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Le visa vert Un permis de végétaliser encore imparfait

Des rues étroites, peu de grands espaces, des routes encombrées...à Marseille, difficile de trouver la place pour créer de beaux espaces végétaux. Alors la municipalité compte sur les habitants pour fleurir et verdir le centre-ville. Une jardinière ici, des pots là, quelques murs couverts d'un lierre grimpant. Depuis presque deux ans, les jardiniers amateurs de Marseille peuvent obtenir le "visa vert", ou permis de végétaliser, papier par lequel la mairie leur donne le droit d'occuper l'espace public avec des plantes. L'idée, neuve, encore méconnue, ne séduit pas autant qu'espéré. Elle apporte également trop peu aux petites mains vertes bénévoles, déçues du manque de soutien institutionnel.

Quand le visa vert tourne au calvaire

À deux pas de l'effervescence de la gare Saint-Charles, la petite rue Fortuné Lavastre semble dormir. Pas un son, peu de passants, à peine l'écho d'un ronronnement de voiture. Une rare pluie tombe sur Marseille. La façade jaune de la récente résidence bordant le trottoir essaie de percer le léger voile gris, mais c'est la doudoune rouge de Françoise qui éclate de couleur et attire immédiatement l’œil. Penchée au-dessus des grands pots noirs, à l'angle des rues Fortuné Lavastre et Bernard du Bois, la jardinière bénévole fouille dans les amas de plantes grasses. Sa main revient pleine d'un mouchoir usagé, puis de plusieurs papiers de bonbons. Elle va les jeter dans une poubelle proche, sans un mot. C'est une tâche quotidienne, explique-t-elle ensuite, plus fataliste que contrariée. Chaque jour, de nouveaux détritus viennent envahir les plantes verdoyantes qu'une dizaine de riverains tente de faire prospérer. L'incivilité ne surprend plus Françoise. Si ce n'était que cela, soupire-t-elle en se dirigeant vers son domicile, la résidence à la façade jaune, de l'autre côté de la rue.

Françoise Johnson vérifie chaque jour qu'aucun détritus ne se trouve dans les plantes rue Fortuné Lavastre.
" On nous avait dit que c'était compliqué d'avoir le visa vert "

Cela fait plus d'un an que le collectif d'une dizaine de personnes auquel appartient Françoise Johnson possède le visa vert. Donnant à ces riverains amoureux des plantes le droit de végétaliser leur environnement proche, le document délivré par la mairie en septembre 2016 n'a pas été obtenu sans mal. "Il a fallu du temps. Il ne faut pas être pressé !" raconte Françoise. Elle extirpe plusieurs pochettes d'un meuble, étale des documents sur la grande table de son séjour. Des croquis de projection avant / après, des devis, le dossier envoyé à la mairie en avril 2016 est solide. "On nous avait dit que c'était compliqué d'avoir le visa vert, continue Françoise. Mais on avait envie de mettre des plantes. On s'est dit que ce serait sympa, dans ce quartier récent sans beaucoup de vert. Et aussi, [c'était] pour empêcher les voitures de se garer n'importe comment." Les jardiniers volontaires pouvaient disposer d'une aide financière grâce à un fonds de participation des habitants, à la condition d'obtenir le visa vert. C'est chose faite en septembre 2016, un peu tard au goût de Françoise : il s'est écoulé presque six mois depuis l'envoi du dossier.

Françoise et le collectif de riverains, en relation avec le Comité d'Intérêt de Quartier, ont monté un important dossier pour obtenir le visa vert. À droite, certains des croquis présentés à la mairie.

Françoise oublie vite cette contrariété, concentrée, avec ses compagnons jardiniers bénévoles, sur l'embellissement de leur petite rue. Ils plantent des herbes aromatiques au pied des treize arbres de l'allée, installent de grandes poubelles noires qu'ils remplissent de plantes grasses à la fourche entre leur rue et celle venant de la gare Saint-Charles. Françoise est plutôt fière du travail accompli. "Je suis assez contente, dit-elle. Les gens nous disaient 'bravo, c'est une bonne idée'. Et les pots sont encore là, un an après." Car, Françoise l'admet, il y avait une certaine angoisse à l'idée que les pots se volatilisent la nuit. Cela n'est jamais arrivé, mais des plantes, et même du terreau, ont été volés.

