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Le romantisme du mouvement au courant

1. Introduction

Fondu de divers dessins de Victor Hugo et d'une strophe de G. de Nerval (El Desdichado)

Y a-t-il un ou plusieurs romantismes?! Le terme, parfois galvaudé, revêt aujourd'hui plusieurs acceptions, selon qu'on dispose d'une culture littéraire ou non, qu'on applique ce concept à l'art ou à la réalité, que l'on soit, enfin, de telle école critique ou de telle autre: pour les uns, "romantisme" se réduit à une certaine sentimentalité, voire une mièvrerie certaine - pensez au sucré, à la couleur rose, ... - qu'un Milan Kundera dénonce comme kitsch; d'autres circonscrivent le romantisme à une époque bien précise (les années 1820-1850), faisant fi des écrivains et des artistes qui ont annoncé les motifs, les thèmes et, plus globalement, l'écriture romantique ou qui, bien plus tard, s'en sont nourris. Que dire ainsi d'un Marcel Proust qui, lorsqu'il écrit sa Recherche du temps perdu, en ce début de XXe siècle, étale sur la page blanche impressions multiples et sensations, sentiments toujours plus complexes à l'aune de sa sensibilité à fleur de peau? Que dire aussi d'un auteur de bandes dessinées comme Bernard Yslaire dont le pinceau, dans Sambre, s'abreuve des vers comme des tableaux et des drames romantiques? Que penser enfin des réflexions de Jean-Paul Sartre lequel considère les surréalistes des années 1920 comme des romantiques dont la révolte et la recherche d'un au-delà surréel s'inscrivent, la négativité en plus, dans la droite lignée de leurs prédécesseurs? Le romantisme recouvre une réalité littéraire mouvante et finalement assez complexe à cerner...

L'influence romantique dans "Sambre", bande dessinée de Bernard Yslaire parue à la fin du XXe siècle, ne se remarque pas seulement à la frénésie du rythme, à l'hyperbole des postures et des formules, aux thèmes de la fièvre révolutionnaire et de la passion incendiaire ; elle est signifiée tout autant par les citations textuelles et les allusions graphiques à des artistes aussi divers que Lamartine et Baudelaire, Hugo et Delacroix, Stendhal et Balzac... Romantique, Bernard Yslaire?

Où et quand s'arrête le romantisme mais d'abord, où et quand commence-t-il? La question des origines est tout aussi problématique! Cette esthétique s'étale en effet à travers des arts et des langages multiples, sur des périodes assez différentes selon les régions européennes: bien avant la France, l'Allemagne du Sturm und Drang - Schiller, Herder, Jean-Paul - et l'Angleterre des Shelley, Byron, et Scott développent leur vision singulière et originale du romantisme, ce dès la fin du XVIIIe siècle... Le roman historique (Ivanhoé) cotoie ainsi le poème épique et lyrique, le drame théâtral les visions oniriques, voire le récit fantastique (Frankenstein). Quoique le Siècle des Lumières soit en France moins rationnel qu'on a pu l'affirmer, notamment à travers la figure de Jean-Jacques Rousseau qui combine dans ses écrits sentiments et raison, la littérature française ne s'ouvre à la sensibilité romantique que dans les années 1810: un premier cénacle d'auteurs se regroupe autour de la figure de Mme de Staël. Dès ce moment, qu'on les appelle cénacles, mouvements ou écoles, les groupes littéraires prétendant à la liberté, à l'originalité et au refus des conventions ne cesseront de se multiplier jusque dans les années 1830 et, à vrai dire, bien au-delà.

La bataille d'Hernani, gravure d'après un dessin de Grandville, avant 1911.

