Maisons des mines: au pays des mal-chauffés Pendant des décennies, dans le bassin minier du nord - Pas-de-calais, on a travaillé dur pour faire tourner les usines et chauffer les foyers de toute la France. Aujourd'hui, dans les corons, on a froid. Les logements des mines sont trop souvent des passoires thermiques. Il faudrait passer la vitesse supérieure pour rénover davantage.

La rénovation thermique est l’un des axes essentiels du rapport Subileau sur le bassin minier. Ce rapport commandé en 2016 par le Premier ministre Manuel Valls démontre la nécessité d’agir pour que le rythme des réhabilitations s’accélère. L’espoir est grand, le besoin immense. Paroles de locataires…

« En 65 ans je n'ai connu que le charbon »

Christian, facteur à la retraite, grimace lorsqu'il parle du "confort" de sa maison des mines. « Je suis encore au temps de Zola. En soixante-cinq ans, je n’ai connu que le charbon. On ne me croit pas quand je dis qu’à Lens, il y a encore des gens au charbon », dit-il sans colère mais avec « beaucoup d’amertume ». Le Lensois, attaché à sa ville, impliqué dans son quartier du 12/14, paie un loyer de 400 €, « plein pot ».

Pendant le tour du locataire, Christian pointe du doigt les fuites d’air qui courent à même le mur ou sous le compteur électrique… Chaque année, il commande deux tonnes de charbon : 700€, «sans compter les nouvelles taxes ». Pas exorbitant, si seulement ça faisait son effet. « En janvier, on avait 15ºC dans la pièce. Et faut pas espérer chauffer le reste de la maison… Il fait trop froid pour accueillir nos petits-enfants. »

Rue Auguste-Lefebvre, de nombreuses rénovations ont été entreprises ces derniers mois. Mais la fée travaux n’a pas toqué à la porte de Christian, ni à celle de ses deux voisins.

Bricoler plus pour payer moins

Chez Amandine, Julien et leurs trois enfants, on guette les beaux jours… avec un peu de fébrilité tout de même. La facture de régularisation qui tombe au printemps a déjà réservé de mauvaises surprises.

« Les murs, c’est de la brique et du béton pur. La toiture, des tuiles et un plastique en dessous… La porte d’entrée a été changée mais j’ai dû latter autour du cadre, il y avait des fuites d’air. »

Dès leur premier hiver dans ce logement SIA, leur premier nid douillet, une maison rue Colomb avec un passage sur le côté, le couple lensois avait été refroidi par la douloureuse. « 972€ de rappel en 2009 », se souvient Amandine. « Je commençais à travailler, je gagnais alors un peu plus de 1000€ par mois », enchaîne Julien. Employé dans la restauration à Avion, Julien est un bricoleur. Une qualité précieuse qui lui a permis d'améliorer leur logement de 67 m2: rideaux doublés, fibre de verre, linoléum sur le carrelage, faux plafonds sous le palier de l’étage, isolant sous le nouveau parquet flottant, boudins en bas des portes, volet roulant… « On a beaucoup moins froid mais si vous ne chauffez pas, ça se sent tout de suite. »

Il y a quelques années, le couple s’est acquitté d’une facture de gaz annuelle de 1700€. Les travaux ont visiblement porté leurs fruits, la consommation ayant baissé (de 28000 en 2009 à 19000 KWh en 2015). La note reste cependant largement supérieure à 1000€. Partir dans le privé, en location ou à l’achat ? « Impossible. Trois chambres à Lens, c’est 700€. »

« Une maison de courants d'air »

Rue Saint-Pierre, dans la cité du 11/19 à Lens où elle vit avec ses deux enfants, Céline paie 800€ de chauffage par an, sans compter l’appoint électrique dans la salle de bains.

« On avait augmenté d’un degré une année, on en a eu pour 300€ de plus... » Salé pour une maison de 72 m2 et un loyer de 500€ en grande partie soutenu par l’APL.

