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Il faut voir l’autre comme nous voulons être vus Taylor Marlow, Agence Aga Khan pour l’habitat

Par une belle journée froide en plein cœur de l’hiver, je me suis retrouvée dans un petit village de la Vallée de Rasht, au Tadjikistan, perdue dans mes pensées. Je refaisais mentalement le chemin surréaliste qui m’avait amenée jusque là. C’était un chemin quelque peu invraisemblable, parsemé d’attentes remplies et brisées, de suppositions avérées et démenties, et de volets de plans qui semblaient encore prometteurs ou avaient déjà été écartés. C’était beaucoup en même temps.

Mais je me devance. Pour mettre ces sentiments contradictoires en contexte, je dois vous ramener en arrière un peu, à un moment où la Vallée de Rasht n’était qu’une image sur une carte Google. C’était par une journée ensoleillée de juin 2018, à Ottawa, en Ontario. Nous étions dix stagiaires de la Fondation Aga Khan Canada (la Fondation), rassemblés à l’Université Carleton pour commencer une formation de prédépart qui durerait trois semaines. À la fois nerveux et excités, nous nous sommes rapidement liés d’amitié et avons plongé aisément dans la routine des cours, des réunions dans le salon de la résidence et des séances dynamiques d’élaboration de nos projets de groupe, qui allaient culminer en une présentation devant le personnel de la Fondation, d’organismes partenaires et d’Affaires mondiales Canada.

Ma partenaire et moi avons travaillé aussi rapidement que possible dans le cadre d’un horaire extrêmement rempli, et nous avons réussi à produire une idée qui nous semblait réaliste et pertinente pour notre proposition de projet. Nous voulions travailler avec les femmes agricultrices dans une région rurale du Tadjikistan. Nos programmes d’autonomisation visaient à créer un réseau de soutien (à la fois théorique et pratique) en vue d’augmenter le rendement agricole des femmes, de les mettre en lien avec d’autres ménages et villages et de renforcer leurs compétences personnelles et professionnelles afin de les aider à créer des moyens de subsistance durables à long terme. Comme nous n’avions aucune connaissance antérieure de la géographie du Tadjikistan, et que l’information accessible en ligne était très limitée, nous avons choisi notre région cible en nous basant sur la recommandation de quelqu’un qui avait déjà travaillé au Tadjikistan. La Vallée de Rasht... okay, pourquoi pas? Nous nous sommes fixées sur cette région, et nous avons créé une proposition simulée de projet de développement international au cours de plusieurs séances à la bibliothèque. Le dernier jour de notre formation, nous avons présenté notre idée avec grand soulagement, et nous sommes tous repartis dans nos villes respectives pour faire nos valises et dire au revoir à nos proches. Nous avons temporairement mis de côté les femmes de la Vallée de Rasht, les principes de notre projet, les lignes budgétaires et les indicateurs de cadre logique, qui avaient occupé notre temps libre et animé de nombreuses conversations et débats nocturnes.

Dans l’ensemble, cette visite à Rasht a soulevé beaucoup plus de questions que de réponses.

Mais le sort a voulu que ce ne serait pas la dernière fois que je m’attarderais à ces géographies de femmes extrêmement précises. En effet, je me suis retrouvée face à face avec leurs réalités à peine six mois plus tard. Le trajet en voiture de chez moi (à Dushanbe) jusqu’à la Vallée de Rasht a pris plusieurs heures et a été un peu comme plonger dans l’une des diapositives PowerPoint que nous avions préparées à des milliers de kilomètres de là dans le confort de nos chambres de résidence plusieurs mois auparavant. Je ne savais pratiquement rien sur la région, et le fait d’être là en personne était quelque peu surréaliste. Non seulement les paysages étaient-ils plus pittoresques que j’aurais pu m’imaginer, avec ses montagnes enneigées et ses lacs scintillants, mais le lieu et les gens devenaient finalement bien réels. Jusque là, la Vallée de Rasht avait été un nom qui désignait la région rurale qui devait rentrer dans nos exigences de projet prédéterminées. Mais c’était en fait un endroit vivant et dynamique, rempli de personnes diversifiées et complexes avec leurs espoirs, leurs rêves et leurs défis. Un endroit dans lequel je savais à peine communiquer, mais où j’étais accueillie avec la plus chaleureuse hospitalité. Un endroit riche en magnifiques traditions et pratiques, et affecté par de nombreuses difficultés et inégalités. La Vallée était finalement sortie des photos, des diapositives et des lignes sur une carte. Elle était bien réelle.

