Le féminisme 2.0 comment les feministes utilisent internet pour defendre leurs droits

Si vous êtes un minimum connecté.e, vous avez certainement vu passer ce genre de post sur le mur de vos ami.e.s. De loin, la maladresse du « plan drague » un poil lourdingue peut prêter à sourire. Mais en y regardant de plus près, on ressort abasourdi.e par la violence et surtout le nombre des propos rapportés en ligne. En effet, sur le Tumblr Paye Ta Shnek on ne compte plus les témoignages d’agressions verbales (dans les meilleurs des cas) subies dans la rue par des filles qui se succèdent au fil des pages.

« Comment tu m'excites quand tu me regardes comme ça ! J'ai envie de te démonter.» Grenoble — à un arrêt de tram

Depuis sa création en 2012, le site a fait des émules et a inspiré des initiatives similaires qui dénoncent le sexisme ordinaire. Aujourd’hui, on peut signaler des relous ou agresseurs via des applications collaboratives, manifester contre les disparités salariales sur les réseaux sociaux, financer le planning familial grâce à des tweets haineux, initier un projet de loi contre la taxe tampon avec des pétitions en ligne.

En matière de féminisme, il semblerait qu’aujourd’hui, il ne s’agisse plus de brûler son soutien gorge, mais d’investir la toile.

Femmes de la rue

Anaïs Bourdet a vingt-sept ans quand, en 2012, elle tombe sur Femme de la rue, la vidéo de Sofie Peeters qui, en caméra cachée, avait filmé les réactions des hommes sur son passage dans la rue. Interpellations, propositions indécentes, insultes, propos salaces… Les réactions qu’elle suscite alors qu’elle se ballade dans la capitale belge bousculent la toile. Son film choc, repris en masse dans les médias, fait le buzz et met un nom sur un sujet tabou : on entend pour la première fois parler de harcèlement de rue. Electrochoc pour Anaïs qui, quelques jours plus tard, se fait suivre en voiture par un homme dans les rues de Marseille. Elle raconte son expérience inquiétante à ses amies et se rend compte qu’elles ont toutes des histoires similaires à raconter : « Beaucoup de filles sont dans le déni et vivent le sexisme ordinaire comme si c’était normal, tellement elles l’ont intégré ».

Elle décide alors de lancer Paye Ta Shnek pour délier les langues sur Tumblr. Moyen d’expression, qui au delà du côté innovant, répond aux problématiques de la société occidentale actuelle où il faut être rentable, efficace et rapide car il permet, si l’on vise juste, de s’imposer sans moyen financier et de toucher un maximum de gens en un minimum de temps.

L'un des témoignages recueillis sur le blog Paye Ta Shnek

Aujourd’hui, la communauté Paye Ta Shnek est sur tous les réseaux sociaux et réunit 200 000 abonné.e.s. Anaïs a « ouvert les vannes » car elle reçoit chaque jour plus de 150 témoignages de harcèlement de rue (13 000 depuis la création !) et fait des émules : les espaces de discussions comme Paye Ta Robe, ou encore Paye Ton Bahut qui dénoncent le sexisme chez les avocat.e.s et à l’école se multiplient. Avec son initiative inspirante, Anaïs Bourdet est devenue une figure incontournable du féminisme 2.0 et est régulièrement consultée sur la question du partage de l’espace public, et plus généralement sur l’égalité entre les genres comme lors son intervention lors du TEDx du 3 novembre 2016 :

2.0 vs IRL

Mais n’est-ce pas paradoxal de dénoncer le harcèlement de rue sans descendre, justement dans la rue ? Peut-on militer pour le partage de l’espace public sans investir cet espace ? Anaïs qui se dit timide ne se sent « pas les épaules d’une militante IRL et ne (se) voit pas défiler dans la rue ». Pour Eloïse Bouton, ex Femen, le boom du militantisme digital « est symptomatique d’une génération née avec Internet et qui n’a pas forcément grandi dans une culture associative et politique. Cela symbolise la fin d’un modèle qui ne peut plus fonctionner sans l’appui d’une mobilisation massive sur les réseaux ». Elle ajoute que le mode opératoire 2.0 remporte l’adhésion car il « est moins exposant, plus simple car anonyme, rapide donc plus compatible avec une vie professionnelle et personnelle. Il est surtout plus efficace selon les sujets. Les actions coup de poing des Femen sont très fortes, mais on ne peut pas être physiquement partout à la fois, alors que le militantisme en ligne permet de mener une multitude de combats en quelques clics. Aussi, le buzz des opérations IRL n’a qu’un temps et il est difficile de se renouveler en permanence, surtout dans un pays en état d’urgence ».

