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Washington D.C : une capitale qui tend la main aux personnes sans-abri ? À la rencontre de celles et ceux qui vivent la capitale depuis l'extérieur

Après avoir atteint un pic en 2016, la capitale a vu le nombre de personnes sans-abri baisser. Un bilan dont la maire, Muriel Bowser se félicite et qui semble refléter l’engagement de la ville à éradiquer l’itinérance dans ses rues. Washington DC serait-elle dans la bonne direction ?

17% de personnes sans-abri en moins entre 2017 et 2020, c’est le bilan de la ville de Washington DC dans sa lutte pour mettre fin à l’itinérance. Capitale fédérale des États-Unis, la première puissance mondiale, Washington DC compte comme bien souvent ailleurs des milliers de sans-abri dans ses rues.

Le 24 juillet 2018, la maire de la capitale fédérale Muriel Bowser prononçait un discours lors de la conférence annuelle de la National Alliance to end Homelessness (organisation non partisane engagée à prévenir et mettre fin à l’itinérance aux États-Unis), et soulignait les accomplissements majeurs réalisés par son administration afin de réduire le nombre de personnes et familles sans-abri dans la ville de Washington D.C. (voir vidéo ci-dessous)

L’accent sur les familles

Aujourd'hui, le bilan de la mairesse actuelle, ce sont également 40% de familles en situation d’itinérance en moins depuis 2017. L'accent sur les familles remonte à son annonce, en 2018, de vouloir détruire le DC General Family Shelter, un refuge qu’elle juge trop grand, trop vétuste et trop isolé pour accueillir décemment des familles et des enfants sans-abri.

Changement de plan désormais : il faudra, selon elle, engager la ville dans son entièreté pour, à long terme, mettre fin à l’itinérance dans la capitale fédérale à long terme. Pour cela, chacun des 8 quartiers, ou « wards », du district ont été mobilisés en accueillant les familles dans des refuges provisoires, à taille humaine, baptisés « Short-term Housing programs ». Ce programme d’envergure est accompagné d'un calendrier tout aussi ambitieux : 3 premiers refuges disponibles dès l’automne 2018 puis la totalité prête dans les 18 mois qui suivent.

Aujourd’hui, en mai 2020, et selon les dernières mises à jour du site du gouvernement, 3 de ces refuges pour familles ne sont pas encore opérationnels, dans les wards 1, 3 et 6. (source : OpenData DC)

Mais malgré ces initiatives, beaucoup de travail reste à faire en ville. En 2018, il y avait encore 103 personnes sans-abri pour 10 000 habitants, à Washington DC, soit le plus gros taux par tête aux États-Unis, avant même les villes de Boston ou New-York. Un an plus tard, la capitale américaine dénombrait environ 6 500 personnes sans-abri, selon le conseil inter-agences sur l’itinérance (US Interagency Council on Homelessness).

L’escalade des loyers, un frein pour les jeunes

Le fléau de l'itinérance continue donc de sévir dans la capitale, et repose principalement sur le prix exorbitant des loyers qui ne cesse d’augmenter. Selon une étude du gouvernement américain sur l’état de l’itinérance dans le pays en 2019, le nombre de personnes sans-abri chuterait de 36% à Washington DC si le marché des loyers était dérégulé. Sur le marché des achats de propriété, les prix restent également au plus haut.

Selon YardiMatrix, une agence chargée de réaliser des études de marché pour des professionnels du secteur immobilier, les prix de vente à Washington DC en 2019 s'élèveraient en moyenne à 220 000 dollars environ, une somme inatteignable pour les habitants les plus démunis de la capitale. Ces chiffres sont d'autant plus exorbitants qu'ils dépassent de 60 000 dollars la moyenne nationale.

