vous parler encore de Beatrice Berrut ?
Pour dire ma passion des avions. Pilote en formation, mon imagination me fait voir un parallèle entre aviation et musique. En vol comme en concert, les choses sont différentes de la vie quotidienne : on se soustrait, l’espace d’un instant, au temps et au monde, on évolue dans une sphère d’une grand solitude, dans laquelle on se retrouve face à soi même et à ses limites. On ne peut pas s'arrêter, quoi qu'il arrive ! L'avion est un frêle appareil que l'on sent vibrer, répondre aux sollicitations. Fidèle, sympathique, il a une personnalité ... comme un piano !
Un Liszt poétique et consolateur, entretien avec Beatrice Berrut
Frédéric Hutman / 22-02-17
La pianiste Beatrice Berrut nous a reçus à l’occasion de son dernier enregistrement, consacré à Franz Liszt.
Beatrice Berrut évoque le programme de son dernier CD (publié chez Aparté), composé d’oeuvres de la période 1848-1852, les ballades, les consolations, les paysages et les sources d’inspiration littéraire de la Vallée d’Obermann, ses maîtres, dont Brigitte Engerer, la construction de son répertoire, la rencontre avec le piano. Elle nous parle de ses projets… y compris celui de jouer Mahler et Bruckner au piano seul.
Des enfers de Dante à l’harmonie de Liszt
Magaly Mavilia / 15-12-16
Monthey La jeune pianiste Beatrice Berrut sort un cinquième album dédié à l'œuvre de Franz Liszt. Rencontre.
La Montheysanne Béatrice Berrut fait partie de ces jeunes interprètes qui apportent une vision nouvelle des grands compositeurs classiques. Son phrasé musical empreint de délicatesse et d'ardeur emmène l'auditeur dans un voyage aux échos fascinants.
Comment une jeune pianiste née à Monthey et issue du Conservatoire de Lausanne parvient-elle à se produire sur les scènes les plus prestigieuses du monde ?
> Il faut travailler. Je suis partie de Monthey à l'âge de 14 ans pour étudier à Lausanne puis à Zurich. Il est vrai qu'il est difficile de se forger une carrière en Valais, bien que Monthey ne soit qu'à une heure et demie de l'aéroport de Genève.
A la sortie d'un album les concerts s'enchaînent dans le monde entier. Comment vivez-vous cette vie de nomade ?
> C'est une vie passionnante qui me permet de rencontrer beaucoup de cultures différentes et de partager avec des gens d'horizons très divers, d'avoir un échange intime avec le public. Bien sûr, il y a les trajets en avion, il faut se lever tôt, se coucher tard, être loin des gens que j'aime. Mais j'arrive à m'organiser pour avoir un ou deux mois en Suisse pour travailler mon instrument en profondeur et approfondir de nouveaux répertoires. Je reviens chez moi dès que j'en ai l'occasion, j'aime le Valais.
Combien de fois avez-vous joué les morceaux qui figurent dans ce CD ? Ces répétitions n'entraînent-elles jamais de lassitude ?
> Non, étonnamment il n'y en a pas. Je les ai joués depuis des années et plus de mille fois en public. C'est comme quelqu'un qu'on aime, tout s'entretient. Chaque fois que je commence à jouer, je m'efforce d'avoir un regard nouveau, ne pas répéter les mêmes tics d'expressions. J'essaie juste de voir ce que Liszt a écrit et de ne pas céder aux automatismes physiques, cela m'ouvre les oreilles et me permet de me corriger.
J'ai enregistré la «Vallée d'Obermann» pour la première fois en 2003. Cela fait treize ans que je vis avec et il y a un monde entre les deux. On grandit aussi avec les œuvres. On apprend.
«Metanoia», le titre de votre dernier CD signifie: changement profond de l'état d'esprit, vous mentionnez aussi la guérison de l'âme, dont parle Jung et enfin la puissance de la musique pour entrer dans cette transformation.