Les actions coup de poing des Femen sont très fortes, mais on ne peut pas être physiquement partout à la fois, alors que le militantisme en ligne permet de mener une multitude de combats en quelques clics.

Sans oublier qu’en occupant les fils d’actualité personnels des internautes, les publications de mobilisation sont vues directement par les cibles qu’elles souhaitent toucher. Et c’est la force des initiatives comme Paye Ta Shnek, qui en incitant les jeunes femmes à témoigner, démontrent l’universalité des expériences empiriques et personnelles. Elles mènent à une véritable prise de conscience portée par la toile qui milite à coups de clics et n’hésite pas à interpeller l’opinion publique pour obtenir gain de cause.

Pour Eloïse Bouton, « c’est justement parce que le mouvement n’est pas incarné par une figure particulière qu’il est puissant. Tout le monde peut le relayer de chez lui. Il forme une masse invisible présente à tous niveaux, dont le fonctionnement est horizontal, et non pyramidal comme dans une action IRL. On ne peut donc pas couper sa tête. C’est ce qui fait sa force ».

Pour preuve, la pétition exhortant à la destitution de Roman Polanski, qui avait été désigné un temps président des Césars, postée sur le site Change.org a été approuvée par près de 70 000 signataires en seulement quelques jours.

C’est de la même façon que le collectif Georgette Sand, qui milite pour la déconstruction des stéréotypes de genre et la valorisation de l’expertise des femmes, a réussi à faire adopter la loi en faveur de la réduction de la taxe dont font l’objet les produits d’hygiène féminine tels que les protections hygiéniques par l’Assemblée nationale. Grâce à leur pétition qui a récolté 92 000 signatures, les Georgette ont fait baisser la « taxe tampon » de 20% à 5,5% en janvier 2016. Ce sont également des pétitions en ligne qui ont alerté l’opinion publique et bouleversé l’affaire Jacqueline Sauvage, accusée du meurtre de son mari et dont la défense repose sur l'affirmation de violences et abus sexuels subis par l'accusée et ses filles durant plusieurs décennies. Le 28 octobre 2014, la justice condamne Jacqueline Sauvage en première instance puis en appel à une peine de dix ans de prison, ce qui suscite l’indignation de la population. Après 2 ans de mobilisation et une pétition signée par 400 000 personnes adressée directement à François Hollande, l’association Osez le féminisme obtient la grâce présidentielle totale de la sexagénaire le 28 décembre 2016.

Pour Faustine Kopiejwski, co-fondatrice du webzine ChEEk, le pureplayer féminin de la génération Y, « cette nouvelle forme d’actions 2.0 ne signifie pas une désertion dans l’engagement IRL au profit d’un militantisme planqué, le désir de se rassembler et l’envie de se battre sont et seront toujours là, il n’ y a qu’à voir l’ampleur qu’a pris la Women’s March ! ». Pour elle, il s’agit « plutôt de la prise de conscience d’un besoin prégnant d’occuper l’espace digital. C’est surtout un moyen formidable de faire entendre sa voix et de rassembler partout dans le monde ». Anaïs Bourdet est d’accord : « Internet est un nouvel outil complémentaire qui ne remplace pas les actions IRL ». Eloïse Bouton ajoute « qu’être militante, ce n’est pas nécessairement se mettre en danger, ce n’est pas un acte sacrificiel. Cette volonté qu’ont les filles de se protéger est en cohérence avec leur engagement ».

L'effet boomerang

D’autant que cette nouvelle forme de militantisme, s’il elle n’implique pas obligatoirement de se faire charger par les forces de l’ordre, n’a rien de confortable car bon nombre de femmes, qu’elles soient activistes ou non, sont victimes d’une nouvelle forme d’oppression : le cyber harcèlement. En effet, selon le ministère de l’Education Nationale, 58% des victimes de cyber-harcèlement sont des filles, et 20 % des femmes de 18-29 ans déclarent avoir été victimes d’au moins un cyber-harcèlement d’ordre sexuel depuis l’âge de 15 ans*. Car si les actions en ligne sont moins exposantes pour les militantes, c’est également le cas pour les harceleurs qui peuvent proférer menaces et insultes tranquillement assis devant leur écran, et leurs hashtags sont repris avec la même puissance. C’est ainsi qu’Anaïs Bourdet reçoit régulièrement des messages de menaces, voire des courriers manuscrits chez elle. Une sorte de spirale sans fin : en utilisant les réseaux sociaux pour dénoncer le harcèlement de rue, elle s’expose au harcèlement sur le web. Car les réseaux sociaux, s’ils sont un excellent mode d’expression, font également le lit de la haine des femmes.