"C'est galère"

Au fil des mois, les problèmes s'accumulent pour les heureux détenteurs du visa vert. Outre les détritus dans les plantes grasses et les vols, les herbes aromatiques au pied des arbres donnent du fil à retordre aux riverains jardiniers. "C'est galère, admet Françoise. On a des tous de rats qui font que la terre et l'arrosage s'en vont, on a des arrachages (…) c'est au ras de la terre donc les gens qui viennent nettoyer le matin balaient tout." Solution trouvée par une riveraine : des grillages, sur plusieurs pieds d'arbre, posés avant l'été 2017. Est alors arrivé un autre problème : la sécheresse durant plusieurs mois, qui a contraint les jardiniers bénévoles à de gros efforts pour sauver leurs plantes. "On a galéré tout l'été pour tout arroser. On a demandé à la mairie si on pouvait avoir accès à un point d'eau, on n'a jamais eu de réponse. On s'est démerdé avec des arrosoirs."

À gauche, les herbes aromatiques protégées par un grillage. À droite, à la place des plants, arrachés, des détritus et un trou à rats.

En septembre, pour célébrer les un an de leur visa vert et la survie de leurs plantes à un été très sec, les riverains organisent une petite fête, dont Françoise garde un excellent souvenir. "Cela a insufflé une bonne dynamique dans le quartier. Et puis en octobre, catastrophe."

"Ils ont tout arraché. Ils ont fait un travail de cochons"

Alertée par une voisine, Françoise, un matin d'octobre, découvre que les tuteurs qui entouraient les jeunes arbres de la rue ont été enlevés. Problème, ceux qui se sont chargés de la tâche n'ont pas fait grand cas des herbes aromatiques au pied des arbres. "Ils ont tout arraché, ils ont fait un travail de cochons." Outrés par cette destruction de leur travail, les riverains contactent Monique Cordier, l'élue en charge des Espaces Naturels Parcs et Jardins de Marseille. "Elle nous a dit que ce n'était pas son service." Les habitants sont renvoyés vers EuroMéditerranée, établissement public de rénovation urbaine, qui répond ne pas disposer de la compétence pour des travaux de ce genre. Impossible de découvrir qui porte la responsabilité de l'arrachage des plantes, mais ce n'est pas ce qui contrarie le plus Françoise.

"Peu importe. Ce qui est vraiment décourageant, c'est qu'il n'y a pas de réponse de l'institution, ils se renvoient tous la balle, plutôt que d'admettre qu'ils ont fait une bourde et essayer de la réparer. (…) On voudrait remettre en état, mais pour ça il faut une aide financière, et l'assurance que ce ne sera pas encore enlevé."

Françoise est-elle dégoûtée du visa vert ? Non, tempère-t-elle. Si l'arrachage des plantes aromatiques a déçu les riverains et cassé la dynamique insufflée par les séances de jardinage et la petite fête de septembre, les habitants de la rue Fortuné Lavastre sont bien décidés à continuer leurs efforts pour garder quelques coins de verdure dans leur quartier. Ils attendent néanmoins un geste de la Ville, et une amélioration du visa vert, pour que le permis ne soit plus un simple bout de papier. "On n'a pas été aidés au début, souligne Françoise. Puis on a saccagé notre travail et l'élan qu'on pouvait avoir. [Le visa vert], c'est pas encore au point. On attend des réponses, pour savoir ce qu'on fait. On va pas encore travailler pour rien !"

Françoise et son collectif devraient bientôt recevoir leurs autocollants, incitant passants et responsables de l'entretien à prendre garde aux plantations, par courrier. Un premier pas, alors que pour eux, le visa vert commence à virer au rouge. Les réponses de la mairie aux problèmes rencontrés par les utilisateurs du permis de végétaliser arrivent au compte-goutte. La direction des Espaces Naturels avoue avoir connu récemment un changement de responsables, ce qui a ralenti le développement du visa vert, lancé en 2015 ; il lui paraît par ailleurs difficile de faire plus contre les vols et dégradations.