Cette ligne de fuite paraît peu envisageable, compte-tenu de l'effervescence économique qui s’opère de plus en plus dans la capitale. « Il y a énormément de gens talentueux qui viennent s’installer à Washington DC pour des jobs super importants et c’est une bonne chose ! Ça fait prospérer la ville sur de nombreux aspects. Mais contrairement à de nombreux habitants de DC, ces personnes peuvent se permettre de payer beaucoup plus cher leur loyer, explique Kyla Woods, experte jeunesse au sein de l'association DC Doors. Beaucoup de personnes qui ont vécu à Washington toute leur vie se rendent compte aujourd’hui qu’elles ne peuvent plus vivre ici. C’est injuste. »

Un mécanisme qui pousse les promoteurs immobiliers à profiter de l’augmentation du salaire moyen induit par l’arrivée de ces nouveaux habitants fortunés, en oubliant les autres habitants dont les salaires ont stagné. En tant que membre du conseil inter-agences sur l’itinérance (Interagency Council on Homelessness), ce qu’il faut, selon Kyla, c’est avant tout rétablir un équilibre qui puisse à la fois laisser de l'espace à la croissance économique tout en réfléchissant à plus d’équité dans l’accès au logement pour les personnes en situation de pauvreté : « Une des meilleures manières de faire ça, c’est en continuant d’augmenter le salaire minimum et en se concentrant sur les revenus », estime-t-elle. Selon elle, si la multitude de programmes d'appui initiés par la ville pour venir en aide aux personnes sans-abri sont formidables, « on doit aussi agir par le biais de la législation. »

En effet, depuis quelques années, la ville de Washington DC s’applique à subventionner de nombreux projets fonciers de rénovation, entraînant la démolition de bâtiments dans des quartiers autrefois abordables, dont de nombreux logements sociaux : « À chaque fois qu’on se retourne, un bâtiment est démoli, et un nouveau apparaît à sa place. Mais, cette fois-ci, il est beaucoup plus cher ». Ce mécanisme a également un impact dramatique sur la capacité des jeunes à se loger dans la capitale, ajoute Kyla. C’est d’ailleurs ce sur quoi elle concentre ses efforts, au sein de son association, Zoé's Doors. Selon elle, si la mairie met en place des programmes et qu'« un certain pourcentage est dédié à la construction de logements abordables, mais cela ne correspond pas du tout au nombre de personnes qui vivent dans la pauvreté à DC. »

Zoé’s Doors est un centre d’accueil de jour pour jeunes sans-abris qui a ouvert ses portes il y a peu au sein de DC Doors, une organisation créée en 2011 et qui, d'abord comme une structure d’aide pour les communautés latino-américaines, puis plus largement pour aider les communautés touchées par l’itinérance dans la capitale à trouver un logement abordable, durable et stable.

Kyla Woods est membre de l'équipe de DC Doors et fait aussi partie du Youth Action Committee, un comité qui représente et donne une voix aux jeunes dans la capitale.

C'est ici que les membres de Zoé's Doors reçoivent les jeunes pour la première fois. "On essaie de faire en sorte qu'ils n'aient pas à raconter plusieurs fois leur histoire, alors on apprend à bien les connaître avant de les rediriger vers un case manager (celui ou celle qui s'occupera précisément de leur cas) Parler d'instabilité du logement, ça devient vite lourd pour eux", explique Kyla.

Les locaux de Zoé's Doors sont à l'image des jeunes qu'ils reçoivent : véritable lieu de vie, Zoé’s Doors leur permet de laisser libre cours à leur imagination et leur talent. De nombreuses fresques murales jalonnent ainsi les couloirs de la structure.

Travailleurs sociaux et jeunes cohabitent au sein des locaux, où les bureaux se situent dans le hall principal, et sont accessibles aux jeunes.

Loin de n'être qu'un lieu administratif, Zoé's Doors accueille aussi les jeunes dans un environnement chaleureux où ils peuvent se restaurer et passer du temps dans le foyer.

A l’entrée même de Zoé’s Doors, beaucoup de documents sont proposés au jeune public, leur permettant de s’informer sur tous les services disponibles et auxquels ils ont droit dans la capitale.