A tel point que le collectif Féministes contre le cyber harcèlement a dû lancer #twitteragainstwomen le 3 janvier 2016, une campagne pour dénoncer la passivité de Twitter que le collectif accuse d’être « complice de la culture du viol »** en ne mettant en place aucun recours pour prévenir et cesser les appels à la haine alors « qu’un compte spoilant le dernier Star Wars peut être suspendu en moins de 24 heures »**. Même si à ce jour le réseau social n’a pas mis en place de véritable lutte contre le cyber bullying (son PDG, Dick Costolo s’étant lui-même déclaré « nul pour gérer le harcèlement en ligne »), l’opération aura au moins eu le mérite d’initier le débat. Le hashtag est passé en « trending topic » dès son lancement et a récolté 20 000 mentions en une seule journée. Si les comités de direction de Twitter, Facebook et autres Snapshat s’avouent impuissants devant les trolls, la YouTubeuse Klaire Fait Grr a décidé, elle, d’en faire son affaire.

Le 28 novembre 2015, à la suite des déclarations de Marion Maréchal Le Pen où, alors candidate à la tête de la région PACA, elle évoquait sa proposition de couper les subventions du Planning familial, Klaire Fait Grr publie une vidéo sur You Tube où elle démontre l’utilité de l’association :

S’en suit un énorme « shit storm » où les trolls anti-IVG rivalisent d’imagination pour couvrir la YouTubeuse d’insultes, injures et incitations à la haine. Véritable pied de nez aux harceleurs, Klaire lance dans la foulée Dans Ton Com’, une campagne de crowdfunding afin d’élaborer un livret à partir de ces insultes et dont les bénéfices seraient reversés… au Planning Familial. Elle récolte 14 000€ qu’elle reverse directement à l’association : la boucle est bouclée.

*Source : Violence à l’égard des femmes : une enquête à l’échelle de l’Europe, Agence pour les droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), mars 2014

**Source : 50-50 magazine

Nouvelles féministes, nouveaux enjeux

Même si pour Anaïs Bourdet « il y a encore trop de sujets qui concernent les violences faites aux femmes pour pouvoir hiérarchiser les combats » et que l’opération de Klaire visait à défendre un droit acquis depuis 1975, les luttes des nouvelles féministes connectées semblent, selon Faustine Kopiejwski, s’attaquer à deux nouvelles problématiques : « le droit à la ville en dénonçant le harcèlement de rue, et l’égalité salariale qui s’ajoutent au droit à disposer de son corps réclamé par nos mères, mais malheureusement toujours d’actualité ».

En effet, de Sofie Peeters à Paye Ta Shnek en passant par le happening de neuf étudiantes lyonnaises qui posaient la question « Ma façon de m’habiller mérite-t-elle de me faire agresser ? », les initiatives des femmes contre les violences sexistes dans la rue se multiplient.

Longtemps intériorisé, le harcèlement de rue est maintenant largement évoqué par des femmes à la conquête de l’espace public. Et c’est une étude du haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publiée le 16 avril 2015 qui a achevé de choquer l’opinion. En effet, le rapport révèle que 100% des utilisatrices des transports en commun interrogées disent avoir subi, au moins une fois dans leur vie, des violences sexistes et sexuelles. Le même jour, le collectif #Stopharcèlementderue interpelait les candidats aux régionales à réagir et invitait à partager un visuel visant à sensibiliser les usagers des transports à ces violences.

Appel entendu, puisque depuis, un plan de lutte contre le harcèlement dans les transports a été lancé par le gouvernement qui se mobilise plus généralement pour travailler sur l’environnement et rendre les espaces publics plus accueillants pour les femmes (renforcer l’éclairage urbain, plus de bancs, de toilettes publiques…) et plus égalitaires. C’est dans cette optique qu’Irma Guirao a lancé Hands Away, application permettant de signaler des agressions sexistes offrant un terrain d’expression et soutien aux victimes. Hands Away a aussi vocation à mesurer le phénomène en dressant une carte des agressions pour permettre aux pouvoirs publics d’agir : les données (anonymes) sont rétrocédées gratuitement à la Mairie de Paris, la RATP et la région Ile-de-France. Encore une action digitale visant à faire avancer les choses IRL.