"C’est impossible de tout contrôler"

Les riverains de la rue Lavastre ne sont pas les seuls à avoir été victimes d’incivilités. Les dégradations de pots de fleurs sont très fréquentes dans le centre-ville. Face à la colère et aux réclamations des mains vertes bénévoles comme Françoise, la mairie avoue son impuissance. "Nous manquons d’effectifs pour surveiller, dit Mireille Gouiran, responsable de la division Parcs et Jardins à la mairie de Marseille. C’est impossible de tout contrôler. En plus des dégradations, il y a également des restaurants qui mettent des plantes devant leur établissement sans autorisation. On ne peut pas freiner ce genre d’initiatives."

Mireille Gouiran (à g.) et sa collaboratrice Lysiane Declève centralisent les initiatives citoyennes de végétalisation des rues.

Pendant longtemps, la municipalité est restée simple spectatrice de ces initiatives citoyennes pour verdir le centre-ville. Constatant que les plantes étaient disposées sans aucun encadrement et gênaient parfois le passage sur la voie publique, voire les interventions des pompiers, la Ville de Marseille tente depuis l’automne 2015 d’encourager la végétalisation grâce au visa vert, mais en y posant des limites Concrétisé par une charte de "bonne végétalisation", le permis commence à porter ses fruits. Après une période de rodage de près de deux ans, la prochaine étape est de renforcer l'attractivité du visa vert et de raccourcir les délais d'obtention.

À ce jour, la direction des Espaces Naturels a reçu deux cents demandes de renseignement via son site internet. Mais seuls trente visas verts ont été délivrés. Trop peu. "Nous n'avons jamais dit non à un demandeur mais nous avons changé la direction, nous faisons donc face à un blanc administratif et cela entraîne un retard dans l’octroi des visas verts" estime Mireille Gouiran. Tout devrait rentrer dans l’ordre en début d’année prochaine. Il faudra tout de même prendre son mal en patience car entre la vérification du respect des normes environnementales et l'évaluation de l'occupation de l'espace public, la procédure d’acquisition est très longue. "Pour fleurir la rue devant chez soi, il faut se rendre sur visa-vert.fr et monter un dossier très précis. Nous demandons de faire un croquis ou un plan pour voir si le projet de végétalisation de la rue ne va pas gêner l’intervention des pompiers par exemple", explique Mireille Gouiran. Si toutes les conditions sont remplies, la commission technique délivre une autorisation d’occupation temporaire (AOT) de l'espace public. Et s'assure que la charte est respectée sur le long terme. "Nous demandons ensuite aux végétaliseurs de nous faire un suivi photo de leur jardinière. Malheureusement, cette demande est rarement suivie d'effets", déplore Lysiane Declève, collaboratrice de Mireille Gouiran.

"L'objectif est de créer du lien social et d'avoir un bouche-à-oreille."

Les prochaines années s’annoncent fleuries pour le visa vert. La mairie mise sur de nouvelles mesures pour accroître sa popularité et faire de nouveaux adeptes. "Nous pensons à un kit d’accompagnement avec l’octroi du permis comme par exemple donner des graines ou du terreau (...) nous allons également installer des petites pancartes pour indiquer aux passants que les plantes sont là grâce au visa vert. L’objectif est de créer du lien social et d’avoir un bouche-à-oreille", assure Lysiane Declève. Plus globalement, le visa vert s’inscrit dans une politique environnementale dont l'objectif est de transformer, à terme, Marseille en un îlot de biodiversité. Même si la tâche s’annonce difficile, la municipalité multiplie donc les initiatives en plaçant le citoyen au cœur de ses projets. "Jardins collectifs, fermes pédagogiques…Toutes ces initiatives viennent de la société civile. C’est une façon pour les habitants de se sentir utile et de jouer un rôle au niveau local. Nous n’avons plus qu’à surfer sur cette vague de végétalisation qui s’annonce très prometteuse dans les années à venir." Le visa vert, porté par des jardiniers bénévoles bien décidés à embellir leur ville, semble avoir de beaux jours devant lui.

