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Cibles de la désinformation sur les médias sociaux Le cas des réfugiés syriens au Québec

Réalisé par Jérémi Trudel

Depuis quelques années, les différentes plateformes de médias sociaux sont submergées par de fausses nouvelles ainsi que par des campagnes de désinformation. Il serait pourtant inexact de croire que les fausses nouvelles sont issues d’un phénomène nouveau. Il s’agit plutôt d’une réactualisation de processus anciens dans un nouvel environnement et dans de nouvelles configurations, explique Normand Landry, professeur à l’Université TÉLUQ et titulaire de la chaire de recherche du Canada en éducation des médias et droits humains.

« On croit que c’est nouveau, mais il n’y a rien de nouveau dans les fondements mêmes de la désinformation », poursuit-il. Il s’agit d’un « problème qui perdure dans le temps », à chaque fois adapté à une nouvelle polémique, un nouveau sujet d’actualité ou bien à de nouvelles plateformes.

La propagande et la désinformation sur les médias sociaux sont deux phénomènes différents. Pour Normand Landry, la distinction entre ces concepts est nécessaire. « La propagande, c’est de faire des campagnes publicitaires pour atteindre des objectifs, mettre en valeur des gens, créer des histoires, monter des histoires, souvent, c’est véridique », lance-t-il. De façon contraire, il indique que « la désinformation est menée par des entreprises systématiques qui ont l’intention de mentir, de détourner et de cacher les faits ».

Ainsi, la dernière campagne électorale fédérale canadienne de 2015 n’a pas été épargnée par diverses campagnes de désinformation à l’égard des réfugiés syriens au Canada. Différents acteurs de la société civile tels que des groupes identitaires, nationalistes et autres groupes d’intérêt ont tenté d’influencer l’opinion publique en multipliant la diffusion de fausses nouvelles dans la sphère publique. Selon les dernières données publiées en février 2019 par le gouvernement du Canada, quelque 60 000 réfugiés syriens se sont installés au pays depuis 2015. L’accueil de réfugiés était alors une promesse phare du parti libéral du Canada en réponse à la guerre et la crise des migrants en Syrie.

«Depuis mars 2011, la Syrie est en proie à un conflit qui a forcé plus de la moitié de la population à fuir. Des millions de Syriens ont quitté leur pays et des millions d’autres sont déplacés à l’intérieur du territoire. Cette crise, considérée comme la pire catastrophe humanitaire des temps modernes avec plus de 13 millions de personnes ayant besoin d’assistance.» (ONU, 2019)
  • (Source: photo libre de droits)

Le portrait de la désinformation et des fausses nouvelles au Québec pendant cette période révèle une pluralité d'enjeux quant au rôle du journalisme. Les journalistes doivent maintenant composer avec des publications trompeuses diffusées massivement par des citoyens sur les réseaux sociaux. Certains citoyens vont jusqu'à s'improviser «pseudo-médias», en partageant essentiellement du contenu non vérifié. Normand Landry fait remarquer que « dans un contexte où le métier de journaliste est précarisé et sans cesse soumis à des pressions économiques, le temps accordé à la vérification des faits est souvent limité. » De facto, plus les journalistes sont précarisés dans l’exercice de leurs fonctions, plus il devient difficile de faire leur travail de vérification des faits.

Comment les fausses nouvelles prennent-elles naissance ?

De son côté, le chroniqueur spécialisé en désinformation à Radio-Canada, Jeff Yates affirme « qu’il n’est pas rare que certaines rumeurs soient diffusées par des citoyens sur les réseaux sociaux. » Selon lui, c’est essentiellement « l’acceptabilité sociale du partage de contenu sans vérification », qui est souvent l’élément déclencheur d’une nouvelle qui deviendra éventuellement virale dans la sphère publique et sur les médias sociaux. De surcroit, il est valorisé de diffuser du contenu qui correspond aux valeurs et aux attitudes partagées au sein d'un même groupe. Dans d’autres circonstances, certaines rumeurs sont volontairement diffusées dans l’intention de tromper le public.

