20 ans, le bel âge de l’équipe FDJ L’équipe dirigée par Marc Madiot a vu le jour en janvier 1997. Entre construction, reconstruction, moments forts, petite rétrospective de l’histoire de l’équipe au trèfle…

« On n’échappe pas à son destin »

Marc Madiot est alors retraité des pelotons. On est en 1995, il est consultant pour Europe 1, il a racheté un bar avec Yvon, son frère, à Renazé, le village familial. Torchon sur l’épaule, les habitués qui saluent le doigt à la casquette, les verres en coin de table, la vie vraie qui défile sous leurs yeux. Torchon sur l’épaule, donc, mais dossiers sous le bras. Le double vainqueur de Paris-Roubaix veut monter son équipe cycliste, son rêve. Il envoie son projet à des dizaines d’entreprises. « J’y expliquais mon envie de monter une équipe française et de gagner des courses, c’était à peu près tout. Avec le recul, c’était une démarche et un dossier extrêmement naïfs. Un truc de rêveur. Mais je ne pouvais sans doute pas faire beaucoup mieux à l’époque. De toute façon, je crois qu’on n’échappe pas à son destin. »

Archive Ouest-France

Il finit par croiser la route de Christian Kalb, responsable marketing des paris sportifs à la Française des Jeux. « Il aimait ce sport. Quand je sors de ce rendez-vous avec lui à la FDJ, je me dis que ce sera avec lui, eux, et personne d’autre. Lui se dit la même chose de son côté, mais il ne me l’a dit que des années plus tard. Il m’a dit : « On ne savait pas si tu allais être bon, mais on savait que tu aurais envie ». Et voilà. C’est avec eux que ça a accroché. »

La FDJ de débuts

L’été assomme la campagne mayennaise. Marc Madiot, Yvon et le papa font du béton pour construire une terrasse au bar. Le téléphone sonne. À l’autre bout du fil, Christiane Sthal, la directrice de la communication de la Française des Jeux à l’époque. L’entreprise a compris que ce sport pouvait lui apporter une identité, une notoriété, une proximité. « Et c’est parti ! Champagne ! On a bu un coup avec mon père, mon frère, quelques clients. Tu pars d’une feuille blanche, tu n’as rien. »

Il faut un parc auto, du matériel, des vélos. « Et on s’est retrouvé avec un parc auto et des camions Renault, très bien, mais pas de vélos. On est le 15 décembre et on n’a pas de vélos pour le 1er janvier, début de la saison. Gitane, que j’appelle, me dit : « On est preneurs. » On a défini nos besoins. Ils ont rouvert l’usine pendant Noël. Et c’était tout bon au 1er janvier 1997. On a fait cinq ans avec Gitane. »

Tout se fait à l’instinct chez Marc Madiot. « C’est vrai… J’y suis allé comme ça, avec Yvon et Alain Gallopin, l’oncle de Tony, tous les trois. Mais une équipe de vélo en 1997 ne ressemblait en rien à ce qu’elle est aujourd’hui. »

« Contrairement à mon frangin, je ne me souviens plus de ce coup de téléphone nous annonçant que la FDJ s’engageait. Je n’ai pas la mémoire de ces trucs-là. Par contre, je me souviens très bien du premier stage de l’équipe. On ne savait pas où on allait, tout s’était fait très vite. Donc on l’avait organisé à Renazé, c’était plus facile. On n’avait même pas de voitures. Alors on s’était servi de la mienne, une vieille et grosse Mercedes. Je me revois au volant. Pas de stickers dessus, pas de sponsors, rien. Mais elle était déjà bleue. Un signe, peut-être… »
Yvon Madiot en 1997
Le secret d’une fidélité sans faille

Marc Madiot avait tout même réfléchi à un modèle différent de ce qui se faisait déjà : « Les autres équipes, en général, c’est un entrepreneur qui possède une société. Il sponsorise, met de l’argent, le maillot à ses couleurs et roulez jeunesse. Moi, j’avais un peu gambergé mon truc : je gardais un bon souvenir du fonctionnement de Renault. C’était une équipe où le sponsor était complètement intégré au groupe, et inversement. Je partais d’un principe tout simple : Renault a été la plus belle époque de ma carrière de coureur, entre 1980 et 1985. J’étais dans la meilleure équipe du monde parce que, justement, c’était une entreprise qui avait son équipe et non pas un manager où un patron qui avait sa propre équipe. »