La bataille d'Hernani, en 1830, soit un vif chahut dans un théâtre et quelques polémiques au sein de la vie parisienne, marque un tournant dans la vie littéraire française: les romantiques groupés autour de Victor Hugo, l'auteur de Hernani, défendent avec force bruits ce drame romantique et en assurent un certain succès... Les romantiques occupent et dominent dorénavant la place littéraire. Assurées de leur force, toutes ces sensibilités qui se proclament de près ou de loin romantiques développent leur propre monde en toute liberté, ce qui n'est pas sans poser problème au critique littéraire et donc à l'étudiant: quelle unité romantique, en effet, se cache derrière tous ces auteurs aux univers si personnels? Honoré de Balzac dans sa Comédie humaine, Stendhal dans ses romans passionnels comme le Rouge et le noir, Baudelaire et sa poésie vénéneuse sont-ils plus ou moins romantiques que le héraut et porte-faix du romantisme, Victor Hugo, que Théophile Gautier ou encore, le chimérique et quelque peu illuminé Gérard de Nerval?

Devant une telle complexité, ne serait-il pas plus juste d'envisager le romantisme non comme un mouvement mais comme un courant, une lame de fond qui a traversé et innervé tout le XIXe siècle français, se ramifiant et se métamorphosant au fil du temps et des sensibilités artistiques en de multiples bourgeons dont certains relèvent de la modernité? Réalisme, naturalisme, parnasse, symbolisme, décadentisme, surréalisme: les cercles littéraires se démultiplient, tous prétendant à toujours plus d'originalité artistique, tous s'inscrivant dans une démarche qui se veut sinon révolutionnaire, du moins révoltée et anti-conformiste.... tous étant enfin une réaction à un monde qui change, un siècle trouble de révolutions politiques, économiques, sociales et idéologiques, le XIXe siècle.

2. Artistes romantiques

Peintres et dessinateurs romantiques

Eugène Delacroix

Peintre français, Delacroix est surtout célèbre pour La Liberté guidant le peuple (183O), un tableau au contenu clairement romantique puisqu'il met en scène la fièvre révolutionnaire de 1830: le Peuple y est magnifié à travers sa geste héroïque (ne foule-t-il pas un tas de cadavres - des soldats - , semblant se diriger vers un idéal, la Liberté) ainsi que dans sa pluralité (hommes, femmes et enfants; ouvrier, bourgeois). De cette masse d'hommes se détachent à l'avant-plan, face aux spectateurs, quatre personnages dont deux retiennent l'attention: le titi parisien qui annonce le Gavroche des Misérables; l'allégorie de la Liberté, une femme aux allures plus populaires que nobles, qui se détache à l'avant-plan de la composition par son obliquité, la couleur de sa robe et l'encadrement triangulaire formé par les lignes de force qu'esquissent différents motifs dont les armes des deux personnages masculins qui l'entourent.

Observez enfin comment les couleurs du drapeau français se répartissent à travers l'ensemble du tableau, comment la saleté , la poussière et le chaos dominent la composition... C'en est bien fini de l'ordre et de la pureté néo-classique. Place au mouvement, à la frénésie des passions!

Autres tableaux célèbres de Delacroix...

A gauche, un luxuriant tableau qui a tant choqué l'époque par la démesure, la violence des détails et le contraste clair-obscur, « La mort de Sardanapale » ; à droite, « Dante et Virgile aux enfers »

Théodore Géricault

Peintre français du début du XIXe s., Géricault est aujourd'hui encore célèbre pour un tableau, Le radeau de la Méduse. Observez comment l'oeil du spectateur glisse sur une longue diagonale du cadavre placé en bas de la composition, à gauche vers les corps tendus par l'espoir d'être sauvés, en haut à droite: à ceux dont le regard est mort ou absent, s'opposent les vivants dont le regard et les bras sont tendus vers l'horizon, vers un espoir minuscule placé à l'arrière-plan du tableau, à peine un trait, un bateau...

Observez le contraste des ombres et des lumières, le teint blafard des cadavres, la composition en diagonale et en triangles.

Autres tableaux de Th. Géricault...

A gauche, "Le Portrait équestre du lieutenant Dieudonné (ou Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant )"; à droite, "Un des soldats blessés en 1814". La composition en diagonale et l'atmosphère brumeuse sont clairement romantiques.

Victor Hugo

Eh oui, si l'on connaît surtout de Victor Hugo l'oeuvre littéraire, il est aussi un merveilleux dessinateur. Au fil de ses voyages - en charmante compagnie... - il accumule les carnets de notes, multiplie les dessins aux ambiances crépusculaires où les frontières entre les éléments s'effacent, où le rêve, l'effroi et l'angoisse sourdent de l'encre sépia.

