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Jeune femme tuée dans l'Aisne : sur la piste des chiens meurtriers Il y a un mois, dans la forêt de Retz, Elisa Pilarski, 29 ans, succombait à une hémorragie consécutive à des morsures de chiens. Mais lesquels ? Les siens ou ceux de la chasse à courre qui se déroulait a proximité ? De nombreuses zones d'ombre demeurent autour de ce décès tragique. Reportage à Saint-Pierre-Aigle, Xavier Frère.

« Voilà un mois qu’Enzo et toi n’êtes plus là mon cœur, un mois que je regrette d’être parti travailler… Je te revois sourire, tu étais ma raison de vivre. Je me battrai pour connaître la vérité… ». Christophe Ellul, le compagnon d’Elisa Pilarski et futur père d'un petit garçon, a publié ce message sur son mur Facebook cette semaine.

Capture d'écran Facebook Christophe Ellul

Le 16 novembre dernier, le corps de cette femme de 29 ans, enceinte de 6 mois, était retrouvé dans la forêt de Retz, à quelques centaines de mètres du domicile de son concubin à Saint-Pierre-sur-Aigle.

« Des morsures de chiens aux membres inférieurs et supérieurs ainsi qu’à la tête, certaines morsures étant ante mortem et d’autres post-mortem »

Un corps mutilé par « des morsures de chiens aux membres inférieurs et supérieurs ainsi qu’à la tête, certaines morsures étant ante mortem et d’autres post-mortem », selon Frédéric Trinh, procureur de la République à Soissons.

« Je l’ai retrouvée déshabillée et dévorée au fond d’un ravin », a raconté son ami, revenu en urgence de l’aéroport de Roissy, où il travaille pour Air France. L’autopsie a montré qu’elle était morte entre 13 h et 13 h 30. Son compagnon l’a découverte vers 15 h. Quelques minutes avant sa mort, elle lui avait adressé un message, signalant « la présence de chiens menaçants ».

Ceux qu’elle décrivait l’ont-ils tuée ? Ses propres animaux ont-ils pu l’attaquer ? Ou la meute de la chasse à courre, comme le pense Christophe Ellul ? Qui est à l’origine de son « décès accidentel », épitaphe choisie par sa famille, lors de son inhumation le 30 novembre à Rébénacq, sa ville natale dans le Béarn ?

Au "fond de Chafosse", lieu-dit de Saint-Pierre-Aigle

La piste d’un promeneur et de son malinois a été écartée, selon Caty Richard, l’avocate de la famille Pilarski. Mais cette nouvelle ne dissipe pas toutes les zones d’ombre.

"Mon frère est encore sous le choc, il se pose mille questions »

« Mon frère est encore sous le choc, il n’a pas de réponse et se pose mille questions », souligne au téléphone Sandrine, sa sœur, installée dans le Val-de-Marne. « Nous sommes tous dans l’attente, la résolution de l’affaire sera longue, très longue ».

Vu l’ampleur des analyses, les résultats des prélèvements ne devraient pas être connus avant février. 67 chiens sont examinés : 62 appartenant au Rallye La Passion (24 participaient ce jour-là à la chasse, les autres se trouvaient au chenil de Javage, lire par ailleurs) et 5 au couple.

Le Rallye la Passion comptait 24 chiens ce 16 novembre en forêt de Retz

« Les analyses génétiques et la comparaison des prélèvements auront notamment pour finalité d’identifier le ou les chiens mordeurs », avait précisé le procureur, relativement discret sur l’avancement de l’affaire. Une enquête de flagrance du chef de d’homicide involontaire par agression de chien a été ouverte.

Isolement -et protection- en milieu rural oblige. des chiens, on en trouve ou on en entend dans presque chaque pavillon à Saint-Pierre-Aigle, où l’acronyme « SPA », peint sur les poubelles, fait étrangement écho par les temps qui courent. Du basset, au labrador, en passant par le berger blanc, comme celui de Colette* qui gambade à l’orée de la forêt.

« Je ne connaissais pas ce monsieur, ni sa femme », explique cette retraitée qui a toujours vécu ici, « c’est tragique, mais je ne crois pas à la culpabilité de la meute de chasse à courre, bien qu’étant complètement opposée à ce genre de pratique ».