Taylor Marlow, stagiaire de la Fondation Aga Khan Canada, assise avec des femmes locales après une discussion de groupe sur les complexités sexospécifiques de la réduction des risques de catastrophe et des interventions en cas d’urgence. Photo prise par Subhiya Mamadzamirova, AAKH Tadjikistan

J’ai eu le privilège de m’assoir avec plusieurs des femmes et des hommes de Rasht et de découvrir leurs perceptions des relations entre les sexes. Nous avons également discuté de la réduction des risques de catastrophes naturelles et des interventions en cas d’urgence par le biais de mon travail avec l’Agence Aga Khan pour l’habitat. Pour moi, il s’agissait de la culmination surréaliste des mois précédents. Une occasion de sortir de ma zone de confort, soit la rédaction de rapports et la planification de projets dans l’environnement sécuritaire et distant de notre séminaire de formation à Ottawa et de mon bureau à Dushanbe, la capitale du Tadjikistan. Tout prenait finalement forme, et les détails et complexités du travail de développement international – en particulier le travail axé sur l’égalité des sexes dans un contexte rural conservateur – ne pouvaient plus être ignorés. Les relations dynamiques entre les groupes d’hommes et de femmes – et au sein de ces groupes – dans des endroits comme la Vallée de Rasht ne pouvaient plus être simplement expliquées en quelques phrases bien rédigées ou représentées intelligemment au moyen de tableaux de données désagrégées sur l’égalité des sexes. Les défis de l’implantation d’un projet comme celui que nous avions présenté à Ottawa avec tant de confiance apparaissaient maintenant en plein jour. Les réponses fournies par une recherche dans Google ne suffiraient pas, et impossible de privilégier certains enjeux et d’en ignorer d’autres. Au contraire, toutes les difficultés inhérentes à la conception et à l’implantation de projets de développement s’étalaient une à une devant nous.

Il faut voir l’humain derrière les graphiques, les diagrammes et les cadres de travail.

Dans l’ensemble, cette visite à Rasht a soulevé beaucoup plus de questions que de réponses. Elle a mis au jour de nombreux autres thèmes à explorer, conversations à avoir et volets de projet à disséquer. La réponse à l’autonomisation des femmes dans la Vallée de Rasht ne pouvait plus se résumer à une présentation de 12 minutes. La capacité de susciter des changements positifs dans les communautés ne pouvait plus se voir comme une simple question de recueil de faits et de pratiques exemplaires, puis d’attribution de ressources jugées nécessaires. Il est devenu évident pour moi que le genre de changement auquel nous aspirons est un processus qui prendra probablement des années, voire des décennies. Il faut voir les communautés comme des partenaires, et non comme des bénéficiaires, afin de déterminer si elles veulent réellement le même genre de changement que nous avons en tête. Cela nécessite que les praticiens du développement international posent plus de questions et soient plus attentifs aux réponses, et non l’inverse. Il faut voir l’humain derrière les graphiques, les diagrammes et les cadres de travail. Il faut voir l’autre comme nous voulons être vus, comme des êtres entiers et complexes, et non comme des numéros dans des données de population. Il faut voir le lieu dans toute sa richesse, et non comme un marqueur GPS sur une carte.

Le personnel de l’AAKH tient un groupe de discussion avec les hommes locaux et les leaders communautaires dans la Vallée de Rasht. Photo prise par Taylor Marlow, AAKH Tadjikistan

Heureusement, mes interactions avec les habitants de la Vallée de Rasht m’ont rappelé ce point qui semble si évident, mais que l’on oublie parfois dans le relatif détachement du travail de bureau. Les expériences que j’ai vécues dans ce voyage me servent de rappel constant et viscéral de cette vérité. Elles me rappellent que la somme du travail de développement international est plus importante que ses éléments, et que ces éléments sont eux-mêmes changeants et infiniment complexes. Le travail dans ce genre de contexte est non seulement complexe, mais également empreint de frustrations, de confusion et de faux départs. Mais c’est précisément pour ces raisons que j’aime le travail de développement international.

Taylor Marlow faisait partie de la cohorte 2018-2019 du programme de bourses internationales pour la jeunesse. Elle a été placée à l'Agence Aga Khan pour l'habitat à Douchanbé, au Tadjikistan.

Depuis 1989, la Fondation Aga Khan Canada contribue au développement de jeunes leaders canadiens dans le domaine du développement international par le biais de son programme de bourses internationales pour la jeunesse.