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Cérès Franco et la liberté créative

Brésilienne et Parisienne d’adoption, historienne et critique d’art, commissaire d’exposition et galeriste, Cérès Franco n’a cessé tout au long de sa vie de collectionner des œuvres du monde entier d’artistes les plus divers, unis cependant par leur liberté créative, leur authenticité, leur goût pour la figuration et la couleur. Elle a tenu de son vivant à faire partager sa passion au plus grand nombre en donnant l’’essentiel de sa collection à des institutions publiques, désormais conservée ici, à Montolieu, dans ce musée qui lui est consacré. Cette donation est survenue en février 2020.

Au sommaire :

  1. Cérès Franco, une vie consacrée l'art
  2. Son soutien aux artistes en exil
  3. Sa Collection, son héritage...

1. Cérès Franco, une vie consacrée à l'art

Cérès Franco naît en 1926 au Brésil. Au gré de ses lectures et découvertes, elle développe très tôt une passion pour les arts. Après avoir suivi des études d’histoire de l’art à l’université de Columbia et à la New School de New York, elle part compléter sa formation en Europe. En 1951, elle s’installe à Paris qu’elle prend comme base, visite les grands musées et galeries d’Europe et devient critique d’art. Elle se passionne pour toutes les formes d’expérimentations picturales, mais elle est spontanément attirée par celles dont les modes d’expression contournent ou remettent en cause les normes et les codes en vigueur. C’est ainsi qu’elle s’attache par exemple aux artistes qui ont fondé le mouvement Cobra.

En 1962, elle organise sa première exposition de peinture à Paris où elle demande aux artistes de travailler sur un format ovale ou rond. Cette exposition s’intitule L’Œil de Bœuf. Ce nom deviendra l’emblème des différentes manifestations qu’elle concevra par la suite, et le nom de la galerie qu’elle ouvrira dix ans plus tard. L’année suivante, elle réalise également sous le patronage de Jean Cocteau, une grande exposition à Paris, Formes et magie. Elle y rassemble des sculptures de Picasso, Henri Laurens, Max Ernst, Takis, Dodeigne, Arp, César, Etienne Martin, Germaine Richier, etc.

En 1965 et 1966, elle présente une sélection d’artistes vivants à Paris au Musée d’art moderne de Rio de Janeiro : Opinio 65 puis Opinio 66. Le gouvernement brésilien la charge en 1972 d’organiser la sélection des meilleurs artistes pour la Triennale d’art naïf de Bratislava. La section brésilienne reçoit le prix de la meilleure sélection nationale.

2. Son soutien aux artistes en exil

Dans sa galerie, qui voit le jour en 1972, elle soutient des artistes issus de la Nouvelle Figuration qui s’opposaient au minimalisme pictural de l’époque, mais également des artistes en exil venus d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est, fuyant les dictatures de leurs pays et qui trouvaient, alors en Paris, un lieu où s’exprimer en toute liberté.

Marcel Pouget, Jean Rustin, Michel Macréau, Jacques Grinberg, Corneille, Abraham Hadad et tant d’autres comptent aussi parmi ses invités. Parallèlement, et sous l’œil bienveillant de Jean Dubuffet, elle montre plusieurs artistes qualifiés – à l’époque – d’artistes bruts ou singuliers comme Stani Nitkowski, Jaber, Chaïbia ou encore Christine Sefolosha.

La galeriste noue des liens d’amitié forts et se nourrit d’échanges complices avec tous ces artistes. Elle aime aussi vivre entourée de leurs œuvres qui se retrouvent donc tout naturellement dans sa collection. Année après année, la collection s’enrichit pour compter aujourd’hui plus de 1 700 œuvres.

En 1994, Cérès Franco acquiert deux maisons à Lagrasse dans les Corbières et y installe sa collection qu’elle ouvre au public. En rejoignant la Coopérative de Montolieu en 2015, l’idée de transférer cette collection de façon pérenne en terre audoise fait son chemin.

