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Urgence climatique: les écoles de mode s’adaptent Face à l’urgence climatique, les écoles de mode s’engagent à modifier leurs pratiques pour former les créateurs de demain à un modèle de production plus respectueux de l’environnement.

Le 5 octobre 2019, 66 marques se sont associées pour le lancement d’une campagne nationale organisé par l’éco-organisme des textiles d’habillement, Eco TLC. À l’aide du slogan “Réparer, Réutiliser, Recycler” les marques tentent de sensibiliser les consommateurs à la seconde vie des produits textiles. Et pour la première fois, acteurs du luxe et grandes marques de distribution collaborent main dans la main dans un but commun. Parmis ces 66 entreprises, le groupe Kering, Monoprix, H&M ou encore Auchan. Ce sont aussi 3 300 points de vente ainsi que 15 000 collaborateurs qui sont mis à contribution.

Au-delà des grands noms de l’industrie, c’est notamment dans les écoles de mode que la notion d’éco-responsabilité prend tout son sens. “J’ai été embauchée pour piloter l’ensemble des initiatives du développement durable au sein de l’école” explique Andrée-Anne Lemieux, professeure à l’IFM (Institut Francais de la Mode). À son arrivée en septembre dernier, l’enseignante s’est vu confier le pôle de recherche sur le développement durable dans la mode et le luxe. “Avec la création de mon poste il y a quand même une vraie volonté d'intégrer le développement durable à l’ensemble des programmes donc c’est quand même un message très fort avec une ambition très forte” déclare-t-elle.

Avec l’arrivée de la fast-fashion, la mode dite conventionnelle qui proposait 2 collections par an, a laissé place à 24 collections par an pour la marque Zara, selon un article récent du Monde. On achète deux fois plus de vêtements qu’il y a 15 ans, selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l'énergie). La différence réside dans la durée de vie de ces vêtements qui est deux fois moins longue qu’auparavant. Autant de tissus réutilisable pour l’industrie ou pour les écoles de mode qui constitue un levier créatif pour les prochaines générations de designers.

“Beaucoup d’étudiants ont compris que l’existant pouvait devenir matière d’oeuvre”, explique Christian Tournafol, professeur à l’école Duperré.

Comment définir une mode éco-responsable?

Face à la surconsommation de vêtements, la mode éco-responsable apparaît maintenant comme une nécessité. Mais comment peut-on définir cette notion qui englobe plusieurs caractéristiques? Sloweare, la première plateforme française recensant, labellisant et accompagnant les créateurs éco-responsable, identifie la notion d’éco-responsabilité en trois grandes composantes.

Le développement durable: Ce concept repose avant tout sur un équilibre stable entre trois grands piliers: économique, écologique et social tout en s’adaptant à un changement climatique en constante évolution. Le plus important est de pouvoir satisfaire les besoins de la population actuelle sans empêcher les générations futures de pouvoir répondre aux leurs.

Agriculture raisonnée: L’agriculture raisonnée repose sur un équilibre entre productivité et environnement. Cependant, il ne s'agit pas d'une agriculture biologique, puisqu'elle s'affranchit librement de certaines contraintes.

Responsabilité sociale et environnementale: La mode éco-responsable met en lumière la responsabilité de chacun dans cette industrie, des fabricants aux consommateurs. En 2015, la loi transition énergétique pour la croissance verte est adoptée par la France. Un des grands objectifs de cette loi est de lutter contre les gaspillages mais aussi de promouvoir l’économie circulaire: de la conception des produits à leur recyclage.

En plus de se trouver dans chacune de ces composantes, l’éthique permet de se questionner sur la chaîne de valeur dans son intégralité, de la récolte des matières premières jusqu’à la vente.

Définir la mode éco-responsable est difficile car au-delà des grands principes qui la constituent, c'est aussi grâce à des initiatives réalisées à plus petite échelle que cette notion prend tout son sens. La plupart d'entre elle sont utilisées dans les écoles de mode.