> La musique a des vertus thérapeutiques, elle nous rend vraiment meilleurs. Mon travail c'est comme de tailler une pierre tous les jours pour qu'elle soit la plus claire possible le jour où je dois la rendre. La musique est tellement majestueuse, tellement inatteignable que l'on grandit rien qu'en essayant de s'étirer vers elle.
Cet album comprend des compositions qui ont jalonné cette transmutation, du combat à l'extase, c'est ce qui vous a fasciné dans l'œuvre de Liszt ?
> C'est une musique habitée, elle est très actuelle. On sent une présence, une énergie lumineuse mais aussi parfois maléfique. Je trouve que cela illustre ce qui se passe aujourd'hui dans le monde. On sent comme une sorte de combat d'une partie de gens qui veulent vivre dans la paix et d'une autre habitée par une énergie de destruction. Cette musique rend bien compte de cela.
L'album se termine par les «Consolations», œuvre dans laquelle Liszt semble avoir trouvé la sérénité.
> Oui, effectivement, elles portent très bien leur titre, c'est une musique d'une grande tendresse, d'une grande suavité. En particulier la toute fin de la 6e consolation, avec cette voix basse qui s'élève et qui conclut le cycle avec une grande tristesse. Dans les derniers accords, il ouvre une grande porte, mais on ne sait pas ce qu'il y a derrière.
Après Bach, qu'est-ce qui vous a conduit vers Liszt ?
> Bach comme Liszt sont deux compositeurs qui m'ont accompagnée depuis mon plus jeune âge. Je pense que les deux ont cette dimension mystique. Il y a une même forme de spiritualité dans ces deux compositeurs, même si elle est exprimée de façon différente. Liszt est d'origine slave tandis que Bach est germanique.
Pourquoi avoir enregistré cet album à l'église Saint-Pierre, à Paris, plutôt que dans un studio ?
> C'est une église où mon label enregistre souvent. (ndlr. Aparté Musique). Elle est entièrement en bois, comme une coque de bateau renversée et l'équipe de production la connaît très bien, c'est presque leur deuxième maison.
Vers la fin de sa vie, Franz Liszt a quitté les salons mondains pour entrer dans les ordres et, selon le terme biblique de metanoia, s'ouvrir à la présence divine en lui. De séducteur à chanoine, quel parcours !
> Mes pièces ne sont pas étalées sur une grande période, mais permettent néanmoins de montrer le panel de richesses de son œuvre. On commence avec Dante, où il veut montrer toute l'étendue de la virtuosité d'un pianiste et après on passe aux côtés poétiques des ballades, puis la «Vallée d'Obermann» qui décrit le grand mal être des Romantiques. C'est une musique beaucoup plus compliquée et austère, qui exprime la tension des questions existentielles. L'album se termine avec les «Consolations», qui est une sorte de condensé de sa pensée. C'est comme un micro résumé de sa grande vie. Au tout début, il composait des œuvres très virtuoses puis, vers la fin, il est arrivé à quelque chose d'atonal. Dans le monde de la musique, il est sous-estimé, ou résumé à un virtuose, mais il a ouvert les portes à Mahler, Strauss. J'aurais adoré le rencontrer.
Beatrice Berrut (I), (II), (III)
Frederick Casadesus / 23-02-17
Quand elle entre dans une brasserie parisienne tourmentée de plats du jour et de vins du mois, cette jeune femme apporte une bonne humeur, une lumière chaleureuse. Entre une tasse de tisane et quelque petite meringue, elle accepte en souriant de raconter le début d'un parcours dont on espère qu'il sera constellé d'applaudissements.
"Ma mère jouait beaucoup de piano, chantait, de sorte que j'entendais chaque jour de la musique à la maison, dit-elle en préambule. Fascinée par les possibiltés expressive, la plénitude de son que cet instrument pouvait offrir, je l'ai tout de suite aimé le piano". Sages, les parents de Beatrice ont laissé leur fille s'amuser, vivre son enfance avant de lui faire prendre des cours. "J'ai commencé tard, ajoute l'artiste, à huit ans, mais je ne le regrette pas parce que j'ai bien profité du ski, de la forêt, de la montagne, un répertoire de sensations, de bons souvenirs qui me tiennent, encore aujourd'hui".