Fruit de rencontres et d’amitiés, la collection Cérès Franco permet de retracer la vie d’une femme qui a marqué les milieux artistiques en défendant des artistes, en toute indépendance et en s’intéressant à des formes d’art qui n’ont pas toujours leur place dans les musées et qu’Itzhak Goldberg appelle « la face cachée de l’art contemporain ».

3. Sa Collection, son héritage...

Résolument internationale, la collection de Cérès Franco est constituée d’un ensemble exceptionnel de plus de 1 700 œuvres de la seconde moitié du XXe siècle et du XXIe siècle.

Naïfs brésiliens et européens, art populaire sud-américain, art brut, autodidactes, singuliers ou encore artistes historiques issus du mouvement Cobra ou de la Nouvelle figuration, la provenance des œuvres traduit un goût éclectique pour un art situé en marge des grands courants adoubés par les institutions et la critique, à savoir l’art abstrait et conceptuel d’après-guerre. Longtemps boudées, ces productions connaissent, depuis quelques années seulement, un regain de visibilité et de reconnaissance au sein des grands musées internationaux.

Sa collection a pour spécificité de réunir sous un même toit des œuvres réalisées avec des techniques très diverses (peintures, sculptures, dessins, gravures, installations, etc.) et un large éventail de courants figuratifs, où sans volonté de hiérarchie, l’art populaire côtoie celui des singuliers et des courants plus académiques. Si bien des œuvres échappent au jeu des définitions et des catégories, certaines tendances se dessinent.

Art naïf et populaire

Au cours des cinquante dernières années, les choix artistiques de Cérès Franco ont été marqués notamment par son goût prononcé pour l’art naïf et l’art populaire avec une collection d’ex-voto brésiliens, de masques mexicains et de nombreuses œuvres d’artistes naïfs brésiliens, mais également pour des artistes de l’imaginaire avec le groupe CoBrA (courant des années 1950 qui valorise une expressivité plus spontanée) avec le peintre Corneille qui fait partie de ses grandes rencontres et avec de nombreux peintres autodidactes comme Chaïbia, Jaber, Christine Sefolosha ou Philippe Aïni. Elle a toujours bénéficié du soutien de Jean Dubuffet, qui a orienté vers elle de nombreux artistes, à commencer par le peintre Stani Nitkowski qui figure en bonne place dans sa collection.

Corneille et Cérès Franco

À l’époque, le terme d’art brut était en vogue et la collection de Cérès Franco a d’ailleurs été associée à cette forme d’art. Aujourd’hui, il serait plus approprié de parler d’artistes outsider.

La rencontre avec l’œuvre de Michel Macréau en 1960 a beaucoup compté. L’écriture avant-gardiste de ce peintre déterminera beaucoup de ses choix ultérieurs. Michel Macréau sera associé pour certains à la Nouvelle Figuration, courant esthétique qu’a défendu Cérès Franco, reprenant à son compte cette appellation, et présentant dans la foulée les artistes Marcel Pouget et Jacques Grinberg et bien d’autres, tous issus des écoles des Beaux-Arts.

L’unité d’un regard

« Les grandes collections ont toujours été faites par des individus, non des institutions, et sur des coups de cœur, des partis-pris, de façon essentiellement subjective, en suivant la loi du goût personnel et de la sensibilité », estimait Laurent Danchin. Cette remarque s’applique tout à fait aux conditions dans lesquelles a été constituée la collection Cérès Franco.

Ensemble exceptionnel

Infatigable et passionnée, Cérès Franco a constitué une collection unique par son ampleur, sa qualité, sa diversité, son audace et son exigence. Pour constituer une collection particulière aussi imposante, il aura fallu une vie. Quarante ans de passion, de curiosité et de recherche obstinée pour agréger pas loin de deux mille tableaux, dessins, sculptures et objets, soit pratiquement une acquisition par semaine.

Mais au-delà de l’impressionnant volume, c’est la constance qui frappe : celle d’un œil qui, tout en évoluant au contact de la proposition du moment, se renforce et s’affine dans son goût et ses partis pris.

