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L’Evangile, Un Art Grec Luc 1, 1-4

Luc 1, 1-4

Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole, il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile, afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.

Il est communément admis que notre culture est forgée par le christianisme (ce qui ne veut pas dire qu’on peut la réduire à cette seule origine, en excluant d’autres), et que, de ce vaste ensemble social et théologique, la figure du Christ constitue la clé de voûte.

Sous l’apparente simplicité humaine de Jésus de Nazareth, élevée par la foi chrétienne au rang de personne divine, existe une construction littéraire que nous appelons le Nouveau Testament, qui reste, malgré ses nombreux autres succès, le produit de l’esprit grec le plus influent de l’histoire.

Malgré son enracinement dans la spiritualité et la Bible hébraïques, cette figure du Christ n’est pas pensable en dehors de l’espace de la pensée grecque. Souvent, nous attribuons le succès de la prédication chrétienne dans le monde greco-romain à la seule foi des premiers témoins : les apôtres et les martyrs. Or, même le martyre et les témoignages de la foi relèvent d’une construction littéraire et de ses effets ! Afin qu’un évangile ait pu être conçu et écrit, lu et compris, il a dû s’inscrire dans le savoir et l’imaginaire de son temps : la culture grecque.

Une dimension fondamentale de cette culture antique dans tout le bassin méditerranéen de langue d’échange grecque est la rhétorique. Par les écrits du Nouveau Testament, c’est sur ce champ littéraire que le christianisme s’est élaboré, plus que sur la parole de quelques apôtres. Sans l’écriture grecque des Evangiles et des épîtres, la Bonne Nouvelle, l’Évangile — centre du Nouveau Testament — ne serait même pas apparu en tant que tel. Et c’est par et dans la rhétorique grecque que s’est élaborée la figure complexe du Christ que nous croyons et célébrons.

Le début de l’Évangile selon Luc est une illustration de cette réalité littéraire que nous avons souvent tendance à évacuer au profit de l'image de Jésus, le prédicateur araméen. Or justement, il n’a rien écrit ! Tout ce que nous savons de lui est donc dû à l’art rhétorique des Évangiles, qui s’inscrivent dans une transmission et qui sont expressément conçus pour transmettre, communiquer, signifier en fonction des règles et usages de la mentalité grecque.

Luc se présente donc comme un historien grec ; il a consulté des sources, il s’est informé ; il n’est pas un témoin de première main, mais il a fait un travail d’enquête pour rédiger un texte, formaté par la rhétorique grecque. Ce n’est pas tant la mythologie grecque qui nous intéresse pour comprendre l’Évangile, mais la manière de parler et d’écrire des évangélistes qui est façonnée par la même pensée que la mythologie de leur temps.

L’habitude nous a rendu la figure du Christ et ses textes presque trop familiers. Nous croyons bien les connaître, et c’est cela qui nous trompe. Le fait et la manière de l’écriture grecque des Évangiles, l’art du discours, nous apparaissent comme un aspect secondaire, tel un revêtement littéraire superficiel, comme si l’on aurait pu le dire dans une autre langue (ce que nous croyons faire, en lisant nos Bibles en français). Or, nous les lisons — en utilisant de bonnes traductions — dans l’esprit grec, et nous ne pourrions faire autrement ! L’Evangile qui parle, qui sauve et qui console est rédigé en grec, c’est-à-dire dans cette langue précise qui fut l’inventrice de la rhétorique. Cet enracinement mérite autant d’attention que sa source hébraïque.

En effet, la personne du Christ elle-même n’aurait pu devenir cette figure universelle si elle n’avait été d’abord celle d’un texte qui parle à son temps, reçu par la mentalité antique.

La figure du Christ, de par ses origines hébraïques comme de par le traitement rhétorique grec qu’elle a subi de la part des évangélistes, appartient résolument au monde grec. C’est par lui que cette figure humano-divine, unique en son genre, tout à la fois rhétorique, philosophique, spirituelle et tragique, a pu marquer de façon indélébile l’histoire de l’Occident et du monde depuis vingt siècles.

