Loading

Stéphane Brogniart ce confiné volontaire dans l’enfer de l’Atlantique

Le sportif vosgien a passé 72 jours, de février à avril, seul dans son bateau entre les Canaries et la Martinique. Passé de l’isolement au confinement, il a partagé une même leçon : « il vaut mieux prendre de l’avance sur les événements que de les subir… »

La Martinique lui a redonné la banane. En ce dimanche 26 avril, Stéphane Brogniart retrouve la terre ferme après de 72 jours de solitude au milieu de l’Atlantique. En préparant depuis des mois son aventure sur le lac de Gérardmer, le sportif vosgien n’avait pas imaginé une telle arrivée dans les caraïbes confinées. Il n’avait pas non plus mesuré ô combien l’océan est imprévisible, indomptable, usant.

Cette fois, en s’approchant des côtes martiniquaises, le « bouquetin des Vosges », comme l’appellent ses amis, voit le bout de la délivrance. « Quand tu aperçois la terre, c’est dingue… ». Il faut dire que son périple a été compliqué par des vents et des courants qui ont voulu montrer à ce montagnard que la mer a aussi ses lois.

Stéphane Brogniart est parti le 14 février des îles Canaries. L’objectif étant de se préparer à un autre défi : traverser, à bord de son petit bateau l’Etarcos, le Pacifique Sud, à la rame, en solitaire et sans escale. Cette traversée de l’Atlantique sera donc une répétition générale. Avec tout ce que comporte bien souvent une générale : ses imprévus et ses couacs. « Ce que j’ai vécu, c’est juste inacceptable, il faut être honnête. Ce n’est pas acceptable de passer 72 jours dans de telles conditions », résume le navigateur.

« Les sociétés modernes sont fragiles »

A son arrivée, la presse nationale s’intéresse rapidement à ce barbu un peu hirsute qui quitte l’isolement pour le confinement. Un confiné volontaire, qui par le plus grand des hasards a réussi à être l’un des seuls Français à avoir pu pratiquer son sport, protégé du virus au milieu de l’Atlantique.

Au plein cœur de la crise sanitaire, le récit de Stéphane Brogniart détonne. Dans son bateau, il a été constamment informé de la situation. Il s’aperçoit que les conversations avec la Terre se concentrent autour de cet unique sujet. « Je ne sais pas trop quoi penser. Les sociétés modernes sont incroyablement performantes mais si fragiles », dit-il à la mi-mars entre deux coups de pagaie.

Rétrospectivement, il estime que la nature nous a rappelé pendant quelques mois que c’est elle qui dispose. « Elle te tire par le haut ou tu crèves... », résume Stéphane Brogniart qui fait le parallèle entre son confinement marin et le nôtre. « Le lien, c’est qu’il faut être sans cesse capable de se replonger dans un nouvel univers, de réécrire un peu son monde», estime l’aventurier. « Moi, du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans un bateau. J’ai été obligé de me réinventer un monde. Il était hors de question que je me fasse bouffer par la situation. Il faut être réactif... Ne pas se figer dans un monde confortable qui nous suffirait. Il faut savoir être créatif et surprenant en fonction de la situation. Toujours avoir une demi-seconde d’avance car il vaut mieux prendre de l’avance sur les événements que de les subir… »

Un nouveau défi pour le climat

Stéphane Brogniart envisage de traverser le Pacifique Sud d’ici quelques années. A la rame et d’île en île, il veut aller à la rencontre des réfugiés climatiques, ces victimes de « l’ultra n’importe quoi ».

Il a mis 72 jours pour effectuer la liaison entre les îles Canaries et la Martinique. Une éternité pour lui. Et un rythme plus lent que celui des navigateurs qui se laissaient en quelque sorte porter par les vents et les courants voici encore une vingtaine d’années. Stéphane Brogniart a-t-il été victime du réchauffement climatique dans son aventure où il n’a jamais vraiment été épargné par les éléments ? A sa façon, oui. Le sportif, contrarié durant des jours, des semaines, par des vents et des courants hostiles, évoque la disparition progressive du fameux « golf Stream », qui tempère nos latitudes. Un bouleversement qui ne sera pas sans conséquences à terme, avec au Nord « des glaces du pôle jusqu’à Londres » et au Sud « le désert jusqu’à Lyon », pronostique l’aventurier.

