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Percevoir le Royaume "Imagine l'Homme - 3" Mc 4, 26-35

LECTURE BIBLIQUE : Mc 4, 26-35

Jésus disait : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, on y met la faucille, car c’est le temps de la mois- son. »

Il disait : « A quoi allons-nous comparer le Royaume de Dieu, ou par quelle parabole allons-nous le représenter ? C’est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences

du monde ; mais quand on l’a semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes potagères, et elle pousse de grandes branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leurs nids à son ombre. »

Par de nombreuses paraboles de ce genre, il leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples.

Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l’autre rive. »

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP - Dimanche 21 juin 2020 - Série de prédications "Imagine l'Homme"-3

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué en venant : vous êtes passé par le Royaume de Dieu. Il est venu ici avec vous ; et en repartant, vous allez encore y passer !

Vous n’avez rien remarqué ? Et vous regrettez d’ailleurs que la manifestation de Dieu dans le monde, ou dans votre vie, ne se fasse pas remarquer davantage, avec plus d’insistance et d’évidence ? Rassurez-vous, vous êtes en bonne compagnie. Croyants comme incroyants se heurtent indéfiniment, indélébilement, même parfois débilement, à ce constat que « Dieu n’existe pas » dans le monde, que son Règne tant annoncé ne change de toute évidence rien du tout à notre réalité, que l’on ne peut, que ce soit par l’intuition ou par l’observation rationnelle du monde, échapper à la conclusion que « ça va mal » et que « l’hypothèse Dieu » n’y change immédiatement rien.

Face à cette expérience, il sera question, pour notre 3e étape dominicale dans le parcours de l’Evangile selon Marc, d’une réalité du monde qui ne se donne pas immédiatement. Marc nous dit aujourd’hui : méfiez-vous de l’intuition ou de l’observation soi-disant rationnelle : les deux ont l’inconvénient de vouloir rendre la réalité du monde immédiatement disponible, de ne pouvoir percevoir le Royaume de Dieu.

Quant à l’arrivée du Royaume de Dieu, nous trouvons différentes images dans la Bible : l’épître aux Thessaloniciens parle de l’irruption soudaine et imprévue du Christ descendant du ciel pour emporter les élus avec lui ; les chapitres apocalyptiques des évangiles parlent d’une période de dures tribulations, suivie de signes cosmiques qui précèdent la venue du Christ ; le livre de l'Apocalypse parle d’une première période de mille ans pendant laquelle Satan est enchaîné, avant l’irruption du monde nouveau.

Dans l’Evangile selon Marc, à travers les paraboles que nous avons entendu, Jésus parle du Royaume sur un tout autre ton. Il parle ici - uniquement dans l’Evangile selon Marc ! - d’une petite graine semée qui pousse toute seule, même lorsque le semeur dort dans son lit ! La semence qui a été mise en terre est petite, pas plus grande qu’un grain de moutarde, mais quand elle a poussé, elle a des branches qui abritent les nids des oiseaux.

Le Royaume est comme un homme qui jette la semence en terre...

Le Royaume est comme une graine de moutarde…

Selon Marc, qui parlera bien de jours de détresse lors du retour du Fils de l’homme, il n’y a pas de tribulations ni de signes apocalyptiques en vue du Royaume, mais une semence, une petite graine fragile dans sa composition mais forte de potentialités.

Pendant les lectures de cette semaine, dans les chapitres précédents, il était déjà question du Semeur. Ceux qui ont écouté la parabole du Semeur ont entendu une histoire qui parlait avec délicatesse de leurs fardeaux, de leurs épreuves et de leurs échecs : les épines sont toujours trop pointues, les oiseaux trop gourmands et les cailloux trop nombreux ! Jésus avait terminé sur une parole d'espoir... l'espérance d'une terre capable de donner trente, soixante, cent grains pour un seul qui a été semé. Tant pis pour les grains qui ont été étouffés ou qui ont été picorés, ceux qui tombent dans la bonne terre suffisent pour tout changer ! Cette espérance est comme une lueur qui se lève dans leurs obscurités, comme l'annonce d'un royaume de générosité.

Cette manière d’annoncer le Royaume est, dans la prédication de Jésus, une véritable obsession : le Royaume est comme un homme, le Royaume est comme une graine. C’est là le thème central de l’évangile : il y est question d’une connaissance lente et conjointe de Dieu et de l’homme, rendue possible par la proximité du Royaume, annoncée et attestée par Jésus. Cette connaissance ne se donne pas immédiatement ; mais la puissance transformatrice du Règne ou du Royaume de Dieu rend pourtant possible l’impossible dans le quotidien de gens qui, simplement en entendant la Bonne Nouvelle, se dessaisissent d’eux-mêmes. Marc les invite non seulement à renoncer à vouloir sauver leur âme, à accepter de faire don de la vie qu’ils ont reçue comme un don, mais surtout à entre dans le temps du Royaume.