Résolument internationale, la collection Cérès Franco réunit des œuvres du XXème et du début du XXIème siècle dont la provenance traduit un goût éclectique et indépendant pour un art situé en marge des grands courants artistiques et qui ne trouvait pas toujours sa place dans les musées français : naïfs brésiliens et européens, art populaire sud-américain, art brut, autodidactes, singuliers, outsiders, artistes issus du mouvement Cobra ou de la nouvelle figuration.

Au-delà du foisonnement des classifications sujettes à débat entre spécialistes, des termes convenus et parfois obsolètes et des catégorisations pratiques mais simplistes, la collection Cérès Franco révèle des constantes qui sont révélateurs des partis pris d’une collectionneuse exigeante.

Un goût prononcé pour la figuration

Comme le rappelle Jean-Hubert Martin dans un des textes qu’il lui a consacré, « les choix de Cérès Franco se sont exclusivement portés sur la représentation humaine (catégorisée dans les mouvements de la Nouvelle Figuration et de la Figuration narrative) avec une très grande ouverture. Son registre extrêmement large va du naïf et de l’art brut à l’expressionisme et au surréalisme, pour utiliser des termes convenus. »

C’est bien la figure humaine, incarnation des inquiétudes et des joies de l’existence, qui est au centre des préoccupations reflétées par ces œuvres, miroirs actuels de nos interrogations.

L’autre point commun des œuvres qui constituent la collection, c’est le geste, dont la technicité ne saurait occulter l’authenticité. Dès lors, l’artisan anonyme, l’autodidacte revendiqué et l’artiste expérimental se côtoient sans gêne, réunis dans la même cohérence.

L’amour de la couleur

Enfin, on ne peut qu’être frappé par l’éclat, la vivacité, la gaieté, souvent, qui émanent de la plupart des pièces de la collection : partout de la couleur, des dessins aux aspects joyeux ou fantastiques, des palettes aux tons flamboyants, des lignes vives invitent le spectateur à une plongée dans un imaginaire débridé, un univers festif ou inquiétant parfois, mais toujours en perpétuelle métamorphose. ◼️

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Dossier réalisé par :

  • Journalistes : Luis Armengol, Eva Gosselin.
  • Crédits photos : Cérès Franco et oeuvre de Mao - ©Heidi Meister / Chaïbia, Camélia Aguilar, Cérès, Corneille, Henri Delanne-Hossein, Tallal-André Elbaz - ©Heidi Meister / Cérès et Corneille - ©Heidi Meister / Abraham Hadad, Meuble à trois tiroirs, 1990, Huile sur toile / Chaïbia, sans titre, 1965 circa, gouache sur bois, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, sans titre, Acrylique et crayon sur papier, © Alain Machelidon / Christine Sefolosha, sans titre, 1994, Acrylique sur tôle de fer, © Alain Machelidon / Corneille, Variation sur les contes de Perrault, 1977, Sérigraphie sur toile en six panneaux / JABER, sans titre, Gouache sur papier, © Alain Machelidon / Michel Macréau, Sans titre, 1962, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, La jeteuse de maléfices, 1988, huile sur toile, © Alain Machelidon / Marcel Pouget, La tentation de Saint Antoine, 1980, huile sur toile, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, Les deux et la main, 1974, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Philippe Aïni, Le cavalier de l’absurde, 1988, Acrylique et bourre à matelas, © Bertrand Taoussi / Chaïbia, Vitrail, Gouache sur papier marouflé sur bois, © Bertrand Taoussi / Abraham Hadad, Couple sur fond rayé, 1975, lithographie sur papier n°2/26, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Pluie d’étoiles, 1982, Gouache sur toile, © Alain Machelidon / Marcel Pouget, L’homme heureux, 1965, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, Le chaman, 1984, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, Sans titre, 1982 circa, Acrylique et crayon sur papier, © Alain Machelidon / JABER, Sans titre, Gouache sur papier, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Homme repu, 1990, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, Elle et lui, 1975, Lithographie, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, L’ange revient, 1975, lithographie sur papier n°4/22, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Le clown et le dindon, 1985, Encre sur papier, © Alain Machelidon