Selon un recensement effectué par l'organisation elle-même (Homeless Youth Count), 1 306 jeunes se trouvaient à la rue ou en situation d'itinérance en 2019 à Washington DC, soit 10 fois plus que ce qu'annonçaient les données fournies par le gouvernement fédéral. Parmi eux, 1 245 avaient entre 18 et 24 ans tandis que 61 étaient mineurs. Ces sont des chiffres qui restent presque équivalents à ceux de l'année précédente. (1 328 jeunes en situation d'itinérance)

Familles et jeunes sont en ligne de mire pour la municipalité de Washington DC, qui n'a cessé de mettre en place ou de subventionner des programmes pour les femmes et leurs enfants dans les premières années. Mais qu'en est-il des hommes seuls sans-abri ? Heureusement pour eux, la ville n'est pas la seule à tendre la main. L'aide apportée aux itinérants est d'abord une histoire de solidarité.

Les organisations solidaires, un pilier

Situé en centre-ville, Charlie’s Place occupe les locaux d’une église, mise gratuitement à leur disposition. C’est à cet endroit même que les bénévoles accueillent les sans-abri.
Ancien itinérant, John Wales est devenu un membre actif de Charlie's Place. Depuis 8 ans, il contribue à la bonne gestion de la structure, où une équipe de quatre employés (dont il fait partie) et des bénévoles se relaient.

Adam’s Place Shelter, Mickey Leland House, Nativity Shelter for Women...Comme Charlie’s Place, de nombreuses structures associatives viennent en aide aux sans-abri dans la capitale fédérale. Il s'agit d'une aide précieuse, supérieure en nombre à celle mise en place par la mairie, estime John Wales, employé au sein de la structure. Tous les matins, du lundi au dimanche, Charlie’s Place ouvre ses portes de 6 h 30 à 8 h 30 pour servir le petit-déjeuner. Entre 50 et 70 sans-abri viennent quotidiennement se restaurer.

Existant depuis 1990, l’organisation offre de nombreuses activités pour les itinérants, en plus des repas qu’elle distribue bénévolement : thérapie par l’art, groupes d’écriture ou encore diffusion de films, elle apporte en plus un soutien et une aide fondamentales. Par ailleurs, l'association assiste les personnes itinérantes dans leurs démarches de logement, d’emploi, de sécurité sociale, ou encore d'accès à des soins mentaux. Un service médical est mis à disposition des bénéficiaires, sans assurance nécessaire, ce qui représente une aide inestimable, dans un pays où les soins médicaux sont hors de portée pour des millions d’Américains.

Street Sense Media, le média des sans-abri pour les sans-abri

Créé en août 2003 par deux bénévoles, Street Sense Media reste aujourd’hui le seul journal à Washington DC produit par et pour les personnes sans-abri et les habitants les plus pauvres de la capitale. Publié toutes les deux semaines, un mercredi matin sur deux, à raison de 9 000 exemplaires, le journal est disponible dans 150 points de vente.

En plein centre-ville de la capitale, Sybil Taylor, arbore timidement son journal. Cette quarantenaire, sans-abri, parcourt ce jour-là les bouches de métro de la capitale pour vendre et promouvoir le titre pour lequel elle travaille depuis peu. La vendeuse admet entre deux mots qu’il n’est pas si facile de vendre un journal réalisé par des sans-abri et traitant des sans-abri. “Il y a des jours difficiles”, déclare-t-elle, avant d’ajouter : “les gens n’y prêtent pas toujours attention.”

Les journaux sont vendus dans les lieux publics (coins de rue, marchés de producteurs, devant les stations de métro) pour 2 $ ou plus, et une application mobile est disponible pour que les clients puissent payer les vendeurs directement sans argent liquide. “La plupart des clients sont des professionnels en activité, et viennent de tous horizons”, explique Maddie Cunningham, directrice des communications au journal. Street Sense Media compte aujourd’hui une équipe de quatre personnes employées à temps plein, quatre personnes à temps partiel et un groupe de 130 vendeurs répartis en ville. La particularité des vendeurs est d’être actuellement sans domicile fixe ou de l’avoir déjà été. Le journal donne ainsi aux personnes sans-abri et en situation d'extrême pauvreté la possibilité de gagner un revenu, d'acquérir de nouvelles compétences professionnelles, d'accéder à des services et de pouvoir s’exprimer.