C’est le même parti qu’ont pris les Glorieuses pour réveiller les consciences quant aux inégalité salariales. Inspirée par l’initiative Islandaise, l’association féministe cofondée par Alix Heuer a invité les femmes à cesser le travail le 7 novembre 2016 à 16h34 en signe de protestation contre les inégalités salariales et à inonder les réseaux sociaux avec le hashtag #7novembre16h34 et des visuels dédiés. Sorte de manifestation virtuelle via Thunderclap, outil permettant de planifier en masse des tweets et des posts Facebook à un moment T, dont la portée sociale aurait touché 1 757 288 personnes, soit 2072 % de l’objectif que les Glorieuses s’était fixé. Pourquoi le 7 novembre à 16h34 ? Parce que selon les calculs des Glorieuses, c’est la date symbolique de l’année où, compte tenu de ces inégalités, les hommes auraient déjà gagné ce que les femmes obtiennent en un an puisqu’elles sont en moyenne payées 15,5 % de moins que les hommes (sources Eurostat 2014). Même si ce combat n’est pas nouveau (les Islandaises manifestent depuis 1975), l’égalité des salaires n’est pas acquise, et si ces nouvelles formes de protestation émergent aujourd’hui, c’est que les progrès dans ce domaines sont même en recul. Selon le rapport du Forum économique mondial publié en octobre 2016, il faudra attendre 170 ans avant d’atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes au travail alors qu’en 2015, la même étude évaluait que l’égalité des salaires pouvait être atteinte dans 118 ans.

Si ces problématiques sont primordiales, Anaïs Bourdet ajoute qu’elles ne sont pas les seuls enjeux du féminisme d’aujourd’hui, dont l’avenir réside dans l’éducation - « tous ces comportements sont conditionnés, il faut les déconstruire » - et dans l’intersectionnalité car « il est important de se battre pour toutes les femmes, le féminisme ne peut pas être excluant ». Faustine Kopiejwski approuve : « La pluralité est un idéal à atteindre, et l’on doit inclure dans la lutte les femmes à l’intersection de plusieurs oppressions, comme le racisme ou l’homophobie ». Elles citent Rokhaya Diallo, journaliste, auteure, réalisatrice et militante très engagée dans la lutte contre le racisme, Sarah Zouak, à l’origine du Women Sense Tour qui valorise l’image des femmes musulmanes, ou encore Chimamba Ngozi Adichie, romancière nigérianne, comme les nouvelles figures inspirantes du féminisme. Et quitte à être inclusif, autant l’être complètement en offrant un visage mixte. Pour le collectif Georgette Sand, également engagé dans l’implication des hommes dans les luttes féministes, le soutien masculin est primordial pour dénoncer des inégalités dont tout le monde, les hommes comme les femmes, souffre. Avec #l’Homme féministe, vraie campagne pour faux parfum, les Georgette suscitent les vocations masculines car selon elles, le féminisme est aussi une affaire d’hommes.

Ainsi, sur le Tumblr de l’opération, on peut lire une vingtaine de témoignages de garçons s’assumant pleinement féministes, comme celui d’Olivier M. qui déclare : « Je n’aime pas qu’on stigmatise les gens que ce soit en fonction de leur sexe ou d’autre chose. Je m’assoie sur les clichés ! ». De la même façon, #Jamaissanselles, l’appel pour dénoncer le manque de femmes dans les manifestations publiques et événements médiatiques lancé par le « Club des gentlemen », groupe d'entrepreneurs et de personnalités numériques, a touché 32 millions d’internautes. L’homme serait-il l’avenir de la femme ? Si l’on en croit Emma Watson, il fait en tous cas partie de l’avenir du féminisme. La comédienne, nommée ambassadrice de bonne volonté d’ONU Femmes, mène depuis 2014 la campagne #HeForShe, enjoignant les hommes à militer pour l’égalité entre les sexes. Au cours des derniers mois de l’année 2016, #HeForShe a été le sujet de plus de 1,2 millions de conversations sur les réseaux sociaux dans le monde.

Que ce soit avec des tweets, des rassemblements, des hologrammes, des robots ou des graffitis, la quatrième vague du féminisme, portée par des hommes et des femmes du monde entier, est en marche.

Adeline Anfray

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