« Je dis depuis longtemps que c’est la vitesse qui tue sur les réseaux sociaux. Quand on va vite, c’est là que les erreurs surviennent » - Jeff Yates

Le partage de contenu sur les réseaux sociaux est justifié par un ensemble de raisons, explique-t-il « d’abord, il agit à titre de marqueur d’un groupe social. » C’est-à-dire que la publication associe l’individu à un groupe ou à une communauté qui partage des valeurs similaires. De plus, les fausses nouvelles présentes dans ces contenus ont pout but de « provoquer de fortes émotions ». Il estime que ces éléments ont tendance à faire diminuer le jugement critique des utilisateurs lors de la publication d’une fausse nouvelle. Selon une étude récente, les individus âgés de plus de 65 ans seraient plus enclins à diffuser des nouvelles sans vérification au préalable.

« Les fausses nouvelles produites à propos des réfugiés syriens présentaient des histoires dommageables à leur égard », déplore Jeff Yates. Il ajoute que les détails présentés dans les articles étaient pour la plupart « exagérés, voire inventés dans l’intention de susciter de la peur ». Selon lui, les producteurs de fausses nouvelles « jouent là-dessus » pour faire réagir.

Pour Camille Lopez, journaliste indépendante et vérificatrice de faits, il n’est pas rare de voir que « certaines nouvelles produites par des journalistes sont reprises par ces groupes et vulgarisées de façon malhonnête. » Elle remarque que la formule utilisée par certains groupes est souvent la même. « C’est vraiment d’aller exagérer des nouvelles qui sont vraies, expliquer des nouvelles mesures en cours, reprendre des textes de loi […] et ils enlèvent ce qui ne leur convient pas », dénonce-t-elle.

Travail de vérification de faits réalisé par Jeff Yates et Camille Lopez. (Sources: Journal Métro)

Comme d'autres avant lui, le cas des réfugiés syriens au Canada a donné naissance à de nombreuses histoires circulant sur les réseaux sociaux, dans lesquelles les faits défendus se sont révélés être faux. Cette période d’agitation politique s’est présentée comme une « réelle opportunité d’affaire pour certains groupes identitaires d’extrême-droite », selon Normand Landry. Le titulaire de la chaire de recherche du Canada en éducation des médias et droits humains soutient que « plusieurs histoires ont été créées dans l’intention de supporter leurs thèses », dans l’intention d’alimenter un climat de méfiance et aussi pour générer des appuis pour leur cause.

Le chercheur affirme d’ailleurs que des histoires similaires refont périodiquement surface dans la sphère publique, mettant en scène « les coûts des programmes sociaux pour les réfugiés, la perte de la souveraineté nationale, les actes de violence, le refus d’intégration ». Ultimement, ces fausses nouvelles sont publiées pour attiser la haine sur les réseaux sociaux.

Selon Sylvain Rocheleau, professeur au département de communication de l’Université de Sherbrooke, « l’objectif poursuivi par ces groupes est de faire en sorte que ces idées soient acceptées par le public, voire de rendre ces idées extrêmes normales », regrette-t-il. Il constate d’ailleurs que pour certains groupes, « leurs activités médiatiques, très certainement, ont comme but d’influencer sur les réseaux sociaux, pour que l’on diffuse ces informations au grand public ».

« Ça laisse la place à la machine à rumeurs qu’est l’humain. Souvent, on dit que la machine à rumeurs c’est l’internet, mais non, c’est nous qui mettons les bûches dans le feu. Ça fait partie de la nature humaine, c’est possiblement ce que les réseaux sociaux permettent de révéler. » – Sylvain Rocheleau

Il s’avère être « excessivement lucratif » pour les groupes ou les organisations de produire et de diffuser des fausses nouvelles sur les médias sociaux, selon Normand Landry. Selon lui, les « publicités automatisées » qui sont présentes sur les sites de fausses nouvelles génèrent un grand nombre de visites sur les pages de certains groupes. De surcroit, dans la plupart des cas, les fausses nouvelles ne sont pas « tellement politiques, mais économiques », affirme l’expert.

Comment la désinformation parvient-elle à se propager sur les réseaux sociaux ?

« Les réseaux sociaux ont un modèle économique qui favorise la propagation des fausses nouvelles », explique Normand Landry. C’est pourquoi il n’est pas rare de constater que certains contenus réapparaissent après un certain nombre d’années, souvent ajustés à quelques détails près.