Comme tout romantique, Victor Hugo est aussi attentif dans ses dessins à capter ce qui se cache derrière la réalité: là il dessine le temps qui passe à travers le motif des burgs, ces ruines qui surplombent le Rhin, ces témoignages d'un passé qu'il fait renaître par son imaginaire; ici il allie de manière surprenante mort et vie à travers cet arbre oxymorique...

Pour plus d'informations sur cet artiste, n'hésitez pas à consulter sa fiche personnelle sur la page consacrée au romantisme...

Il faut avoir vu les dessins crépusculaires de Hugo pour comprendre que l'homme est bien loin de l'image d'éternel optimiste, de stupide idéaliste que ces pourfendeurs lui collent au visage depuis des lustres. Victor Hugo est le désespéré qui se redresse, l'araignée obscure qui hurle espoir... S'il y a une lumière, elle brille au fond d'un noir abîme, soleil noir de la mélancolie...

David Caspar Friedrich

Peintre allemand de la première moitié du XIXe s., Friedrich met en scène dans de nombreux tableaux l'homme seul face à l'immensité de la Nature. Les ambiances sont sombres, crépusculaires; les ruines sont privilégiées ainsi que la manifestation d'une nature des plus grandioses ou des plus mystérieuses. L'homme, minuscule, contemple!

Autres tableaux de David Caspar Friedrich

Johann Heinrich Füssli

Peintre anglais du début du XIXe s., Füssli est connu pour ses sujets fantastiques. Dès 1782, le peintre propose différentes versions du Cauchemar dont celle-ci: à l'horizontalité lumineuse de la femme endormie s'oppose la noirceur verticale des monstres qui hantent ses rêves. Le rêve, lieu où les images se déploient en toute liberté, occupe très largement la pensée de romantiques comme Gérard de Nerval; quant au fantastique, c'est l'époque où l'Angleterre victorienne découvre vampires et autres monstres (pensez à Frankenstein de Marie Shelley).

Autres tableaux de Füssli...

"Le silence" et "Le peintre discutant avec Johann Jakob Bodmer"

William Turner

Ce peintre anglais n'est jamais aussi fort que lorsqu'il s'attache à la peinture d'une nature tourmentée. Ses couleurs éclatent alors dans toute leur violence, s'entremêlent dans un délire baroque de nuances où il n'est plus facile de distinguer les frontières entre les formes de la réalité. S'il annonce ainsi l'impressionnisme (mouvement pictural de la seconde moitié du XIXe s.), Turner tend aussi vers la modernité des peintres abstrait...

Dans son Dernier voyage du Téméraire, 1839, Turner mobilise le thème du Temps qui passe et s'enfuit puisqu'il associe soleil couchant et fin d'une époque, celle des navires de guerre à voiles qui sont progressivement remplacés par les bateaux à vapeur... Turner est en effet obsédé par la description du monde moderne et de la révolution industrielle dont l'Angleterre est une cheville ouvrière.

Petit détail pour ceux qui aiment la série James Bond: ce tableau est utilisé par Sam Mendès dans Skyfall comme une métaphore de la vieillesse d'un James Bond lequel - comme personnage et comme franchise cinématographique - serait dépassé par un monde moderne et ses nouvelles formes - de l'espionnage et du cinéma...

Sam Mendès, "James Bond - Skyfall"

Autres tableaux de W. Turner:

Francisco Goya

Peintre espagnol connu pour ses tableaux et ses gravures (Los desastres de la guerra) qui montrent crûment les exactions de l'armée napoléonienne (début XIXe s.) en Espagne. Il connaît dans sa carrière deux temps, l'un plus classique qui ne nous intéresse pas et, au tournant du XIXe s., une phase nettement plus sombre et romantique...