Précisons que si mademoiselle Berrut a vu le jour à Genève, elle est originaire du Valais, canton de Suisse dominé par des massifs d'une altitude supérieure à 4000 mètres.Un bon signe pour qui veut gravir les sommets.
C'est en écoutant le deuxième concerto pour piano et orchestre de Johannes Brahms, interprété par Krystian Zimerman et Leonard Bernstein que Beatrice a décidé qu'elle exercerait ce métier.
"Ce fut le choc existentiel, un chambardement, dit-elle. Servir cette musique donnait un sens incroyable à ma vie". On devrait dire plus souvent l'influence, l'encouragement que Zimerman a exercés sur de jeunes pianistes en devenir.
Attirée par l'Allemagne, Beatrice est partie pour Berlin, où elle a étudié pendant six ans auprès de Galina Iwanzowa, ancienne élève de Heinrich Neuhaus. "Mon voeu le plus cher était de recevoir l'enseignement de cette école pianistique, parce que c'était celle qui me paraissait la plus expressive et la plus aboutie, souligne l'artiste. J'aimais aussi Brigitte Engerer... Et puis j'ai voulu ouvrir mon horizon, alors je suis parti pour Dublin, où John O'Conor, ancien élève de Wilhelm Kempff, proposait d'autres idées". Riche de ces leçons multiples, notre jeune amie pouvait enfin voler de ses propres ailes.
Beatrice Berrut avec talent parle aussi de son art. "J'ai toujours voulu aller vers quelque chose de plus expressif, dit-elle, et je pense que le touché se travaille avec l'esprit, les oreilles. Il faut avoir une image intérieure du son que l'on veut produire et c'est uniquement par ce moyen que l'on parvenir à ses fin. Les mains ne sont que des os qui frappent des touches actionnant des leviers, lesquels entraînent les marteaux: rien de moins sensuel ! En revanche, écouter de grands pianistes permet de se construire un monde sonore, un réservoir de couleurs". Espérant s'être constitué ce que l'on nomme une palette, la jeune artiste affectionne le risque et l'aventure. Elle travaille beaucoup, cherche, une fois la phase d'apprentissage de la partition terminée, l'histoire que nous propose la pièce, enfin la police afin de saisir la quintessence de qu'elle-même ressent d'elle. Persuadée que les partitions qu'elle interprète l'accompagneront tout au long de sa vie, Beatrice Berrut estime qu'il est impossible de cesser d'aimer une oeuvre qu'elle a apprise.
Attentive au monde actuel, cette jeune artiste se désole des artifices qu'il véhicule: "Je pense que beaucoup de gens sont malheureux. Quand le consummérisme l'emporte sur la réflexion, la spiritualité, les relations s'appauvrissent, amoureuses ou non. Je garde l'espérance et je pense que faire la musique, le mieux que l'on peut permet aussi de faire vivre la cité" Son Franz Liszt a bien de la chance: il est aimé pour longtemps.
Beatrice Berrut joue Liszt
Frederick Casadesus /19-12-16
Les helvètes ont bien de la chance, de compter parmi leurs concitoyens cette pianiste.
En choisissant quelques pages des Années de pélerinage, deux ballades et les Consolations, Béatrice Berrut invite à découvrir à la fois son lyrisme et sa sensibilité. ce disque est placé sous le patronnage de Jung et de la notion de Metanoia, guérison de l'âme par les forces du subconscient. Bon, nul n'est contraint d'adhérer. La musique ici doit seule nous guider: cette artiste a du talent, qui fait écouter toutes les lumières de Liszt, qu'il fût grand amoureux, voyageur, abbé.
Beatrice Berrut, sur la voie d’un Liszt Spirituel
18.11.16
Classique La pianiste romande dresse, dans un nouvel album, le portrait sensible du compositeur.
C’est un voyage musical et spirituel qui tient en un mot: metanoïa. Les Grecs anciens employaient ce terme tombé aujourd’hui en désuétude pour décrire le chemin de révélation et de repentance qui mène à une meilleure conduite de sa propre vie. La pianiste Beatrice Berrut, elle, l’a emprunté tel un étendard pour conférer des traits précis à un choix de pièces de Franz Liszt. Celles qui illustrent en partie le parcours religieux du compositeur.