Parmi elle, l'upcycling qui consiste à récupérer des vêtements ou tissus dont on n'a plus l'usage pour les transformer et leur donner une seconde vie. L'économie collaborative ou circulaire permet de partager des matériaux, des outils ou encore des savoir-faire au service d'une même communauté. Enfin, le zéro déchet permet de se servir de textiles usés ou de différents matériaux à d'autres fins. De vieux jeans peuvent devenir de bon isolants thermiques par exemple.

L'Institut français de la mode

L'école Duperré

Quels sont les moyens mis en place?

La priorité pour ces écoles est de transmettre différentes approches aux étudiants afin de repenser le processus de création dans son intégralité. L’un des moyens les plus simples et le plus accessible reste l’upcycling. Cette technique consiste à récupérer des tissus ou des vêtements dont on a plus l’usage pour leur donner une seconde vie et permet de limiter le gaspillage. “Actuellement on fait un projet avec Camaïeu” indique Christian Tournafol, professeur à l'école Duperré. “On récupère tous leurs invendus pour les transformer, pour refaire des capsules à partir de ça, on n'achète rien, c’est la matière d’oeuvre, il faut faire avec.” Progressivement ce procédé à su trouver sa place au sein de l’enseignement proposé par plusieurs écoles de mode parisiennes. Certaines enseignes l'ont bien compris et offrent même leurs fins de rouleaux. Cependant, il est difficile d’élargir ce modèle de production à une plus grande échelle pour le moment.

Repenser la fabrication d’un vêtement passe également par les matières premières. “La commission européenne explique que 80% des impacts environnementaux sont décidés lors des phases de conception et de planning.” expose Andrée-Anne Lemieux, professeur à l'IFM. Certains projets permettent aux élèves d'interagir avec des acteurs premiers du secteur. Cette année c’est sur la filière de la laine que l’IFM à porté son attention grâce aux “Rendez-vous de la filière” en collaboration avec la société Made in Town. “Une fois par mois un acteur de cette filière vient à l’IFM, on peut avoir un éleveur de mouton par exemple.” explique Andree-Anne Lemieux. Le but de ces rencontres est avant tout de sensibiliser les étudiants sur cette thématique mais aussi de revaloriser des filières de laines françaises et donc une production locale. “La traçabilité n’est pas nécessairement le coeur du métier de créateur mais plus il aura conscience des enjeux de l’ensemble de la chaine mieux ce sera”.

Il n’a jamais été aussi important d’informer les futurs créateurs de même que les consommateurs sur les alternatives responsables que peut proposer ce secteur. ”Moi je suis le partisan de l’effet papillon donc si j’ai 100 personnes devant moi et que j’en ai convaincu une, je suis content.” explique Christian Tournafol. Le temps d’un week-end, l’école Duperré à ouvert ses portes pour l’événement “Paris aime la mode qui s’engage”. Étudiants, associations et marques engagés pour une mode plus éthique se sont partagé les lieux autour de tables rondes, de conférences et de plusieurs ateliers. Une de ces conférences avait pour thème l’éducation dans les écoles de mode à l’éthique dans la mode. “Il ne faut jamais chercher à convaincre tout le monde, il faut juste être ravi que certains ai compris et puisse transporter l’idée ailleurs.”

Les nouveaux défis des créateurs

Malgré toutes ces alternatives, se lancer sur le marché de la mode peut être compliqué pour les créateurs. “Il y a peu d’entreprises qui sont vraiment pleinement engagées et de très grosses entreprises il y en a vraiment peu” indique Christian Tournafol. Certaines entreprises sont engagées mais sont de très petites structures ce qui est plus compliqué pour les étudiants qui recherchent un travail. Depuis 2011 L’Institut français de la mode a mis en place IFM Labels, un programme d’accompagnement pour les jeunes marques. "Chaque année on en sélectionne 6 et on les accompagne pour faire croître leur business, cette année parmi les 6 marques, 3 sont dans une optique éco-responsable" explique Andrée-Anne Lemieux. À travers ce programme, les créateurs sélectionnés reçoivent une aide personnalisée par une équipe de professionnels du secteur.