Ses Pinturas negras dont le célèbre Saturne dévorant l'un de ses enfants, annoncent en effet avec un siècle d'avance la modernité expressionniste par son utilisation angoissante du noir et la déformation parfois animale des visages... Comme on le voit ici, Goya n'hésite pas à développer une esthétique de l'exagération, de la violence, du laid. Ses touches sur la toile se font plus brutales, grossières, expressives. Par là, il touche clairement au romantisme.

Ecrivains romantiques

XVIIIe siècle - Le Pré-romantisme

  • Jean-Jacques Rousseau, Confessions, les Rêveries d'un promeneur solitaire.

1810-1830 - LEs PREMIERS cénacles

  • François de CHATEAUBRIAND, Mémoires d’outre-tombe, 1848 (oeuvre posthume)
  • Mme de Staël, De l'Allemagne.
  • Alphonse de LAMARTINE, Méditations poétiques, 1820
  • Charles NODIER, Contes fantastiques.

1830-1850 - le mouvement romantique

  • Victor HUGO : oeuvres théâtrales (Hernani, 1830 ; Ruy Blas); oeuvres romanesques (Le dernier jour d'un condamné, 1829; Notre-Dame de Paris, 1831; les Misérables, 1862) ; oeuvres poétiques (La légende des siècles ; Les Contemplations, 1856)
  • Honoré de BALZAC, la Comédie humaine (La peau de chagrin, Le père Goriot, Splendeurs et misères de la courtisane, Le chef-d'oeuvre inconnu, Le lys dans la vallée, etc.)
  • Henri Beyle dit STENDHAL, Le rouge et le noir; La Chartreuse de Parme.
  • Alfred de MUSSET, Lorenzaccio, 1834 ; Les Nuits, 1835-1837)
  • Alfred de VIGNY, Les Destinées, 1864 (oeuvre posthume)
  • Alexandre DUMAS, Les trois mousquetaires, Le Comte de Monte-Christo, etc. etc.
  • Gérard Labrunie, dit de Nerval, les Chimères, les Filles du feu.

1850-1900 - Le courant romantique et ses diverses ramifications

  • Charles BAUDELAIRE, les Fleurs du mal (1857); Petits poèmes en prose.
  • les mouvements réalistes et naturalistes, les symbolistes comme autant de branches du romantisme

Le XXe siècle - dernières effluves du romantisme

  • Marcel PROUST, A la recherche du temps perdu
  • certains écrits de Malraux et de Louis Aragon
  • par certains côtés le mouvement surréaliste
  • Yslaire, Sambre.

Ecrivains romantiques du XIXe s. en Europe et ailleurs...

  • Allemagne: Novalis ; Herder; Jean-Paul Richter.
  • Angleterre: Scott (Ivanhoé, 1819); Byron; Percey et Mary Shelley (Frankenstein, 1817).
  • Russie: Pouchkine, Nicholas Gogol ( Les Âmes Mortes, 1842).
  • USA: Edgar A. Poe (Histoires Extraordinaires, 1839).

3. Traits du romantisme

Bien qu'on puisse distinguer plusieurs formes de romantisme à travers l'Europe ou alors, au sein même de la France mais tout au long du XIXe siècle, des invariants sont identifiables: motifs et thèmes, ambitions et réalisations esthétiques se chevauchent, rivalisent parfois mais partagent toutefois des points communs: recherche de la liberté et de l'originalité, exaltation du Moi de l'auteur, écart de l'artiste par rapport à la société, goût des analogies et des correspondances, réflexion par rapport à l'idéal, attention accordée au Laid, ...

Pour comprendre la modernité qu'initie le romantisme, peut-être devons-nous d'abord rappeler le cadre historique dans lequel s'inscrivent ces artistes...

3.1 Contexte socio-historique: L'ère des révolutions

Le XIXe siècle ouvre une nouvelle époque, l'ère des révolutions. Celles-ci sont politiques, techno-capitalistes, par conséquent économiques et sociales.