Avant de partir, le Vosgien possédait déjà une bonne conscience écologique, une vision assez juste du monde. Et il envisageait déjà, en préparant sa future traversée du Pacifique sud, de se consacrer à un phénomène qui l’interpelle, celui des « réfugiés climatiques ».

Il est rentré avec une détermination encore plus grande à prendre sa part dans cette démarche. Ce sera « sa cause noble », le moteur de ses nouveaux défis.

« La situation devient juste ahurissante de ces relations humaines qui ont été baignées dans l’ultra-capitalisme, l’ultra n’importe quoi, au détriment des êtres. Tout ce qui est vivant est touché, chamboulé », s’insurge Stéphane Brogniart.

« Je ne m’estime pas supérieur aux autres mais si je pouvais avoir, au travers de mes actes, une petite influence sur une prise de conscience... »

Il en aura l’occasion lorsqu’il fera le Pacifique. Probablement vers 2023-2024. « La cause personnelle sera d’utiliser la rame océanique, certainement en équipage, sûrement d'île en île et aller à la rencontre des habitants des archipels qui commencent à avoir les pieds dans l’eau », explique le navigateur. « Ils sont dans des situations où ils vont devoir quitter leurs ancêtres, leur culture, leurs coutumes, leur langue... Toute leur vie va être «sous l’eau». Ces gens-là vont quitter leur île dans des bateaux de fortune... »

Avec des conséquences qui nous concernent tous. « Toutes ces personnes vont se retrouver sur les côtes occidentales. Aujourd’hui, la solution qu'on leur donne, c’est de les mettre dans des camps. C’est juste inacceptable et bien souvent c’est fait parce qu’on ne connait pas ces personnes. Si on les connaissait un peu mieux, on aurait tendance à les prendre pour des amis », estime Stéphane Brogniart qui compte désormais mettre à profit ses réseaux, les chaînes télé et la presse, pour être le porte-voix humaniste de ces oubliés…

La réussite collective du rameur en solitaire

Durant les heures les plus difficiles, et elles ont été nombreuses, Stéphane Brogniart jure que ce sont eux qui l’ont fait tenir, dans la solitude de son bateau, perdu dans l’immensité de l’Océan. Ses amis, sa « team Etarcos », comme il l’appelle.

Il a beau s’illustrer dans des sports individuels, habiter à Rochesson (Vosges), et s’être lancé dans une aventure en solitaire, Stéphane Brogniart est un être social. Il aime parler, échanger, retrouver des amis. « J’adore être en groupe, c’est inconcevable de ne pas avoir une tribu autour de moi, une bande ». Une soif de communication qui lui a permis, lorsqu’il a monté son projet de traversée de l’Atlantique, de s’entourer d’une équipe bien solide. Des piliers, des fidèles, une famille. « C’est tout un groupe qui s’est créé de gens, des partenaires, toutes entreprises vosgiennes qui ont donné un coup de main. Ce sont surtout devenus des êtres humains qui se sont approprié aussi le projet... »

Une bonne soixantaine de personnes, que Stéphane Brogniart estime avoir embarqué avec lui à l’intérieur du bateau. « Ça m'a bien aidé. Quand ça allait très très mal, le nombre de fois où je me suis dit : n’oublie pas que tu es aussi là pour dire merci à ces gens qui se sont dépouillés pour toi, donné du temps, donné de l’argent, donné de leurs compétences, donné de leurs week-ends, en train de faire de l’électricité à Thaon-les-Vosges, chez Stéphane Wagner. »

La coque de l’Etarcos semblait bien petite pour accueillir tous les noms des partenaires de cette aventure qui est beaucoup plus collective qu’elle en a l’air. « Tu vas commencer par leur dire merci. Quand ça allait vraiment mal, t’as le routeur qui t’appelle, qu’il n’y a pas un pète de vent, tu es au bout de ta vie, tu n’as pas la source d’énergie, rien que pour ça tu te dis qu’il faut que tu dises merci à ces gens. »

Une revanche sur l’enfance ?