Végétaliser la ville : des mains vertes de talent

Boulevard de Casablanca, dans le 15e arrondissement de Marseille, près de l’hôpital nord et des bars d’immeuble, un trou de verdure : 150 mètres carrés de terrain situés en face de petites maisons bien alignées. Un panneau indique "Jardin des Rochers." Cet ancien dépôt, voire décharge publique, les parents de Jeanine Tchordikian ont décidé, dans les années 1970, de s’en saisir et de le transformer. "La mairie a même voulu baptiser le jardin au nom de ma mère. J’ai refusé. Je voulais quelque chose de commun, de collectif." À 76 ans, Jeanine a pris la relève de ses parents. Elle s'occupe du jardin depuis sa retraite, en 2002, et ne manque pas d'aides-jardiniers. Dans le quartier, "tout le monde met la main à la pâte !"

Jeanine Tchordikian (en haut) pose devant le "Jardin des Rochers". L'ancienne décharge publique est devenue un agréable coin de verdure, fleuri même en décembre, et apportant des couleurs à ce quartier du 15e arrondissement.

Le "Jardin des Rochers" est devenu un jardin participatif. Bien qu’appartenant à la mairie, ce sont les amis de Jeanine et sa famille qui s'impliquent pour le faire vivre : entre le voisin qui donne un coup de main pour l’entretien des plants en pierre et celui qui offre des fleurs, l'ancienne friche abandonnée est devenue au fil des ans un lieu de partage, et une institution au sein du quartier. La mairie de secteur l’a bien compris et a elle aussi contribué au bon fonctionnement du terrain. Elle a livré des fleurs et installé les tuyaux d'arrosage.

Dans le "Jardin des Rochers", Jeanine ne cultive pas que des fleurs ou des plantes grasses. L'endroit tient aussi du potager et du verger, avec ses herbes aromatiques, ses figues de barbaries et ses oignons.

L’entretien du jardin est devenu un loisir à temps plein de pour Jeanine, et elle ne s’en plaint pas. "Je ne suis pas une experte au départ. Je suis juste une passionnée. Je ne connais pas le nom de toutes les plantes (…) mais elles sont toutes mes préférées." Elle a su tirer le meilleur de cette passion et s'est lancée un véritable défi en se présentant plusieurs fois au concours "Marseille en fleurs." "J'ai participé plusieurs fois au concours. Cette année, j’ai eu le premier prix, et le troisième [pour les] Bouches-du-Rhône. La prochaine fois, je fais partie du jury." Ce prix remporté est le fruit d’un travail quotidien, toute l'année. "Je passe 5 à 6 heures dans le jardin" raconte Jeanine.

Depuis deux ans, la mairie veut encadrer les initiatives personnelles de végétalisation de la ville. Le "Jardin des Rochers" fait partie de ces projets citoyens, et Jeanine a dû se plier à la nouvelle règle. "Le maire m’a demandé d’acquérir le visa vert car les normes de la charte devaient être respectées (...) Ce n’est finalement que l’officialisation de mon jardin." Ce "permis" n’a rien changé au quotidien vert de Jeanine. Seul signe visible : lorsqu’elle a remporté le concours de "Marseille en fleurs", c’était sous l’étiquette visa vert. Depuis qu'elle a obtenu ce permis de végétaliser, la mairie lui a livré du terreau, une prise pour arroser son jardin et quelques plantes. Le visa vert, pour Jeanine, est plutôt une bonne initiative. Alors que certains regrettent le manque d'accompagnement institutionnel, elle plaide pour la patience "C’est une initiative récente. Je pense qu’il faut attendre un peu pour voir l’évolution de ce projet." Quant aux dégradations, cauchemars de Françoise, Jeanine aussi en fait les frais : plus qu’un souci d’encadrement, c’est un problème de civisme pour lequel elle n’incrimine pas la gestion municipale.

Une ancienne décharge devenue un jardin cultivé. Des morceaux de friche carrés de verdure au cœur de Marseille. La création d'un visa vert : la nature s’invite dans la ville, et ce n’est pas pour déplaire à Jeanine pour qui "les gens en ont marre de tout ce béton !"

Réalisé par Olfa AYED, Simon GONZALEZ et Camille HUPPENOIRE

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