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Saisonniers agricoles: ces forçats qu'on ne veut pas voir Tchak! - La revue paysanne et citoyenne qui tranche - 25/06/2021

Insultes, menaces, arnaques, logements insalubres, quasi-séquestration… Cela se passe ici, en Belgique, dans certaines serres flamandes, dans certains champs wallons dédiés à la production intensive. En témoignent les travailleurs saisonniers agricoles rencontrés par Tchak! au printemps 2021 lors d'une enquête de plusieurs semaines. Des conditions de travail indécentes - voire illégales - passées sous silence dans les supermarchés, dont les rayons fruits et légumes sont de plus en plus estampillés noir-jaune-rouge.

Publiée dans notre numéro 6 (été 2021), cette enquête sera étoffée au fil des saisons, avec la volonté d'identifier les producteurs qui abusent de ces travailleurs en situation de précarité, et les enseignes de la grande distribution qui négocient avec eux. Des acteurs qui ne peuvent être dupes, vu leurs réseaux et leur connaissance du secteur.

Ci-dessous, les grandes lignes de notre enquête - en trois chapitres et 30 pages. En avant-propos, un commentaire de la journaliste qui a travaillé sur ce dossier ; en conclusion, notre appel à témoins et notre édito.

En préambule : " J’ai été effarée par la dureté des récits "

Clémence Dumont, journaliste | clemence@tchak.be
" Chaque fois que j’ai pu lever un coin du voile, j’ai été effarée. Effarée par la dureté des récits qui m’ont été confiés alors que, au départ, je n’ai pas spécialement cherché à collecter les histoires les plus affligeantes possible, juste à comprendre les conditions de travail et les parcours de vie de tous ces gens. Les employeurs se sont montrés très réticents à me laisser rencontrer leur personnel. Assumer qu’on exploite des gens précarisés, c’est manifestement douloureux, même dans le chef des entreprises qui respectent les règles."

Chapitre 1 : les récits

Simion, un Roumain sous la coupe d’un intermédiaire mafieux ; Sidy, un demandeur d’asile aux prises avec un fruiticulteur hystérique ; Ula, à qui on a interdit de rentrer en Pologne si elle voulait être payée ; Natalia, testée positive au Covid et qui s’endette ici ; Célestin, sans-papiers qui n’a pas le droit de s’arrêter pour boire... Ces travailleurs ont accepté de raconter à Tchak! leur quotidien dans des exploitations belges dédiées à la production intensive. Les récits sont édifiants. Quatre extraits...

« L’entreprise m’a avancé l’argent du voyage et de ma nourriture. Mais une fois arrivée ici, j’ai dû faire un test Covid et il était positif. Je n'ai pas été payée durant ma quarantaine. En venant ici, je me suis endettée! »
" Les conditions sont inhumaines. Comment peut-on vivre dignement avec une seule cuisine, une seule toilette et quatre chambres pour 20 à 25 personnes ? On dort même dans les couloirs."
" Il fallait grimper sur une échelle avec un panier, récolter puis redescendre. J’avais peur de tomber parce que j’étais déséquilibré. Mais le patron, quand il voyait une caisse moins remplie, il hurlait ! "
" Cette entreprise, c’était une sorte de camp de travail ! Je n’avais pas le droit de sortir alors que, contractuellement, rien ne m’obligeait à rester. Quand j’ai essayé de partir, j’ai été insultée et laissée sans argent. "

Chapitre 2: les constats

Combien sont-ils à travailler en Belgique sous le statut de saisonnier, un statut parmi les moins protecteurs du droit du travail ? Avec l’aide de spécialistes, Tchak! s’est penché sur les chiffres et a pu retracer la courbe : le nombre de travailleurs agricoles saisonniers a doublé en 20 ans, passant d’environ 33.000 paires de bras, dont une majorité de Belges, à près de 67.000, dont 75% de résidents étrangers, le tout sur fond d’agro-industrie exportatrice.

Autre constat: le nombre de travailleurs agricoles réguliers a lui aussi augmenté, mais beaucoup moins que le nombre de travailleurs agricoles saisonniers: les équivalents temps plein sous CDI ou CDD ont grimpé de 10% ces 20 dernières années, contre une hausse de plus de 100% pour les travailleurs sous contrat saisonnier.

Dans les rangs syndicaux, Frans Dirix (CSC), Alain Detemmerman (FGTB) et Dominik Roland (CGSLB), qui défendent les travailleurs lors des négociations paritaires avec les représentants des agriculteurs, s’inquiètent tous les trois d’un glissement du travail régulier vers le travail saisonnier.