Au nom de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité, les révolutionnaires français, dès 1789, ouvrent pour l'Europe une longue et pénible marche vers la démocratie sociale: l'ordre ancien où nobles et membres du clergé étaient privilégiés, où rois étaient absolus et sacrés alterne au fil des révolutions politiques avec d'autres modèles, nouveaux ou similaires, démocratiques ou impérialistes: si la France subit une brève restauration royale dans les années 1820, si elle connaît ensuite une sorte de monarchie éclairée et libérale après 1830, elle est aussi dominée à deux moments du XIXe s. par deux empereurs, Napoléon Ier (1804-1815) et Napoléon III (1852-1870).

Napoléon Ier et Napoléon III, caricatures...

Pris en étau entre ces régimes politiques, le système républicain, basé sur le peuple-roi, tente de se faire une place au fil de fièvres subites, d'émeutes, de révoltes et d'au moins quatre grandes révolutions: 1789, 1830, 1848 et 1870 (celle des Misérables date de 1832). Chacune d'elles est politiquement libérale - il faudra ainsi attendre la fin de la première guerre mondiale (1914-1918) pour que le droit de vote soit accessible à tous, patrons comme ouvriers, bourgeois comme nobles, hommes comme femmes - ; chacune d'elles se veut aussi à chaque fois plus socialiste: les révolutionnaires étaient d'abord des bourgeois s'appuyant sur le Peuple de Paris, leur drapeau était tricolore; les révolutionnaires sont et seront de plus en plus des gens de gauche s'appuyant sur une nouvelle classe sociale, le Prolétariat, leur drapeau est rouge.

De la restauration monarchique à la pure démocratie en passant par l'empire des deux Napoléon, le bourgeois impose progressivement aux autres classes ses valeurs mercantiles, matérialistes mais aussi libérales. C'est que parallèlement à la révolution politique, ne cesse de s'accélérer la révolution des techniques: machine à vapeur puis à pétrole, électricité. Les bourgeois à la tête des usines et autres entreprises s'enrichissent largement, ce d'autant plus que le système économique mis en place repose sur la croissance, c'est-à-dire la recherche perpétuelle de profits liée une politique ultra-libérale. Si une poignée d'êtres en profitent, c'est au détriment d'une autre, une nouvelle classe sociale, le prolétariat. A coup de grèves, de manifestations parfois durement réprimées, d'émeutes et de révolutions (1848 et 1870, années sanglantes), ces ouvriers gagneront en droit... Enfants gâtés, nous avons oublié que nous profitons aujourd'hui encore de leur combat.

Quoi qu'il en soit, ces luttes sociales, cette instabilité politique et ce nouveau monde que l'on qualifiera de techno-capitaliste ne pouvaient laisser les artistes indifférents. D'une manière ou d'une autre, ils furent le produit de cette époque et la reflétèrent....

3.2. Idées romantiques

Dans une société bourgeoise qui place l'intérêt de l'individu au centre de ses préoccupations, le romantique exalte la singularité de son MOI: il se veut libre et original; il refuse les règles que lui impose la société, se montre non conformiste. A l'écart, le romantique peut s'isoler des autres par le haut, tels ces mages romantiques (Hugo) qui voulaient guider le peuple, ou par le bas, tels ces marginaux qui se voyaient victimes de la société (Baudelaire) et menaient, incompris et pauvres, une vie de Bohème.

Poètes martyrs ou prophètes idéalistes et prométhéens, artistes maudits, tous éprouvent une certaine solitude, se sentent incompris ou ressentent de l'incompréhension face au monde dans lequel ils vivent. L'ici et le maintenant provoquent l'ennui, le désarroi, une profonde mélancolie, qu'ils l'appellent vague-à-l'âme, désenchantement, mal du siècle ou encore spleen, tristesse qui sous-tend quantité d'écrits romantiques et qui peut tourner à l'angoisse (Baudelaire), voire à la folie (Nerval).

L'exaltation du MOI passe, en poésie comme dans les récits romantiques, par l'expression d'une sensibilité exacerbée. Le style se veut échevelé, frénétique, à l'image de la violence des sentiments exprimés. Doit-on s'étonner que les romantiques soient à l'origine des récits noirs et fantastiques mettant en scène monstres et ménagerie surnaturelle?!