L'église de Saint-Pierre-Aigle, au fond la forêt de Retz

Sa fille, enseignante, également propriétaire d’un chien, rapporte les dires des enfants de chasseurs dans sa classe : « Impossible que ces chiens qui chassent le chevreuil s’attaquent à un humain ».

Plus question pour cette famille de se promener au « fond de Chafosse », nom employé par les habitants pour décrire le bout d’un vallon de Saint-Pierre-Aigle, où la malheureuse Elisa a trouvé la mort. « Nous avons changé nos habitudes de promenade en forêt », admet Colette. Un début de psychose ?

"Nous avons changé nos habitudes de promenade en forêt"

Ce jour-là, le rond-point avant l’accès à la forêt est très boueux. Il mène à plusieurs sentiers, dans une forêt clairsemée, loin des champs de betteraves à perte de vue qui font la réputation de l’Aisne. Au loin, des coqs chantent et rivalisent avec des hurlements des chiens, toujours eux. Certains pavillons sont proches du lieu du drame.

Le couple formé par Christophe et Elisa s’était connu via internet, par sa passion commune, et possédait cinq chiens. Cinq American staffordshire qu’on aperçoit sur toutes les photos postées sur Facebook par Elisa. Curtis, le plus jeune, l’accompagnait le 16 novembre. « Il a été blessé », a certifié Christophe Ellul.

Capture d'écran Facebook Elisa Pilarski

Ces très puissants et impressionnants « amstaff », utilisés comme des « nounous » en Grande-Bretagne, sont considérés comme « chiens d’attaque dangereux » dans d’autres pays européens.

Patrick*, lui, est formel : « Ces chiens sont des saloperies, ils sont bien capables de mordre leurs maîtres ». Ce sexagénaire du village, qui décrit Christophe Ellul comme « quelqu’un de très renfermé », prédit « des rebondissements dans cette affaire ».

"Peu de gens osent parler à voix haute de cette affaire"

En ce jour ensoleillé, les passants se font rares dans les rues. « C’est un village dortoir », se lamente encore Patrick, « et, de toute façon, peu de gens osent parler à voix haute de cette affaire, aucun hommage n’est rendu à la victime, aucune communication, rien ! »

Les réseaux sociaux s’en sont chargés : pétition (40.000 signatures) pour libérer Curtis , « le gardien d’Elisa », actuellement dans une fourrière ; cagnotte (actuellement 7500 euros par 300 donateurs) pour Nathalie, la mère d’Elisa, commerçante à Rébénacq ; organisation d’une marche blanche, finalement reportée après les fêtes.

Une bataille entre classes sociales

Dans cette avalanche de commentaires sur les réseaux sociaux, on remarque une violente guerre de tranchée, une bataille entre classes sociales. D'un côté, les « nantis » de la chasse à courre, « de l’élite », dont le commandant du groupement de gendarmerie de l'Aisne, le lieutenant-colonel Jean-Charles Metras, présent le 16 novembre à la battue "à titre personnel". De l'autre, les « petites gens » d’une ruralité désindustrialisée. Le fossé d'une époque.

L'entrée de Saint-Pierre-Aigle, 350 habitants

À Saint-Pierre-Aigle, l’une des maisons en brique, sur le plateau près de la mairie et de l’église, arbore une plaque commémorative : « Ici, le 31 mai 1918 a été donné le départ de la première attaque des chars Renault ». Le 2 juillet 2018, le village a été repris de haute lutte aux Allemands dans les durs combats par le 418ème Régiment d’Infanterie.

La petite commune, comme beaucoup d’autres dans l’Aisne, est une terre meurtrie par le souvenir des guerres. Un fait-divers aussi tragique que celui du 16 novembre 2019 la marquera peut-être aussi à jamais.

Envoyé spécial dans l’Aisne, Xavier Frère

* Les prénoms ont été modifiés.