Frans Dirix (CSC), Alain Detemmerman (FGTB) et Dominik Roland (CGSLB )
" Des employeurs s’organisent pour que des saisonniers se succèdent chez eux toute l’année. "
" Les salaires sont crapuleux. Pour moi, c’est juste du travail au noir légalisé. Je milite pour un salaire minimum de 14 euros quel que soit le secteur. "

Alain Detemmerman (FGTB)

Dans ce chapitre 2, vous pourrez aussi découvrir les réponses complètes à ces trois sous-questions qui fâchent:

  • Pourquoi les saisonniers sont-ils mal payés ? Le salaire minimum des saisonniers horticoles est l’un des plus bas en Belgique : 9,35 euros brut de l’heure (un poil plus dans certains sous-secteurs comme la fongiculture, la floriculture ou la sylviculture). Pour les mêmes tâches, un ouvrier fixe sans expérience gagne 10,79 euros brut de l’heure, avec une évolution barémique en fonction de l’ancienneté. Pourquoi, comparativement à d’autres boulots, celui de saisonnier est-il si dévalorisé ?

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  • Les saisonniers agricoles sont-ils souvent victimes d'abus? "Ce que je peux dire, c’est qu’il y a encore beaucoup d’abus. On voit des sans-papiers payés 6 ou 7 euros de l’heure, des logements non conformes, etc. La législation est au service du Boerenbond. Elle rend les contrôles impossibles ! On ne sait pas faire grand-chose en tant qu’inspecteur", nous a déclaré l'un d'eux.

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  • Les Belges sont-ils trop paresseux pour bosser dans les champs? C’est surtout la disposition des travailleurs étrangers à endurer les conditions de travail qui fait la différence. Non que les Belges soient moins musclés. C’est plutôt qu’ils sont… plus prompts à exiger des pauses, des règles de sécurité et le paiement des salaires dus. C’est-à-dire le respect de leurs droits !

Chapitre trois : le regard de l'experte

Sociologue des migrations (France), Swanie Potot a étudié comment les exploitations horticoles d’Europe occidentale mettent en concurrence différentes catégories de travailleurs migrants pour gagner en productivité. Une stratégie encouragée par les politiques publiques, qui répond en miroir à la mise en concurrence des zones de production, analyse la chercheuse.

"Partout, le travail saisonnier est régi par des systèmes d’exception. Les règles sont minimalistes. L’idée sous-jacente est quand même de mener la concurrence commerciale sur le dos des travailleurs ! Ce sont eux qui ont subi le coût humain de l’adaptation du secteur horticole européen à la mondialisation. Dans la réalité, on a créé un système de dépendance du travailleur envers l’employeur qui est extrêmement fort et qui fait que les règles, même minimalistes, sont contournées."

Swanie Potot, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et directrice de l’Unité de recherches migrations et société à l’Université Côte d’Azur.

Où acheter Tchak ?

La une de notre numéro d'été, en vente depuis le 25 juin.

Pour lire notre enquête dans son intégralité, rendez-vous dans le réseau des librairies indépendantes, dans nos points de ventes ou sur notre kiosque en ligne. Vous pourrez y acheter ce numéro 6 de Tchak! - La revue paysanne et citoyenne qui tranche. Parmi les autres sujets au sommaire: les opérations de greenwashing de Delhaize et de Deutsche Bank; le prix des fruits à coques; les news des régions, etc.

Appel à témoins

Depuis le bouclage de ce numéro, nous avons continué à récolter des témoignages de travailleur·euse·s saisonnier·ère·s agricoles. Certains nous permettent désormais de faire le lien avec des groupements de producteurs, en Flandre notamment, et avec certaines chaînes de distribution qui affichent leurs produits en rayons. La suite dans le prochain numéro de Tchak!, en vente dès le 21 septembre.

Vous connaissez des travailleur·euse·s en situation de précarité qui sont exploité·e·s dans des serres ou dans des champs ? Prenez contact avec Clémence Dumont, notre journaliste.

Notre édito

Merci à Simion d’avoir cueilli ces tomates cerises alors qu’il était sous la coupe d’un marchand de sommeil ; bravo à Sidy d’avoir récolté ces pommes alors qu’il se faisait injurier par son boss toute la journée ; félicitations à Natalia d'avoir rempli ces barquettes de fraises alors que son patron a refusé de lui verser son salaire pendant sa quarantaine, etc. Voilà, c’est ça, le vrai message que devraient afficher les supermarchés dans leurs rayons fruits et légumes.

Vous pensez qu’on dramatise ? Lisez notre enquête au cœur de ce numéro. Elle dévoile une face cachée de la production intensive. Insultes, arnaques, quasi-séquestration… Non, on ne vous parle pas des plaines d’Almeria. Cela se passe chez nous, dans certaines serres flamandes, dans certains champs wallons... La suite ici.

Photos : Philippe Lavandy - Belga - Adobe Stock - CSC - FGTB - CGSLB

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