Là où les sponsors ne restaient pas longtemps dans le cyclisme, quatre ou cinq ans maximum, Christian Kalb, Marc Madiot et Bertrand de Gallé, le grand patron, intègrent petit à petit l’équipe à l’entreprise, une vision de départ commune. « On a les règles de fonctionnement de la FDJ. Elles sont adaptées à notre particularité, mais le juridique, le service comptable, et d’autres fonctionnent avec les services de la Française des Jeux. Ainsi, cela nous permet d’être dans une relation claire, nette. Au centime près, la Française des Jeux sait où va son argent. »

Un socle dur se construit, donc, une relation « saine » qui permettra, aussi, de traverser les sales périodes. Et puis ça colle à la personnalité du manager français : « La FDJ, c’est l’État, c’est la France, et je suis fier de porter ces couleurs. » Le destin…

Le premier recrutement

Une équipe de vélo en 1997 ne ressemblait en rien à ce qu’elle est aujourd’hui, dit Marc Madiot, donc. C’est d’autant plus vrai lorsque l’on observe le recrutement de l’époque : Gianetti, Rebellin, Sciandri… « Le patron de la FDJ de l’époque voulait une équipe compétitive immédiatement. Moi, j’étais plutôt dans une logique de formation, je voulais me lancer avec des jeunes.

Nicolas Vogondy, une des premières recrues de la FDJ

Les deux premiers coureurs qui signeront dans l’équipe au trèfle seront d’ailleurs Nicolas Vogondy et Jean-Patrick Nazon. « Mais bon, pas le choix. Tu cherches des mecs sur le marché. Donc Heulot, Gianetti, Rebellin, Sciandri, beaucoup d’étrangers. Il y avait beaucoup d’équipes en France et peu de coureurs sur le marché, ce qui n’était pas simple. Honnêtement, tu pars à l’aventure pour à peu près tout. On était plus une bande qu’une entreprise. Ce n’est pas structuré, organisé et ficelé comme maintenant. »

Pas de médecin officiel non plus en 1997. « Au fil du temps, tout cela s’est structuré, mis en place. C’est comme le blé. Tu laboures, tu sèmes, et le blé commence à lever, se développe. »

Les moments forts

Janvier 1997. L’équipe brille dès sa première saison, remportant un titre de champion de France de cyclo-cross et une étape des Trois jours de La Panne avec Christophe Mengin, puis le classement de la Coupe du monde grâce aux victoires de Frédéric Guesdon sur Paris-Roubaix et de Davide Rebellin dans la Classique de Saint-Sébastien et le Grand Prix de Zurich. Au Tour de France, Rebellin est désigné leader de l'équipe mais est loin des ambitions affichées. Mengin apporte à l'équipe sa première victoire d'étape du Tour, à Fribourg. Heulot termine ce Tour à la vingtième place du classement général.

8 juillet 1998, l’affaire Festina, la bulle cycliste explose. Tous les patrons d’équipes passent les uns après les autres dans les locaux du SRPJ de Lille, en garde à vue. Madiot aussi. Il ressort libre, sans mise en examen. Le sponsor le questionne : maintenant, comment fait-on pour sortir de tout cela et pour continuer dans de bonnes conditions ? À Aucun moment le manager ne se retrouve dans l’obligation de le retenir par la manche.
« La Française des Jeux a été extraordinaire. Dans un brin de logique, quand tu es partenaire, tu te sauves. Et quand tu es spectateur sur le bord de la route, tu te casses. Je le dois peut-être à cette discussion avec Bertrand de Gallé, d’homme à homme, quelques semaines avant 1998. On déjeune tous les deux. Il me dit : « Il y a quelque chose qui ne va pas, on n’est pas compétitifs. Et pour le Tour ? » Moi, qui ne sentait pas trop le truc pour le Tour : « Ecoutez, il y a des terrains sur lesquels je ne veux pas aller jouer ». Lui : « Très bien ». La conversation s’arrête là. Quand arrive le scandale, il débarque sur le Tour et ses premiers mots ont été : « Marc, j’ai fini de comprendre ce que vous vouliez me dire lorsque nous avions déjeuné ensemble ».

Finalement, la majorité des sponsors resteront. « Le début d’une révolution à la française, que les étrangers ont regardé de loin en se marrant. D’où le profond décalage qui a duré quinze ans et dont certaines traces sont indélébiles. »

Marc Madiot, toujours accompagné par la Française des Jeux, en ressort grandi

« Il a fallu tourner la page. Et elle a été tournée. Je me souviens de réunions, au mois d’août à la Fédération, avec toutes les équipes françaises, Armand Mégret le médecin fédéral, où on était au fond du trou. Mais je trouve que, dos au mur, il y a eu du courage autour de la table. La seule chose, c’est qu’on ne pensait pas que cela durerait aussi longtemps derrière pour s’en sortir. Pas seulement sur le plan des résultats, car c’était presque anecdotique ça. Mais fin 1998, le cyclisme français s’est retrouvé complètement marginalisé. Tout était de la faute des Français. On entendait l’expression « Français de merde » employée par Manolo Saiz, le directeur sportif de l’équipe Once, son « doigt au cul du Tour de France ».

