Loading

Ils ont vécu l’enfer du Covid

Elles restent « sur leur garde » mais les chiffres autorisent les équipes de l’hôpital messin Robert-Schuman à penser que « le plus dur est passé. Il faut espérer qu’on ne prendra pas une deuxième vague. » Le soulagement s’exprime à longueur de paroles dans le service Covid. « On n’aurait pas duré encore des semaines comme ça… » Le personnel profite de la baisse du nombre de malades dans le service Covid pour récupérer après avoir vécu ce que tous décrivent comme un « terrible combat. » Contre la maladie, contre eux-mêmes. Médecins et personnels soignants ont surmonté les difficultés et ont fait face « à la déferlante de malades et de cas graves » arrivant « de partout. » « On ne ressort pas indemne d’une telle chose, et on ne voit plus le métier de la même manière », livre un médecin. Cette épreuve a transformé les hommes. Récit au cœur d’un hôpital bouleversé par le coronavirus.

Un nouveau service à imaginer

Au début du mois de mars, le Covid-19 n’est pas encore un mot effrayant. C’est avec le confinement que tout bascule. Cette fois, il y a urgence à ouvrir des lits en réa. Les hôpitaux privés de Metz poussent les murs. L’hôpital Schuman se transforme en un rien de temps. Le service de pneumologie déménage pour laisser sa place aux malades du Covid. Derrière la large porte blanche, un monde à part est en marche. Où chaque mesure de précaution est « multipliée par dix. » Où chaque geste est contraint par l’habillement. « C’est beaucoup d’usure mentale de faire autant attention à ce que l’on fait pour ne pas se contaminer et ne pas contaminer les autres », éclaire une cadre de santé. « Le danger, c’est quand on fatigue… ». Ici, la fatigue est grande.

Appelée le 17 mars, le docteur Leilah Saadi, spécialiste de médecine interne et vasculaire, a été aussi bluffée par cette capacité « à se réorganiser. Du personnel de différents services se sont portés volontaires. » Des chirurgiens de toutes spécialités sont venus donner un coup de main pour des malades en position ventrale. « Tout le monde s’y est mis. Il y avait d’un coup énormément de manipulations et de gestes techniques à mener. »

La vague

Il affronte le pic en avril. Le Grand Est se trouve en zone rouge et ne le quittera plus. Les malades affluent. Le docteur Vincent Derlon vient de passer un week-end de garde « éreintant » et de veiller sur vingt-sept patients lorsqu’il s’arrête un instant. « C’est de la tension permanente. On vit un moment unique », observe le réanimateur-anesthésiste. Le docteur a pris « la vague » et « ça ne s’arrête pas. Les transferts vers l’Allemagne ou la région Aquitaine font du bien. Mais dès que des lits se libèrent, d’autres patients arrivent et ils sont très instables. C’est parfaitement piloté depuis l’hôpital de Mercy. Seulement, on fait avec nos moyens… » Avec un nombre de lits, de respirateurs contraints. Pascal Picard et ses collègues infirmiers se retrouvent « face à une situation où tous les cas sont lourds. Habituellement, une équipe gère trois patients, un cas lourd, deux plus légers. Pas là. » Les services sont alors « au bord de la rupture. » La pénurie de médicaments guette aussi. « Mais nos pharmaciens remuent ciel et terre. On y arrive… » Pascal Picard dit sa détermination à sauver le plus de personnes possible : « Le renoncement ne fait pas partie de notre vocabulaire. »

Des morts à grande échelle

L’usure nerveuse des soignants, c’est aussi « les décisions lourdes à prendre concernant les patients », confesse Vincent Derlon. « Certains corps ne peuvent supporter les manipulations. » Le personnel de réa a l’habitude de voir la mort en face, mais « pas à cette échelle ». Pascal Picard a « l’habitude d’avoir des décès mais là, c’est tellement rapproché. Ça fait flipper ! Faut imaginer notre état d’esprit… On voit arriver quelques patients conscients, ils sont ensuite sous sédatifs pour pouvoir les manipuler. On s’attache forcément, ce sont nos patients ! À un moment donné, il n’y a plus de discussion possible avec eux mais on échange avec leurs familles. Et en voir partir dans ces conditions, seuls… Ça nous bouleverse. » Cette charge mentale est « terrible à porter. On se met à la place de ces personnes qui ne peuvent pas revoir leurs proches. Les familles comprennent que ce n’est pas notre faute. Mais c’est choquant. »

Le docteur Saadi est marquée, elle-aussi : « On ne s’habitue pas à ça. Chaque jour, on faisait un point avec les familles. Elles nous ont fait confiance, se sont montrées très compréhensives. Mais que ce fut douloureux parfois… » Les équipes du service Covid garderont longtemps en mémoire l’adieu, par téléphone, d’une maman à sa fille.

La solidarité

Le docteur Saadi à nouveau : « On a vu un esprit de famille se créer. On ne se connaissait pas, pourtant. Les filles, les infirmières et les aides-soignantes ont été géniales. Et puis, les internes… Sans eux, ça aurait été compliqué. Cela s’est bien passé pour notre premier malade. Cela a lancé une bonne dynamique. » Une centaine de personnes a été guérie à l’Hôpital Schuman. « Le plus jeune avait 28 ans. Beaucoup de quadragénaires », raconte Alexia et Marie, aide-soignante et infirmière. Un patient a écrit une lettre, d’autres ont envoyé des chocolats. « Des gestes dont on a l’habitude. Mais ils nous touchent un peu plus aujourd’hui. On sent qu’ils ont vécu quelque chose de particulier. Nous aussi. »

Les dernières semaines ont été « compliquées ». Plusieurs fois, le docteur Saadi a pensé qu’elle ne tiendrait pas. « Sur la route, je me disais que je n’y arriverai pas. Jamais je n’ai vécu quelque chose d’aussi exigeant psychologiquement… Au début, les procédures n’étaient pas posées. J’ai vu des soignantes craquer et pleurer tellement c’était dur. » Mais elle a tenu. Parce qu’elle n’était « pas seule ». « On y a fait face grâce à une énorme solidarité à tous les niveaux, tout le monde se démène pour sauver des vies, mais ça tire… », reconnait aussi Pascal Picard. Le combat contre le Covid-19 impose. « Tout le monde m’a spontanément proposé d’annuler des congés », dit le cadre infirmier.

« Ça va mieux »

11 mai. Jour du déconfinement. Le service Covid n’est plus sous tension. « Ça va mieux… », souffle une voix soulagée. « Nous avons moins de contaminations, les cas sont moins graves. » Mais derrière une porte entrebâillée du service de réa, cinq soignants rappellent la réalité. Ils sont affairés à retourner un malade plongé dans le coma. Le Covid-19 rôde toujours. Le docteur Leilah Saadi n’est pas « prête à baisser la garde », mais elle mesure « le chemin parcouru » ces deux derniers mois. « Notre service Covid-19 fonctionne presque comme un service normal désormais. On n’a plus que six patients, une va sortir. Par rapport à ce qu’on a connu…» Les soins sont désormais différents. Après le passage en réa, ces patients demandent des sevrages en oxygène, du travail de remobilisation ou de réalimentation. Les kinés sont mobilisés pour remettre les malades debout. Les psychologues aussi. Parce que les dommages collatéraux sont nombreux. Les patients rencontrés n’ont pas vu leurs proches depuis des semaines. « Mais je garde le moral, assure Patricia, une Sarrebourgeoise. Je me suis battue pour être encore en vie. »

Reportage : Kevin GRETHEN

Photos : Pascal BROCARD

Montage : Service Support ERV