Selon Marc, il y a donc un apprentissage du temps qui rend possible la contemplation du Royaume. Il met en évidence la passivité du paysan après les semailles, qui contraste avec l'activité qu'il avait déployée pour semer et avec son ardeur au temps de la moisson. Cette passivité représente aussi le retrait de Dieu sur la scène de l'Histoire : après avoir créé l'Univers, Dieu se repose, il entre dans une phase d'absence, qui sera suivie de son retour eschatologique au temps de la récolte.

Le propos des paraboles du Royaume est donc de situer la présence de Dieu dans le temps. Et justement, « le temps est ce qui empêche que tout soit donné d'un seul coup. Il retarde, ou plutôt il est retardement », disait un philosophe. Dans cette phase “temporelle”, le paysan (donc Dieu) n'effectue plus aucun travail ; il se contente de vivre sa vie et de constater que la graine germe et grandit. Si le paysan demeure actif, puisque tantôt il dort, tantôt il se lève, par contre il n’agit pas sur la semence : d'elle-même la terre produit d’abord l'herbe, puis l’épi, enfin du blé.

Selon cette image, Dieu n'agit pas lui-même sur la semence (sur notre réalité), non pas parce qu’il ne peut pas, mais parce qu’il demeure volontairement en retrait, sachant qu’intervenir serait néfaste dans tous les cas de figure. Il laisse le temps au temps, parce qu’il sait que l’attente portera du fruit : le grain produira du blé plein l'épi.

Ainsi en est-il, dit Marc, du règne de Dieu dont l’observation se heurte indéfiniment à ce constat que « Dieu n’existe pas » dans le monde, que son Règne tant annoncé ne change de toute évidence rien du tout à notre réalité, que l’on ne peut, que ce soit par l’intuition ou par l’observation du monde, échapper à la conclusion que « ça va mal » et que « l’hypothèse Dieu » n’y change immédiatement rien…

C’est tout le contraire par Marc : la venue du Royaume ne doit pas être forcée par le zèle intempestif d'activistes trop bien intentionnés : « Il surgira des faux messies et des faux prophètes qui feront des signes et des prodiges afin d'égarer les élus », dira-t-il. Cette phase dans laquelle il inscrit son évangile, et dans laquelle nous vivons, elle est tout, sauf enthousiasmante ; mais il faut la vivre parce qu’elle est la condition même de la connaissance du Royaume des cieux : Dieu a créé un devenir créateur, où, par le jeu et la médiation de causalités internes, les choses vont advenir. Il a créé un processus, des virtualités, non des choses ou des objets qui encombrent divinement nos intuitions et observations.

Le premier écueil, devant l’annonce du Royaume, est donc de confondre le temps et l’instant. Tout en étant contemporains du Royaume, nous ne le connaissons pas dans l’instant, dit Marc ! Pour prévenir la dérive d’une attente de faits immédiats ou de preuves instantanées, Marc décrit la a vie chrétienne comme l’apprentissage de la non-immédiateté. Vivre devant Dieu, vivre dans et vers le Royaume des cieux, est une manière de vivre « après Dieu », une manière de donner au temps une dignité joyeuse : comme les choses les plus belles et les plus importantes - la foi, l’espérance, l’amour, la réconciliation et le pardon - ne sont jamais disponibles immédiatement, la connaissance de soi, de Dieu et du monde ne peut donc nous être immédiatement disponible. Toute la vie chrétienne est cette célébration du temps, qui est le temps de Dieu.

Un deuxième écueil dans la lecture de ces paraboles pourrait alors nous conduire à un certain dolorisme, qui nous appellerait à nous complaire dans la petitesse et la blessure pour être de « bons » témoins de l'Évangile. Pour prévenir cette dérive, la seconde parabole rappelle que ce n'est pas nous qui faisons pousser le Royaume : la plante se développe même quand le semeur dort. Vivre selon la parabole de la graine de moutarde, c'est vivre des petits bouts de Royaume et ne pas craindre si nos paroles et nos actes semblent fragiles et dérisoires face aux défis de notre monde. Mais vivre la parabole de la graine qui pousse toute seule, c'est apprendre qu'une fois qu'on aura répandu les semences d’Évangile, il nous faudra encore apprendre… à dormir !

À propos des semailles de la Parole, Luther disait : « La Parole doit agir et non pas nous, pauvres pécheurs. Je veux la prêcher, je veux la dire, je veux l'écrire. Mais seule la Parole doit œuvrer et elle le fait quand je dors et quand je bois de la bière avec mes amis. »

En ce sens, chers amis : pour savoir que vous êtes bien vivants dans le Royaume de Dieu, écoutez, buvez de la bière, puis dormez ! Ça sera plus salutaire encore que de vous creuser la tête. Amen.

Created By
Rüdiger Popp
Appreciate

Credits:

Inclut des images créées par Nils Nedel - "Honestly… I don’t really like crowded places. “But Nils, why are you visiting the capital of Northern Ireland then?” In deed, a good question to ask. I really enjoyed the city and the sightseeing that came with it, don’t get me wrong on this, but in the middle of the day I had to get some air and some space for me and my thoughts. So I decided to take a step aside and roam the parks of Belfast. Especially in this season it seems to be super lovely with all the colors." • Sushobhan Badhai - "untitled image" • Jeremy Bishop - "untitled image" • Joanjo Pavon - "Taken in Barcelona"