Pour Camille Lopez, « les algorithmes des réseaux sociaux sont eux aussi responsables de la viralité de certaines fausses nouvelles », indique-t-elle. Selon la journaliste vérificatrice de faits, Facebook, twitter et les autres réseaux sociaux sont un « terrain fertile pour les campagnes de désinformation », car la propagation des fausses nouvelles se fait à l’intérieur de communautés et d’utilisateurs qui partagent les mêmes intérêts.

« Il y a des fausses nouvelles qui reviennent sur Facebook depuis 2007. On continue de les démentir, mais elles continuent à revenir. Si elles reviennent en force à chaque fois, c’est parce qu’il y’a des gens qui les partagent, certains les enregistrent sur leur ordinateur. » - Camille Lopez

L’experte soutient d’ailleurs pour sa part que « l’algorithme de Facebook est responsable du contenu présenté aux utilisateurs dans leur fil d’actualité ». Par exemple, les publications qui défileront auront tendance à « conforter les utilisateurs dans leurs valeurs, en exposant toujours plus de contenu stimulant ». Ce qui implique que nous pourrions être dans «une bulle» informationnelle où nous sommes sans cesse confortés dans nos certitudes.

Les biais de confirmation sont eux aussi responsables de la diffusion des fausses nouvelles, car ils influencent la façon dont les informations sont traitées parallèlement aux croyances existantes des utilisateurs.

Les cas de désinformation sur les réfugiés syriens ont par ailleurs montré un manque d’éducation du public à l’information. Pour Normand Landry, « la validation de la crédibilité des informations nécessite des compétences de base, notamment dans la vérification des sources et de leur crédibilité. »

Le fact checking, une solution pérenne contre la désinformation?

La vérification de faits permet bel et bien de mettre un frein aux campagnes de désinformation à l’égard des réfugiés syriens. Plusieurs articles de vérification de faits, réalisés par Camille Lopez et Jeff Yates, ont remis les pendules à l’heure, en misant sur la vérité.

Le journalisme de données et le fact checking sont deux spécialisations en plein essor. Pour Camille Lopez, « il y a de l’intérêt, le fact checking, c’est le beat journalistique à surveiller », reconnaît-elle. Cela dit, la vérification de faits est l’un des fondements de base du journalisme, mais il n’en est pas moins que l'action de démentir les fausses nouvelles sur le web est devenu plus important que jamais. Elle martèle que « les fact checkers ont un rôle d’éducation aux médias » à faire, notamment par la création de chroniques et de capsules de vérification de faits sur le Web.

« Le web a été ignoré par la profession journalistique, et ce pendant trop longtemps. On aime parler de ce que les politiciens disent, ce que les experts disent, mais il faut aussi couvrir ce que les gens sur les réseaux sociaux disent. » – Jeff Yates

Cette pratique émergente soulève un ensemble de questions quant à l’avenir du journalisme. Dans un contexte économique où la validation de l’information est dispendieuse, la pratique du fact checking tend à déroger du modèle actuel. Pour Normand Landry, « dans un contexte où tous les médias sont en compétition pour sortir la nouvelle rapidement, valider, prendre le temps et ralentir est contraire aux modèles économiques d’instantanéité».

La vérification de faits sur le Web incite les médias traditionnels à mettre à jour leurs pratiques, notamment en misant sur le travail des fact checkers. Cette nouvelle réalité est intrinsèquement liée aux transformations et aux évolutions du journalisme.

« Les médias sont mal pris par rapport à ça, leur réaction c’était d’une part : vous voyez, la société a besoin de nous, être capable de donner un reflet juste de la réalité. Nous avons des codes déontologiques et d’éthique. Je pense que ça montre l’importance de la crédibilité du bon journalisme dans l’exercice d’une démocratie libre. » - Sylvain Rocheleau

En somme, la désinformation concernant les réfugiés syriens au Québec permet de faire la lumière sur l’influence délétère de ce phénomène en pleine émergence sur les réseaux sociaux. Cette situation révèle le modus operandi des instigateurs des fausses nouvelles au Québec ainsi que leurs intentions. Néanmoins, la vérification des faits demeure fondamentale afin de limiter la diffusion de rumeurs sur les médias sociaux.

Intervenants

Created By
Jeremi Trudel
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Credits:

Created with images by LoboStudioHamburg - "twitter facebook together" • Donations_are_appreciated - "war syria civil war"

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