Suivent des années de vache maigre, le cyclisme à deux vitesses. La malchance, aussi. On se souvient de Christophe Mengin qui tombe lors de la 6e étape du Tour de France 2005, entre Troyes et Nancy, alors qu’il avait course gagnée…

Photo: AFP

Mais l’équipe se structure.

La fiabilisation de l’ensemble FDJ

Festina a agi comme un électrochoc. Marc Madiot : « Puis, le temps, la confiance et la solidarité nous ont permis de passer ces moments difficiles, de nous structurer : les médecins, les entraîneurs, l’accompagnement et le suivi des coureurs, de rajeunir l’ensemble aussi. » Le temps est venu de fiabiliser l’ensemble de se tourner vers les jeunes coureurs. « Et c’est là que mon frangin dit que les jeunes nous ont sauvés. On a accéléré le phénomène de rajeunissement. On voulait avoir une base la plus saine possible en espérant qu’en parallèle de tout ça, la lutte contre le dopage avance, que l’EPO, les hormones de croissance soient détectées, que le passeport biologique soit mis en place. Petit à petit, on a refondé la vie de l’équipe. »

Fred Grappe

Le docteur Gérard Guillaume est embauché. Il amène Fred Grappe, aujourd’hui responsable du pôle scientifique. « Avec Fred, au début, cela a été assez dur aussi parce qu’il se retrouvait avec des générations de coureurs qui fonctionnaient encore à l’ancienne, avec des sorties de vélo de cinq heures. C’était les balbutiements des SRM, des enregistreurs de données et tout ça. Paris ne s’est pas fait en un jour ! Tout cela s’est installé doucement. Fred avait son vécu mais aucune connaissance du milieu pro. Ses schémas étaient très théoriques. »

La victoire n’est plus la quête principale : « La règle n°1, c’est que ce soit clean. Et après, si on peut être les meilleurs, tant mieux. Christophe Blanchard-Dignac, le précédent patron de la Française des Jeux, nous disait que notre rôle était d’être carré, d’aller chercher des résultats et de dépenser l’argent qu’il nous donnait. Que son boulot à lui était d’aller trouver de l’argent. On n’est pas là pour faire des coups. Si tu travailles bien dans la durée, tu obtiens des résultats. Notre nouvelle patronne, Stéphane Pallez, a cette même philosophie. L’image est plus importante que le résultat. Pas besoin de gagner à tout prix pour exister. »

Les Arthur Vichot, Thibaut Pinot ne vont pas tarder à exploser, le modèle FDJ être cité en exemple.

Thibaut Pinot (2012)

« On l’améliore, on l’amende. L’après 1998 : il faut un encadrement médical. C’est facile de dire aux gens ne vous dopez pas, ne prenez rien. Mais si tu les jettes quelques mois après parce qu’ils n’ont pas eu de résultats, tu te mets dans une situation où ça peut te revenir dans la figure à tout moment. La Française des Jeux s’est presque investie à fond perdu à un moment donné. C’est du courage, ça. On s’est arc-bouté, sans le dire comme ça, et on a sécurisé nos coureurs. Ils ont continué à être payés de la même façon. La seule chose exigée était qu’ils soient cleans médicalement mais aussi dans leurs comportements, leurs entraînements, leur attitude. Une relation de confiance s’est établie. »

La Française des Jeux forme petit à petit de nouveaux talents, repérés la plupart du temps par Yvon Madiot, le frère cadet. Arthur Vichot ou Thibaut Pinot portent les espoirs d’une nouvelle génération talentueuse. Et se révèlent. Thibaut Pinot lors du Tour de France 2012, où il gagne une étape en solitaire et termine dixième du classement général en étant le plus jeune coureur de l'épreuve.

Il confirme lors du Tour 2014, où il termine troisième et meilleur jeune de la course. Puis au sommet de l’Alpe d’Huez en 2015, où il remporte l’étape reine.

Arthur Vichot, lui, remporte deux fois le championnat de France sur route en 2013 et 2016.

Textes: Mathieu Coureau / Photos: Ouest-France & AFP / Edition: Laurent Frétigné

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