Mais qu’est-ce qui fait ainsi avancer Stéphane Brogniart ? Probablement une quête. Une quête d’amour et de reconnaissance ? « Mais évidemment ! », lâche spontanément le sportif. « Quand tu entends ton père te dire que tu es nul, que tu n’es pas bon à l’école, que tu ne seras jamais bon en sport et qu’on ne peut en vivre, quand t’es gamin, ça marque. »

Le Vosgien l’admet : sa volonté constante d’aller plus haut, plus loin, de se lancer des défis, c’est une sorte de « revanche » sur cette enfance difficile. « J’ai passé beaucoup de temps à essayer de me démarquer pour exister ».

Stéphane Brogniart a été élevé à Epinal. Son père, boucher, accaparé par la gestion de la petite entreprise, ne laisse que peu de temps à la famille. Au sein de la fratrie de deux garçons, le jeune Stéphane n’est pas un casse-cou mais il bouge beaucoup. « Je faisais beaucoup de choses tout seul, dans mon coin, je n’étais pas forcément sociable. »

Il trouve son intérêt dans le sport depuis le plus jeune âge. Devant la télé, il regarde les JO et Roland-Garros. Dans la rue, il joue au tennis, construit une piste d’athlétisme ou monte au stade de la Colombière, à Epinal, pour faire des tours de piste. Sa chance ? « Ma rencontre avec Jean-Claude Géhin, le prof de sport du collège Clemenceau qui a vu que le sport pouvait être une porte de secours dans ma vie »

Stéphane Brogniart se lance dans le triathlon, avant de s’illustrer dans le trail puis l’ultra-trail à l’âge adulte. « La cause noble pour laquelle je me suis jeté vers 2008/2009, ce n’était pas pour une performance, c’était peut-être pour avoir un fait remarqué et remarquable dans ma vie qui puisse dire que je donnais tort à cette personne-là », admet aujourd’hui le Vosgien.

« Malgré ce que j’ai pu entendre depuis que je suis tout-petit, moi aussi, je peux prétendre à avoir une vie riche d’échanges, riche de rencontres, avec ce que je suis en train de faire là ». Alors, oui « bien sûr, c’est une histoire de reconnaissance, d’amour. C’est tous un peu le but de notre vie. »

Sur le départ du prochain Vendée Globe

Respect. Quand les vieux loups de mer ont vu se lancer dans cette aventure, ce marin d'eau douce tout juste préparé dans une bassine appelée "lac de Gérardmer", ils y ont vu de la naïveté, de l'ignorance. Voire une certaine arrogance ! Ah le gamin ! Pour ceux qui ne connaissent que trop les caprices de la mer, le défi n’était pas tenable. Ils s’attendaient à aller chercher le navigateur en perdition. Au risque de lui donner la leçon. Mais Stéphane Brogniart a tenu le cap. Malgré les éléments défavorables, il est arrivé au bout. Le patron du « Vendée Globe », à qui on ne la raconte pas, est épaté par la performance. Il l'a dit au Vosgien, lui proposant même de donner le coup d’envoi de la prochaine édition de la course qui doit s'élancer le 8 novembre des Sables-d’Olonne. Une belle reconnaissance !

Reportage : Philippe CUNY

Photos : Philippe Cuny - Jean-Charles Olé - Jérôme Humbrecht - Eric Thiébaut - L'Est Républicain - Vosges Matin - Amélie Conty/Energy Observer productions - DR

Montage : Service SUPPORT ERV