De fait, les artistes de l'époque éprouvent un goût certain pour des individus hors normes, exceptionnels par leur rôle historique (la figure napoléonienne) ou exceptionnels par leur dimension spirituelle, voire fantastique (des monstres).

L'exaltation du MOI pousse certains artistes à la révolte contre la société telle qu'elle est: les uns se contentent d'un repli sur eux-mêmes, sceptiques par rapport à n'importe quel changement; d'autres aspirent au contraire à la révolution. Solitaires mais solidaires, ces derniers engagent leurs écrits, ils se veulent les guides d'une humanité qui tendrait à progresser vers le Bien, le Beau et le Bon. Le Progrès, en somme!

Ainsi les critiques littéraires distinguent-ils deux romantismes, l'un idéaliste et ouvert, l'autre plus sceptique et réaliste. Les premiers s'assignent une mission à l'égard du peuple, un véritable sacerdoce: éduquer et guider le peuple vers la fin de l'Histoire, un monde lumineux où le Progrès l'aurait emporté sur le Mal; les seconds se tiennent à l'écart de la société dont ils se sentent parfois rejetés, qu'ils méprisent (Baudelaire) ou pour laquelle ils ne se font aucune illusion (Balzac).

Entre ces deux types de romantisme, il existe bien des passerelles. Certains critiques ont tôt fait de ranger un Hugo dans la première catégorie, celle d'un romantisme optimiste et candide parce qu'illusoire. Certes, il adopte régulièrement la pose d'un prophète inspiré qui comprend les intentions divines; certes, il termine ses recueils poétiques par des poèmes qui annoncent un avenir radieux; c'est cependant méconnaître le fond nettement plus pessimiste de ses recueils où le crime et le mal prospèrent sans fin... Je ne parle plus de ses dessins crépusculaires...

Cependant, il est vrai que toute une génération de romantiques, dont Hugo, se sont acharnés à rechercher sous la réalité plurielle et sensible l'idéal, à mettre en scène la Providence divine, à proposer je ne sais quelle autre transcendance spirituelle: on ne compte pas le nombre d'épopées humanitaires où des romantiques interprétaient l'Histoire selon les dessins d'un Dieu: la marche de l'Humanité vers la Lumière!

Qu'ils recherchent Dieu derrière le monde sensible, traduisent pour le bien du Peuple des idéaux comme le Bien, le Beau et le Vrai, qu'ils s'attachent à défendre de grands principes hérités de la Révolution française comme la Liberté, l'Egalité et la Fraternité ou que leur idéal soit plus réaliste, tous cherchent à aller au-delà des apparences sensibles, tous se distinguent du commun des mortels par l'utilisation brillante de l'analogie. Symboles, métaphores et comparaisons permettent aux romantiques d'établir des correspondances entre les réalités, qu'elles soient divines (premier type de romantisme) ou non, verticales (correspondances entre la réalité et les idées) ou horizontales (correspondances entre des éléments de la réalité).

Doit-on alors s'étonner de la profonde sympathie qui unit dans les poèmes, dans les récits ou dans les dessins romantiques, la nature et l'Homme?! L'écrivain romantique aime à décrire des paysages, troublés ou non, mélancoliques bien souvent, qui sont le reflet de leur âme. D'où le motif automnal des feuilles mortes ou le thème temporel du crépuscule... Un siècle plus tard, au XXe s., d'autres écrivains s'opposeront plus ou moins à cette osmose entre Nature et Homme, à cette projection de nos sentiments sur les paysages qui nous entourent (notamment, les écrivains de l'Absurde) ...

Les romantiques usant de la poétique du contraste, ils ne se méprennent cependant pas sur le caractère étranger de cette Nature. Riche et plurielle, grandiose mais écrasante, elle peut opposer violemment ses forces à un homme forcément minuscule, parfois impuissant à contenir ses élans tempétueux.

Si la raison n'est pas absente des écrits romantiques, il est évident que ces écrivains accordent énormément d'importance aux émotions, aux sensations, aux perceptions et interprétations de l'individu. La réalité, plurielle et complexe, est observée selon un certain point de vue, à travers l'état de sentiments personnels.