Les nouveaux vendeurs reçoivent, en effet, une formation, un badge officiel et un gilet. En contrepartie de leur embauche, ils doivent accepter le code de conduite des vendeurs, qui comprend le respect de tous les clients, du personnel et des autres vendeurs, résume Maddie Cunningham. En 2017, Street Sense Media commence, lui aussi, à diversifier ses activités et se met à fournir des services d’aide et de soutien aux hommes et aux femmes dans leurs démarches administratives, souvent complexes, notamment lorsqu’il s’agit de trouver un logement, un emploi ou des soins de santé physique et mentale.

Plus qu’un simple journal, l’objectif de Street Sense Media est ainsi de mettre fin au sans-abrisme chronique dans la région de Washington DC en donnant aux personnes dans le besoin les compétences, les outils et la confiance nécessaires pour réussir. La démarche du journal, poursuit Maddie, consiste à sensibiliser et à mettre en avant les solutions au sans-abrisme avec des reportages largement axés sur les questions locales liées à la pauvreté, et à la justice sociale. Des poèmes, des œuvres d'art, ou encore des articles d'opinion rédigés par des personnes sans-abri, font également partie du contenu publié.

Depuis plusieurs années, des aides venus de plusieurs horizons témoignent d'une certaine prise de conscience de l'enjeu de l'itinérance dans la capitale. Washington, ville accueillante ... Trop accueillante aux yeux de certains ?

“La ville de Washington DC en fait trop”

Daniel Kingary est un habitant de la Maison-Blanche. Du moins en quelque sorte. Ce quinquagénaire vit sur un banc, en face de la fameuse demeure depuis bientôt deux ans. Il sillonnait le pays au volant de son camping-car avant de tout perdre en janvier 2017. Ce sans-abri a une conception bien à lui de la situation des itinérants : il fait le choix de ne jamais bouger de son banc, et refuse toute aide venant des structures d’accueil dédiées aux personnes sans domicile.

Il faut que les villes cessent de faire en sorte que la situation des sans-abri soit si facile”, explique-t-il. À New York, on peut même avoir de l’excellente nourriture tout en étant sans-abri.” Daniel considère, en effet, que la ville de Washington comme beaucoup d’autres villes du pays où il a pu vivre, fait beaucoup trop d'efforts pour venir en aide aux sans-abri, les incitant à ne pas sortir de leur état.

Itinérant depuis janvier 2017, Daniel a choisi la devanture de la Maison-Blanche pour des raisons politiques. “Je préfère rester ici pour essayer d’apprendre aux gens ce qu’il faut faire pour prendre le pouvoir du pays”, explique-t-il. Il possède un site internet où il détaille son projet politique, qu’il alimente lorsqu’il se rend dans des cafés ou commerces pour obtenir de la Wi-Fi.

Anti-assistanat, ou du moins, ce qu’il considère comme tel, Daniel croit fermement en l’American dream, le rêve américain. Il souhaite devenir un membre important de la société américaine : “Pour la société, on est comme les organes d’un corps humain, chaque organe a son importance. Je veux devenir l’un de ses organes”, déclare-t-il convaincu. Sur son site internet, il annonce d'ailleurs sa volonté de devenir le prochain président des États-Unis.

Mais Daniel a beau dénoncer "l'assistanat", les chiffres, eux, ne mentent pas ...

Depuis que la pandémie de coronavirus a touché le pays, les sans-abri sont durement affectés, ce qui crée de nouveaux défis à la municipalité de Washington DC. Aux États-Unis, pays comptant le plus de morts dans le monde, les itinérants sont soumis à un isolement significatif, raconte notamment l'AFP dans une vidéo. C'est pourquoi il est urgent d'agir et d'adapter les dispositifs afin de prévenir et de protéger ces populations. Sur son compte twitter, le conseil gouvernemental sur l’itinérance (Interagency Council on Homelessness) continue d'informer les personnes sans-abri sur l'état d'ouverture et de fonctionnement des différentes missions et refuges dans la capitale.

À Charlie's Place, membres et bénévoles continuent de venir en aide aux itinérants en distribuant des paniers-repas entre 8h et 10h du matin tous les mardis et jeudis : "Nous ne fermons pas nos portes. Nous en ouvrons des nouvelles."

Soraya Boubaya, Rachel Rodrigues

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Rachel Rodrigues
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