Au large de Boulogne, le hareng roi Chaque année depuis des siècles, de novembre à la Saint-Nicolas, des milliers de harengs, en route pour le Nord, passent au large de Boulogne-sur-Mer. Sa pêche a fait, jadis, la fortune du port. Les Boulonnais l’avaient sacré «roi». Embarquement pour une tradition de pêche séculaire.

par Anne-Sophie Hache (textes) et Patrick James (photos)

On a embarqué sur le chalutier de Jean-Pierre Sagot, le Tiger’s II, basé au Tréport. Chaque année, comme son père avant lui, il vient faire la saison du hareng à Boulogne. Il reste aujourd’hui très peu de Boulonnais qui pêchent le hareng. La CME (coopérative maritime étaploise) a un quota annuel de 1 400 tonnes dont la moitié pêchée par deux bateaux, la Glorieuse-Immaculée et la Glorieuse Vierge-Marie, une trentaine de chalutiers se partage le reste. Les quotas ont baissé, certains sont partis du port avec les ventes de bateaux (le quota suit le bateau). Et puis les gens, avant si friands de ce poisson côtier dégusté frais en début de saison, l’ont délaissé.

Et puis le phare a disparu. Et la terre n’a plus été qu’un horizon. Une ligne, au loin. Et puis, plus rien. Comme dans un tableau de Turner, un poème de Baudelaire, il n’y a plus eu que le bateau, les hommes, la mer. Et dans le ciel, à nous suivre, l’air heureux d’un chien fidèle qu’on emmène à la chasse, une escorte de mouettes. Leurs fines ailes blanches en équilibre sous le gris du ciel, Dieu qu’elles sont belles.

Sur le chalutier, dans le vent froid qui s’est levé, les marins rallument leurs cigarettes, vaquent à leurs mystères. C’est le calme avant la tempête. À vingt kilomètres de la côte, le coup de corne du patron fait l’effet d’un coup de tonnerre. « À vos filets ! ». Sous l’eau, un banc de harengs extraordinaire. De la cale jusqu’aux ponts, dans le crissement des câbles, dans un cliquetis de fer, les hommes répètent le ballet mille fois rejoué du chalut qu’on «file» à la mer. Ils tirent, jouent des cordes comme un boxeur, leurs gestes ont, pourtant, la grâce d’un danseur.

Le chalut pour le hareng fait 260 m, c’est un filet «entre deux eaux», par opposition au chalut de fond. C’est aussi une pêche plus rude, il faut aller vite, disent les hommes, en mer depuis leurs 16 ans.

Et puis le calme retombe, comme il est venu. Sous l’eau, le piège, en silence, se referme. Passe le temps d’un entracte, le temps de refaire en soi des forces, pour qu’au coup de corne du patron, tout le monde soit sur le pont. En un éclair, les voilà qui «virent», les poulies tournent et crient, remontent à la surface un spectacle prodigieux : dans le chalut, gonflé comme le ventre d’une baleine, des tonnes de harengs. On dirait que le bateau ferraille avec un gigantesque serpent de mer, un Loch Ness métallique qui se tord et jette dans la bataille le décor inattendu de ses milliers d’écailles. Sous les projecteurs, l’eau turquoise a pris des allures de fête, de ripailles. Où d’immenses goélands, par dizaines, plongent avec une élégance meurtrière. Leurs cris racontent un boucan d’enfer.

Sous les projecteurs, l’eau turquoise a pris des allures de fête, de ripailles. Où d’immenses goélands, par dizaines, plongent avec une élégance meurtrière.

Sur le chalutier, les marins jettent leurs dernières forces. Hissez, cognez, palanquez, hissez, cognez, palanquez, les harengs coulent comme une rivière.

Débordent, filent dans la cale, glissent sur les ponts, noient les hommes. Ils tournent vers le ciel des yeux ronds, surpris de leur sort, filant dans l’eau noire et glacée il y a quelques secondes encore. Le tableau est biblique, presque fantastique.

On dirait une pêche miraculeuse : sur un « trait », c’est-à-dire un coup de chalut, de quelques minutes, le bateau a remonté 20 tonnes, hissées doucement, 1,5 tonne par 1,5 tonne, pour que le poisson reste beau. Au kilo, vendu frais, son prix varie entre 70 centimes à 1 euro, autour de 40 centimes pour être transformé.
Tout le monde aide, patron compris. C’est lui aussi qui, en cabine, repère les bancs grâce au sonar. «Du temps de mon père, ça pouvait prendre des jours, juste à chercher.» Il calcule au premier coup d’œil le tonnage remonté. Une goutte d’eau dans la mer où nagent, estiment les pêcheurs, des milliers de tonnes de ce poisson prolifique...

Tiens, la nuit est tombée, au loin, sur la côte, des lumières se sont allumées, là, sur la mer, on avait oublié la terre, le temps d’un «trait».

Sur la zone de Capécure, à Boulogne, chez JC David, le hareng côtier pêché frais patiente 21 jours dans la fosse à sel...
... avant d’être fumé entier, pendant 48 heures, selon une méthode traditionnelle, dans vingt fours ancestraux, alimentés en bois de chêne, aux bons soins du « maître fumeur ».
Created By
Bruno Masseboeuf
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