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Peaux d'encre L'art du tatouage thérapeutique

« Je vois les cicatrices comme un récit de notre parcours de vie, une carte en relief. » Les cicatrices, matérialisation d’une plaie physique, symbole, parfois, de fragilités morales profondément ancrées. Tatouer ses stigmates, c’est extérioriser les maux qui les accompagnent. Sur une peau devenue toile, le tatouage colore intimement épreuves et cicatrices de la vie. De la pointe d’une aiguille, cette empreinte corporelle indélébile reconstruit, libère, incarne.

Celui qui reconstruit

J’embellis les méandres d’une cicatrice. Mes fleurs ornent un épiderme abîmé par la traversée médicale. Je ne réponds plus à l’appel du seul printemps et mes bourgeons restent éclos à l'infini. Branche de cerisier japonais, je suis le symbole d’un renouveau, le tatouage d’une vie soulagée de la maladie.

Il aura fallu cinq heures pour tatouer cette branche de cerisier dans le dos de Joëlle. La reconstruction naturelle nécessite bien souvent l’altération d’une partie de son corps pour en soigner une autre. Et même guéri, il garde la trace indélébile du cancer.

Soigner la maladie, remodeler un sein, tatouer et recréer un mamelon, c’est le quotidien de Nicolas Paillocher, chirurgien oncologue. « C’est un geste médical éminemment important pour le respect de l’intégrité des patients ». Cette pratique, nommée dermopigmentation, est utilisée à des fins médicales pour masquer les stigmates d’une maladie. Une aiguille et des pigments, le tatouage s’invite jusqu’au bloc opératoire. Le rapport chirurgical du clinicien avec la cicatrice n’empêche pas l’accompagnement des patients vers l’acceptation. Nicolas l’assure : « Apprivoiser sa cicatrice, c’est s'approprier la pathologie ».

Docteur en médecine depuis 2007, Nicolas Paillocher s'est formé à la dermopigmentation par compagnonnage.

Comment se reconstruire quand notre propre regard et celui des autres renvoient sans cesse à nos blessures ? Il existe de nombreuses façons de surmonter notre appréhension du miroir et se tatouer est une manière d’écorcher le corps pour le réinventer. Le tatouage est une étape parmi tant d’autres et s’impose, pour certains, comme un outil salvateur. « La crainte de la douleur me freine dans mon envie de tatouage. Mes cicatrices sont un tatouage en elles-mêmes mais ce n’est pas le message d’une opération ratée que je souhaite véhiculer. » Maxence, privé de l’usage des ses jambes, garde une gêne physique des années après l’opération qui a marqué sa peau de quatre longues cicatrices. Au-delà d’une réparation physique, le tatouage intervient comme un acte libérateur, la volonté d’incarner un renouveau.

celui qui libère

Je suis elle, elle est moi. Un corps en mouvement et une poitrine habillée de fleurs, allégorie de nos cicatrices. Une danse en noir et blanc pour leur rendre hommage. Le tableau d’une femme libérée qui s’élance sans complexe. Ce dessin, témoin d’un passé endolori, Laurine l’a façonné à son image.

Incorporé dans la chair, le tatouage devient l’emblème d’un passé à extérioriser. Des cicatrices, Léa en a plusieurs mais elle n’a éprouvé le besoin d’en recouvrir qu’une seule. « Elle m'a toujours ramené à un sentiment d'insécurité. Une faiblesse, une rancœur, de la colère. C'était difficile de ressentir ça alors que j’essayais d'être en paix avec moi-même. J'avais fait le choix de ne plus laisser les émotions négatives me guider et pourtant celle-ci en particulier m'y ramenait toujours. Je vois les cicatrices comme un récit de notre parcours de vie, une carte en relief », livre-t-elle.

Le tatouage réparateur relève alors d’une double injonction : honorer un souvenir précieux, ou au contraire laisser une adversité derrière soi. « Il n'est jamais facile d'assumer qu'une personne que j'ai aimée a levé la main sur moi un jour, au point de laisser une marque dans ma peau, ajoute Léa. J’en avais marre d'inventer une histoire différente à chaque fois juste pour ne pas avoir à dire la vérité. Au moins, maintenant, on voit ce tatouage ».

Ces questions autour du tatouage, le sociologue David Le Breton les a longtemps étudiées. Selon lui, nous portons tous des cicatrices et dans certains cas, le tatouage peut jouer un rôle thérapeutique dans leur acceptation. « Je pense que pour beaucoup de tatoués, leur marque a un effet réparateur. Elle leur fait du bien, leur procure justement les marques dont ils ont besoin pour se sentir bien dans leur peau », avance le spécialiste.

Tatouage réparateur, thérapeutique, tattoo thérapie. Malgré la difficulté à obtenir des chiffres exacts sur le nombre de personnes y ayant eu recours, le tatouage thérapeutique connaît un succès grandissant et les salons spécialisés sont de plus en plus nombreux. Mais tant pour le tatoueur que le tatoué, la responsabilité est lourde. Embellir une cicatrice n’est pas un acte anodin.

CELUI QUI INCARNE

Expression vivante, mon encre ravive le souvenir d’un être disparu. Un prénom, deux dates, des millions d’histoires. Je suis l’emblème de l’amour fraternel qui ne s’éteindra jamais.

Ce dessin en l'honneur de son frère disparu, fait partie des dix-sept tatouages présents sur le corps de Pierre-Alexandre.

Le tatouage, imprimé sur la peau, devient archive de souvenirs heureux ou douloureux. Si la rose se pose en motif intemporel, chaque dessin incarne l’extériorisation matérielle de maux détachés de l’oralité. « Le tatouage représente une amélioration de l’image corporelle donc de l’image de soi. Il agit comme une aide qui ne va ni effacer, ni annihiler la blessure corporelle, mais l’adoucir pour accompagner la personne vers une réconciliation avec son corps », souligne Magali Sabatier, psychothérapeute. Symbole du renouveau, porteur d’histoires, le tatouage enveloppe notre espace intime. Exploité comme un personnage à part entière, il constitue un nouvel organe. C’est la pièce manquante d’un puzzle humain.

Pour chacun, le corps tatoué se transforme en un réel terrain d’expression, une manière de raconter et de se raconter« Certaines personnes préfèrent passer par la peau plutôt que par la parole pour extérioriser leurs douleurs », complète la psychothérapeute. Elle reconnaît néanmoins l’importance d’accompagner l’initiative du tatouage d’une parole : « La personne a besoin de signifier avant de passer à l’acte, attribuer un sens à la signature symbolique. L'événement traumatique peut ensuite être apaisé. »

Laurine, elle, s'apprête à encrer sur sa peau un parcours difficile. Un acte qui va l’aider à reprendre confiance en elle. Un point de bascule vers la réappropriation et la réappréciation de son corps. « Me faire tatouer va me donner la force d’accepter mes cicatrices. Je pense que dessiner sur mon corps me permettra de m’assumer telle que je suis. Ce tatouage sera un rappel de ce que j’ai traversé. Je suis sûre qu’il va m’aider à avancer. »

Pour autant, certaines séquelles psychologiques perdurent même après le tatouage. Joëlle en témoigne : « Il y a des cicatrices impossibles à dissimuler, même avec une fleur par-dessus. »

« En trois heures, vous pourriez voir une vingtaine d’histoires se dérouler là, sur mon corps. Vous pourriez entendre des voix, percevoir des pensées. Tout est là, il suffit de regarder. »

Ray Bradbury

© Illustrations : Marine RENAULT

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