Deux coups de revolver. Un homme qui s’effondre. Des cris : « Doktor ! Telephon ! ». Il est 7 h 45 ce lundi 20 octobre 1941, quand est abattu rue du Roi-Albert le lieutenant-colonel Karl Hotz. Le chef de la Kommandantur de Nantes a été la cible d’un commando venu spécialement de Paris et réunissant trois résistants communistes : Gilbert Brustlein, Marcel Bourdarias et Spartaco Guisco. Leur geste va avoir des répercussions dramatiques, à Nantes et au-delà.
Représailles. Informé de l’attentat, Hitler exige des représailles immédiates. Le 21 octobre, le général Otto von Stülpnagel, chef de l’armée d’occupation en France, fait publier ce terrible avis : « En expiation de ce crime, j’ai ordonné préalablement de faire fusiller cinquante otages (…) 50 autres otages seront fusillés au cas où les coupables ne seraient pas arrêtés d’ici le 23 octobre 1941 à minuit ».
Liste d'otages. Les autorités civiles nantaises intercèdent auprès des Allemands, en vain. Le gouvernement collaborationniste de Vichy est mis à contribution pour fournir une liste d’otages. Le ministre de l’Intérieur Pierre Pucheu donne les noms de responsables syndicaux et militants communistes, détenus politiques du camp de Choisel à Châteaubriant. Au total, 27 hommes sont transportés dans l’après-midi du 22 octobre à la carrière de la Sablière et fusillés. Le plus jeune est le fils d’un député communiste parisien : c’est Guy Môquet, qui laisse à ses proches une lettre poignante.
48 otages fusillés. Le 22 octobre 1941, 48 otages sont fusillés par la Wehrmacht. Ces hommes de tous âges et aux engagements divers (résistants, communistes, gaullistes, leaders syndicalistes, anciens combattants...) sont exécutés à proximité de leur lieu de détention : au champ de tir du Bêle à Nantes, à la carrière de la Sablière à Châteaubriant et au fort de Romainville au Mont-Valérien, à Paris. Hitler veut par cette politique d’exécution enrayer la vague d’attentats contre les soldats allemands.
Diversité des exécutés. Von Stülpnagel a aussi acté l’exécution de 16 otages détenus à Nantes. Ce sont des anciens combattants, des jeunes membres de réseaux de résistance, des communistes, encore. Incarcérés à la prison Lafayette ou à celle des Rochettes, ils sont fusillés par petits groupes sur le champ de tir du Bêle. Enfin, 5 autres résistants nantais emprisonnés au fort de Romainville près de Paris sont fusillés au Mont-Valérien. Deux hommes ont échappé in extremis à leur funeste sort : les 50 otages ne sont en réalité « que » 48, deux noms ayant été supprimés par les autorités lors de l’envoi de la liste aux lieux d’exécution. L'avocat Fernand Ridel et un certain Dauguet, vont être retirés de cette liste sans être remplacés. Fernand Ridel a bénéficié de l'intervention de personnalités de la haute société nantaise.
Au-delà de leurs actions contre l’Occupant, de leurs engagements politiques ou syndicaux, qui étaient-ils ? Ils sont âgés de 17 à 58 ans. Ils sont ouvriers, employés, médecins, enseignants, parfois élus… La France, dans toute sa diversité.
Bravoure. “Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir.” Ces quelques mots déchirants, Guy Môquet les écrit sur une planche de son baraquement avant d’être emporté par la mitraille. Les dernières lettres des fusillés à leurs familles et leurs proches traduisent également cette bravoure face à la sentence qui les attend : “Je mourrai très courageusement, n’ayant aucune mauvaise action à me reprocher”, écrit Alexandre Fourny à sa femme.
Indignation et émotion. Les exécutions des otages nantais – qui sont suivies deux jours plus tard de 50 autres près de Bordeaux – suscitent émotion et indignation. Roosevelt et Churchill dénoncent la politique de la terreur des Nazis. « Les peuples civilisés ont depuis longtemps adopté le principe qu’aucun homme ne doit être puni pour les actes d’un autre homme » déclare Franklin Delano Roosevelt, 25 octobre 1941.
Tout comme De Gaulle qui le 11 novembre, décerne à la Ville de Nantes l'insigne de Compagnon de la Libération. L'opinion française vis-à-vis de la politique collaborationniste de Pétain, va peu à peu évoluer. La Résistance va en tirer parti.
Mémoire. Le drame de 1941 occupe une place centrale dans la mémoire nantaise. Le 22 octobre 1944 est inauguré le cours des Cinquante-Otages, gagné sur l'ancien lit de l'Erdre. Un monument est érigé à son extrémité en 1952. Sur son socle, le nom des 48 fusillés à qui un hommage solennel est rendu tous les 22 octobre. Leur martyr est aussi évoqué au château, dans les salles rénovées que consacre le Musée de Nantes à la Seconde Guerre mondiale.
Une voie, un monument. À la Libération, la mémoire nantaise va se construire autour de l’exécution des otages. Cet événement tragique, le conseil municipal l’inscrit au cœur de Nantes en octobre 1944 en baptisant l’artère centrale aménagée sur l’ancien lit de l’Erdre "cours des Cinquante-Otages". Un monument est érigé en 1952 à l’extrémité du cours : il est formé de cinq hautes flammes de cuivres qui jaillissent d’un soubassement de granit où sont inscrits les noms des 48 otages.
Obélisque. Depuis, l’oeuvre de l’architecte Marcel Fradin et du sculpteur Jean Mazuet clôt la perspective du cours des Cinquante-Otages. L’obélisque, composé de 5 lances monumentales et encadré des allégories de la Résistance et de la France renaissante, est entouré sur son piédestal des noms des 48 otages. En 1993, une plaque à la mémoire des victimes des persécutions racistes et antisémites a été apposée. L’ensemble, composé de l’obélisque et des murs de soutènement et emmarchements, est protégé depuis 2017 au titre des monuments historiques.
Valeurs. Le monument aux 50 otages, outre sa vocation de lieu de mémoire ardent des fusillés d'octobre 1941, est aussi le lieu des rassemblements et des manifestations pour la défense des valeurs de liberté et de fraternité.
Aujourd'hui, ne pas oublier
Vers poignants. Au Champ de tir du Bêle cinq statues en métal, œuvres de Jules Paressant en 1990, rappellent également le sacrifice des otages nantais, comme un écho aux vers poignants de René-Guy Cadou évoquant les fusillés de Châteaubriant : “ils sont une trentaine appuyés contre le ciel, avec toute la vie derrière eux. (…) Ils sont bien au-dessus de ces hommes qui les regardent mourir.”
"La vie à en mourir". En 2003, le musée de la Résistance a réuni 120 lettres de résistants et otages fusillés pendant la Deuxième Guerre mondiale dans un livre: " la vie à en mourir ". Parmi ces lettres, celle de Léon Jost. Un héros de la Grande Guerre, fusillé avec les 50 otages.
"Restituer vie et regard." Les visages d'Antoine Pesqué, Guy Moquet, Marcel Hevin et les autres flottent au-dessus du cours des 50-Otages quand vient le temps du souvenir, en octobre. Ces portraits ont été peints par l’artiste Chantal Trubert à partir de photos. « Je me suis complètement immergée dans l’histoire de ces fusillés, certaines photos étaient très altérées mais j’ai pu leur restituer vie et regard. »
Sources : "Les 50 Otages", Dominique Bloyet et Étienne Gasche (Éd. CMD) & "22 octobre 1941. Les 50 Otages", Jean Bourgeon (Musée d’Histoire de Nantes).