L'imagination individuelle étant de mise, on vient de le voir, les romantiques accordent énormément d'importance à ce qui témoigne d'une autre réel, d'un réel qui se cache derrière les apparences: le rêve, la folie et les manifestations fantastiques attirent bon nombre de romantiques. On sait ce qu'il en sera, un siècle plus tard, des surréalistes, ces enfants cachés du romantisme.

Quoique beaucoup de romantiques aient cherché le sublime, il est évident que le Laid avait tout autant d'importance. La réalité, parce que plurielle et complexe, est relative: ce qui est beau pour l'un est laid pour l'autre; le Beau, par ailleurs, n'est beau que parce qu'il contraste avec le Laid, d'où la nécessité ontologique de la Laideur.

Selon le point de vue individuel, il existe donc plusieurs types de beautés, plusieurs canons de laideur. Les romantiques, Hugo en tête, mettent à l'avant-plan une esthétique du Laid qui contraste ou qui fusionne avec le Beau. Chaque génération ira plus loin dans l'exploration des formes provocantes... et belles du laid et du mal. Ainsi de Charles Baudelaire qui plonge avec délice sa langue mélodieuse dans la noirceur du mal, les pâleurs de la maladie et les souffrances de l'angoisse. Que dire de Lautréamont puis des surréalistes qui pousseront le vice et la révolte à l'extrême...

3.3 Formes romantiques

  • esthétique qui est en opposition avec la tradition classique et néo-classique. Plutôt proche du baroque (outrance, démesure, refus des règles et transgression, mélange et absence de frontières figées), cette nouvelle esthétique refuse les règles héritées d'Aristote (séparation des genres, règle des 3 unités au théâtre, sujet noble et beau, morale positive) et met en avant la Liberté comme nécessaire à la création: les thèmes seront libres, les formes seront assouplies, notamment dans le domaine théâtral. Dès lors, on comprendra aisément que les romantiques s'opposent à la Beauté pure et classique héritée de l'antiquité et qu'ils lui préfèrent une Beauté plus problématique, plus expressive, en lien, en contraste, en fusion parfois, avec le LAID. Faut-il s'étonner que le roman, genre poreux par excellence, soit en vogue au XIXe siècle?! Cette nouvelle esthétique aspire enfin à imaginer des oeuvres démesurées et totales (à titre d'exemple, la Comédie humaine de Honoré de Balzac cherche au fil des nombreux romans qui la composent à photographier la société française dans ses moindres couches sociales...).
  • genres: les romantiques relisent des genres traditionnels comme l'épopée et la poésie lyrique (notamment les tenants d'un romantisme prophétique); des genres récents comme le récit de vie et de voyage, l'autobiographie, connaissent un regain de succès. De nouveaux genres, enfin, apparaissent: romans noirs, gothiques et fantastiques, romans-feuilletons surtout. Quels que soient les genres pratiqués, plusieurs écrivains pratiquent le mélange des genres, notamment Hugo ou Nerval.
  • narration et réalisme: si certains romantiques tendent à un représentation objective de la réalité dans leurs écrits (la fameuse couleur locale), bon nombre parmi eux préfèrent retranscrire une réalité plurielle, singulière en fonction de celui qui la perçoit, de sa sensibilité, de ses émotions hic et nunc. Le roman romantique oscillera donc entre réalisme objectif et réalisme subjectif mais aussi entre réalisme déformé par le voile rose de l'idéal et réalisme sinon noir, du moins sans faux espoir.
  • figures de style: des figures qui marquent l'expressivité du JE comme l'hyperbole, l'énumération et la gradation, l'antithèse et le contraste; des figures qui tendent à l'emphase, à la démesure comme les énumérations, les gradations et les répétitions périodiques; enfin, des figures comme le symbole, la comparaison et la métaphore, soit des figures qui permettent de dépasser la réalité matérielle, d'accéder à une autre réalité et d'établir des correspondances entre ces deux mondes.
Created By
Jean-Philippe Bolle
Appreciate

Credits:

Victor Hugo, Dessins Peintures de Eugène Delacroix, Th. Géricault, David Caspar Friedrich, Fr. Goya.

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