Des lignes cristallines
C’est ainsi que, en plongeant dans le nouvel album de la musicienne valaisanne, née à Genève il y a 31 ans, on retrouve les traits méditatifs du génie hongrois, les réflexions éthérées et métaphysiques de la «Vallée d’Obermann» et des Deux Ballades, la mélancolie épaisse des Consolations, mais aussi la théâtralité par endroits orageuse d’«Après une lecture de Dante: Fantasia quasi Sonata».
Beatrice Berrut s’en est emparée en gardant un cap et une exigence qui sautent aux oreilles dès la première écoute. La clarté du propos, la sincérité dans le jeu, priment avant toute chose. On devine là un préalable auquel l’artiste ne déroge pas; une condition qui trouve concrètement l’écho dans ces lignes cristallines qui se dégagent de chacune des œuvres à l’affiche. Son cantabile, si dépourvu d’affectation, fait tout particulièrement merveille dans un bouleversant «Vallée d’Obermann» ou encore dans ces Consolations qui, ainsi exécutées, paraissent suspendre le temps.
L’équilibre qui règne dans sa Metanoia est d’autant plus remarquable qu’en retrouvant les studios d’enregistrement, la pianiste a changé de cap, laissant derrière elle les transcriptions opérées par Kempff, Siloti et Busoni des œuvres de Bach (objet de son précédent album, Lux Aeterna) pour déambuler désormais sur des rivages romantiques. «Ce n’est pas un si grand saut stylistique, nuance Beatrice Berrut, attablée dans un bistrot lausannois. Au fond, les deux compositeurs sont marqués par une profonde trame mystique.»
Si la familiarité entre l’interprète et ce Liszt introspectif – celui des années de pèlerinage en Suisse et en Italie – semble si évidente, c’est probablement parce que Beatrice Berrut ne s’est jamais vraiment encombrée de l’ombre intimidante qu’exerce le compositeur sur les pianistes. «Liszt à toujours était présent dans ma vie, depuis mon plus jeune âge. C’est une figure qui, contrairement à d’autres, me transmet de la confiance. Il y a trois ans, d’ailleurs, j’ai enregistré une première fois des pièces, de manière un peu informelle. Aujourd’hui, je reconnais néanmoins qu’il faut avoir fait une quinzaine d’années de pratique, qu’il faut avoir un peu souffert pour saisir l’esprit de Liszt.»
Le vol et le whisky
Ce chemin de maturation, Beatrice Berrut l’a parcouru pour l’essentiel loin de la Suisse romande. Après des années passées au Conservatoire de Lausanne, elle a filé vers le monde germanique, pour lequel elle dit ressentir des affinités particulières. A Zurich et à Berlin, elle a côtoyé ces maîtres que sont Esther Yellin et Galina Iwanzowa, les deux étant de l’école du mythique Heinrich Neuhaus.
A la musique, ce sont ajoutées d’autres passions encore, celle du vol, tout d’abord, qui la mènera bientôt à l’obtention d’un brevet. Et celle pour le whisky aussi: «Ma collection, c’est un peu comme si on allait de Bach à Prokofiev, souligne-t-elle d’un sourire. Avec ces autres occupations, je trouve des points de fuite salvateurs. J’ai besoin de vivre autre chose que la pression des concerts et des enregistrements.»
Beatrice Berrut joue Liszt
17.01.17
Trois massifs du piano lisztien
La Ballade n° 2, Après une lecture de Dante et Vallée d’Obermann constituent trois grands massifs du piano lisztien choisis par Béatrice Berrut pour son récital. L’instrument ? Un grand Böserdorfer, dont les basses d’outre-tombe qui inaugurent le sommet de la Deuxième Année de Pèlerinage offrent un bel aperçu des ressources timbriques. Reste à construire le discours : la pianiste suisse sait où elle va, et si ses tempos se caractérisent par leur amplitude, ils servent un propos d’une rare hauteur de vue.