La société de vénerie : "Nous ne doutons pas que nous serons disculpés"

« Je vous invite à regagner l’extérieur ». Sans faire preuve d’animosité, mais fermement, une dame aux cheveux courts, nous indique la sortie de sa grande cour. Angèle Van den Berghe est l’épouse de Sébastien, maître d’équipage du Rallye la Passion créé il y a 22 ans, et dont les chiens de race black and tan et poitevins ont été aperçus le samedi 16 novembre non loin de l’endroit du décès d’Elisa Pilarski.

La propriété des Van den Berghe se trouve sur la commune de Faverolles, lieu fictif de naissance de Jean Valjean choisi par Victor Hugo dans « les Misérables». D’élégants chevaux, sous leurs épaisses couvertures polaires, pâturent. De l’immense corps de la ferme de Javage (photo ci-contre), isolée dans un vallon, résonnent ce matin-là des aboiements.

Les 62 chiens expertisés sont-ils tous revenus dans leur chenil ? « Je ne sais pas, ce ne sont pas les chiens qui vont résoudre l’énigme, c’est le juge d’instruction qui donne le tempo », rétorque au bout du fil Antoine Gallon, en charge de la communication à la société de vénerie*.

« On respecte le deuil d’une famille, et la plus grande discrétion dans une affaire tragique, avec la conviction que cette affaire ne nous regarde pas, il y a une coïncidence entre la présence de l’équipage en forêt et cette mort dans des conditions atroces, c’est tout ».

La devise du Rallye La Passion : "Sagesse et folie"

Il y a quelques années, le Rallye la Passion, dont la devise est « Sagesse et folie », chassait le lièvre. C’est désormais la chasse à courre au chevreuil qu’ont adoptée la quarantaine de cavaliers pratiquant le mercredi et le dimanche. Et exceptionnellement ce samedi 16 novembre, jour de Saint-Hubert, patron des chasseurs…

Tous les chiens du Rallye ont été expertisés « dès le premier soir par les vétérinaires de la gendarmerie », selon M. Gallon qui déplore « l’orage médiatique » qui s’est abattu sur sa pratique. « Quand Brigitte Bardot, cette vieille gâteuse, nous traite d’assassins, on sort du bois », appuie le chasseur, « il y a des limites à la diffamation. On s’est posé la question de porter plainte….»

"On a rarement vu un tel déchaînement de passions"

Sur les réseaux sociaux, les anti-chasse, très actifs, ont ciblé le Rallye La Passion. « C’est dur à vivre pour eux, mais comme pour Christophe, le mari de la victime. On a rarement vu un tel déchaînement de passions, parce que cette mort comporte un côté spectaculaire et effrayant », relève le porte-parole.

La discrétion serait donc de mise les semaines à venir. « Quand on aura été officiellement disculpés, ce dont on ne doute pas », conclut Antoine Gallon, « on parlera pour réhabiliter nos chiens et pointer du doigt ceux qui ont voulu tirer parti, en totale malhonnêteté, de cette mort terrible pour mener leur petite propagande personnelle ».

X.F.

* 10.000 pratiquants en France, 400 équipages.

L'expert réquisitionné : " Ce n'est pas le comportement des chiens qui va "parler", mais l'ADN "

Il travaille depuis plus de vingt ans dans l’éducation comportementale des chiens. Il est installé dans l’Aisne. Le 16 novembre, jour de la découverte du corps d’Elisa Pilarski, ce professionnel est sollicité. « Le soir même, j’ai été réquisitionné. J’ai été très surpris, mais je n’avais pas le choix de toute façon… »

On lui demande de prendre en charge les chiens, soupçonnés d’avoir contribué à la mort de la jeune femme. Forcément très discret sur le « processus » utilisé avec ces 67 chiens, il rappelle néanmoins que « tout chien peut tuer ».

"Une affaire où les émotions sont hautes"

« Un teckel peut tuer un bébé, n’est-ce pas ? Là, ce n’est pas le comportement des chiens qui va parler, mais l’ADN, la science ». Ce spécialiste du comportement canin ne souhaite surtout pas donner son opinion sur cette affaire « où les émotions sont très hautes », mais explique qu’il faut se garder de toute conclusion hâtive. Y compris de celle, peut-être majoritaire, « d’opposants à la chasse à courre ».

X.F.

Photos Xavier Frère/EBRA

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Photos Xavier Frere