“Je voulais connaître mes fournisseurs, je voulais avoir la possibilité d’aller chez eux et de voir qui sont les personnes derrière ce travail.” explique Sandy.

Au delà de la fabrication, le financement est la partie la plus compliquée pour les jeunes marques qui débutent. Il y a deux ans, Anouk Pépin, étudiante à l’école Duperré à lancé sa marque “La Bananeraie” entièrement basée sur de l’upcycling. “Tu investis mais à ton niveau.” explique-t-elle. Une petite somme pour mon tissu, une autre pour une promotion Instagram, toutes ces petites sommes font une grosse somme pour une étudiante comme moi.” Sans ce financement, il est difficile d'accroître sa visibilité et sans visibilité il est encore plus difficile d’augmenter ses ventes, que ce soit dans les magasins ou bien sur les réseaux sociaux. C’est vrai que les enjeux de mode sont compliqués parce que ça demande de l’argent, ça demande de l’investissement, il faut se faire connaître. On est tout seul.” déclare Christian Tournafol.

Selon une étude récente de l’IFM, la moitié des français n’achètent pas de produits issus d’une mode durable par manque d'informations sur ce secteur. Seulement 22,8% ont connaissance d’une marque proposant des produits issus d’une mode durable. “Je suis reconnaissante que l’IFM me sélectionne, ca veut dire qu’on gagne en notoriété et c’est pareil vis à vis de nos fournisseurs et vis à vis de nos boutiques surtout en France.” indique Sandy. Lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux, certains créateurs ne manquent pas d’inventivité pour réunir une communauté. “Je n’essaie pas de plaire à une certaine communauté en la visant, j’essaie de garder mon identité et de la communiquer à ma manière.” explique Anouk.

La mode éco-responsable prend peu à peu de l’ampleur face à la fast-fashion. “Tout l’enjeu c’est justement de voir comment on peut être responsable tout en faisant évoluer une créativité” explique Andree-Anne Lemieux. Cette problématique est donc le futur défi pour les prochaines générations de créateurs. “Nous c’est sur qu’on voit une évolution quand même importante au niveau de la relève, au niveau des étudiants avec une sensibilité quand même beaucoup plus forte. “ conclut Christian Tournafol. A l’ère d’une offre toujours plus abondante, les consommateurs ne savent plus où donner de la tête et ont de plus en plus de mal à faire confiance aux marques. Ils demandent maintenant un engagement et même plus, un parti-pris assumé, qu’il soit environnemental ou social. Le consommateur cherche une identité, un vêtement spécial et presque unique pour se différencier de la masse et des vêtements issus de la fast-fashion.

“Quand on rencontre des étudiants en école de mode, tous les projets de fin d’étude sont tous autour de l’éco-responsabilité” explique Marie Dupin, directrice de l’axe mode chez NellyRodi, l'agence de conseil en intelligence Business et Créative. L’engagement devient donc une nécessité et non plus une option, aussi bien pour les consommateurs que pour les créateurs. “La jeune génération de designer est très sensible à ces problématiques là donc ca va forcément avoir un impact sur les marques elles-même parce que ce sont les futurs recrues des maisons ou des marques” explique Marie Dupin. Mais les grands noms de cette industrie sont-ils prêts à se réinventer, quitte à repenser l’identité de leur marque pour ne pas devenir obsolète?

Anouk Pepin est étudiante à Duperré, l’école supérieure des arts appliqués. En 2017, elle lança sa marque La Bananeraie sur un principe de commandes personnalisées. Rapidement, ce modèle de commandes ne lui convenait plus. Elle décida de se lancer dans la création de collections capsules, des petites collections de pièces uniques en utilisant la technique de l'upcylcing. Mais comment concilier éco-responsabilité et créativité?

- Crédit photo: © Nicolas Krief / - Crédit photo: good.is / - Crédit photo: © Jakob MacFarlane Cité de la Mode et du Design / - Crédit photo: © École Duperré Paris