Du point de vue du lecteur de l’Evangile de Luc — qu’il nomme Théophile, ami de Dieu — l’art du discours se concentre dans l’effet que la lecture des Évangiles produit par elle-même. Cet effet s’appelle la « foi » ! C’est d’abord un effet de persuasion, qui émane de la technique rhétorique employée par les auteurs chrétiens et qui suscite, chez le lecteur, des émotions profondes, des mouvements intérieurs, qui le disposent à croire, à recevoir la foi de Dieu par ce qu’il entend ou lit, et surtout à prendre une résolution existentielle, à se décider pour une personne, le Christ des Évangiles, à s’engager résolument dans une voie de conversion.

La foi est donc bien ancrée dans la compréhension de l’art du discours grec, compréhension des références ou archétypes par lesquelles le lecteur est amené progressivement à croire. Dans l’Évangile selon Luc, comme dans les autres écrits du Nouveau Testament, ces archétypes fonctionnement comme des modèles qui permettent de dessiner la figure du Christ. J’en cite trois :

La référence tragique, tout d’abord, qui se manifeste pleinement dans la Passion du Christ. C’est à une mort injuste et terrible que fut destiné le prédicateur galiléen du nom de Jésus que l’on condamne sans preuve et qui porte sur lui, comme en un point de captation unique, toute la souffrance du monde.

La référence au théâtre grec, ensuite. L’histoire tragique du Christ s’expose sur une scène, un théâtre qui deviendra une église, laquelle ne sera pas sans rappeler les chapelles des cultes à mystère de l’antiquité, avec son assemblée divisée entre spectateurs et acteurs, entre laïcs et clercs. Sur cette scène — cette table ! – se joue la cène eucharistique, la Passion elle-même, cœur du message de la foi qui vise à opérer, dans l’esprit de l’auditeur, une conversion permanente.

Finalement, la référence littéraire. C’est grâce à l’éclairage de l’art du discours qu’il est possible de comprendre le récit évangélique comme écriture. Ni récit mythologique, ni histoire événementielle, les Évangiles sont avant tout des œuvres littéraires dont le sens est inhérent au récit. Comme celui de Luc, ce sont des textes hautement travaillés et qui comportent tous les aspects d’un récit élaboré suivant les couches narratives, accumulées et agencées. C’est un travail de composition savante, mis en œuvre par des auteurs aux compétences techniques éprouvées, qui souvent se libérèrent du poids des références historiques. Si les Évangiles font sens, ce n’est pas tant par la référence à l’événement historique et objectif, mais en tant qu’odyssée spirituelle de la conscience du Christ — c’est la raison précise pour laquelle on n’a jamais fini de lire et de méditer les Écritures, mais qu’elles réservent encore et encore une expérience inédite à vivre.

Non pas par nos croyances, prétendument acquises dans une doctrine, mais par l’acte de parole qui nait au moment de la lecture, Dieu parle encore. Non pas par une évidence historique inexorable, mais par la capacité du texte de faire patiemment résonner cette parole, l’Évangile communique le Christ.

Pourquoi les tragédies et romans de la mythologie grecque n’ont-ils jamais connu pareil succès que la figure du Christ depuis plus de vingt siècles ? Pourquoi n’ont-ils jamais suscité une foi semblable à la foi chrétienne dans l’histoire de l’humanité ?

C'est que l’histoire unique du Christ est inscrite au cœur même de l’Histoire tel un mystère incompréhensible qui perdure en dépit, mais aussi grâce aux investigations de la raison. Quand bien même les Évangiles relateraient un ensemble d’événements historiquement avérés, et en admettant que les auteurs chrétiens n’aient fait que les retranscrire au plus près de leur vérité objective, il eût été inconcevable qu’ils aient pu les transmettre dans une autre forme littéraire que celle qui leur a conféré leur crédibilité.

Lire l’Évangile, notamment à travers le culte, par la synergie entre la foi de Dieu et la quête humaine, restera ainsi à jamais un art grec (même en langue française), sans lequel le Christ ne saurait se dire.

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