« On me dit que la rénovation va arriver. Le bailleur (Maisons et cités) est déjà venu il y a trois ans pour noter les travaux à faire. La chaudière a été changée à mon arrivée en 2006 mais la maison est classée en G. »

Dans le logement de Céline, les courants d'air sont légion. «Le rideau bouge tout seul. Impossible de mettre un canapé devant la fenêtre. Heureusement, nous avons deux mitoyennetés. Et je travaille ! J’ai une voisine qui est constamment gelée. »

Dans tout le bassin minier, de Bruay à Condé-sur-l'Escaut, les problèmes d'isolation sont hélas fréquents. Paroles d'habitants

« 2976 euros de gaz par an et maison non isolée ni rénové. Personne ne se soucie de nous.» Farid.
« Je dépense beaucoup. Chez moi c'est la chapelle des courants d'air. Il n'y a aucune rénovation. » Patricia
« J'habite une maison des mines à Lens. Obligé de gérer entre 15°C et 19°C et de limiter à deux pièces sur les quatre. Et d'isoler les pièces avec des rideaux occultants et isolants. Et là ça me revient quand même à 150 euros par mois... » Johan
« J'habite une maison SIA à Lens, de trois chambres. En deux mois de temps, facture de 790 euros! Mes radiateurs sont bouillants et il fait encore froid ! » Jessica
« On paie 200 euros par mois malgré des travaux d'isolation faits, mais franchement mal. Ils ont posé les fenêtres et il y a cinq centimètres de jour sur tout le contour. Donc dans la maison, on sent bien l'air. » Dorothée
« On habite à Calonne Liévin. On paie 210 euros par mois pour le chauffage. C'est un gruyère la maison. » Tiphanie
« L'isolation de la toiture a été faite mais toujours de l'humidité dans ma chambre, la cage d'escalier, sur les murs du salon et de la salle à manger! Les murs extérieurs s'effritent ! 2000 euros de chauffage à l'année. » Nathalie
« Logement entièrement rénové avant mon entrée il y a quelques mois. Malgré ça, c'est une passoire ouverte à tous les vents, un gouffre énergétique » Thierry
« Ma grand-mère habite cité des Fleurs à Lens, un plain-pied Maisons et Cités avec deux chambres. Elle paye 153 euros par mois de gaz... » Alexina

Un rapport qui peut changer la donne

Le rapport Subileau a été rendu public en décembre. Il fait suite à la venue à Lens et à Liévin en juin 2016 de Manuel Valls qui avait annoncé un vaste plan de rénovation thermique des cités minières. Le rapport de l’urbaniste livre un diagnostic et des préconisations qui pourraient profiter au bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais de Béthune à Valenciennes. Ce «contrat partenarial d’intérêt national» attendu porte l’espoir d’une accélération de la mutation du territoire, tout en offrant des perspectives d’emploi et d’amélioration du cadre de vie.

« Le niveau de pauvreté est plus fort dans le bassin minier que dans le reste de la région »

Les ayants-droit des mines représentent aujourd'hui à peine un tiers de la population des cités minières. Ils sont peu à peu remplacés par de nouveaux locataires, dont beaucoup sont dans une situation sociale difficile. Le rapport Subileau montre que les demandeurs d'emploi représentent plus d'un tiers des nouveaux entrants dans le parc de logements miniers.

En blanc, les zones où les revenus sont les plus modestes. L'arc du bassin minier est désespérément pâle!

20 000 logements à rénover en priorité

Dominique Soyer est directeur général de Maisons et Cités, le principal bailleur social du logement minier. Il fonde beaucoup d’espoirs sur les effets d’entraînement du rapport Subileau. Le défi est de taille.

« Maisons et cités gère 63000 logements miniers, dont 35% sont en classe énergétique E, F ou G. »

« En dix ans, nous avons déjà rénové énormément de logements, près de 2000 chaque année, dont 700 à 800 consacrés à la rénovation thermique. Sur ce point, nous n’avons pas d’aide directe de l’État. Nous espérons des mécanismes fiscaux spécifiques et des subventions pour atteindre l’objectif du rapport qui propose de doubler la cadence. De notre côté, dans les dix ans, on va traiter 8000 des 20000 logements qui nécessitent un traitement profond. Le rapport Subileau propose de donner des moyens supplémentaires pour faire, dans un même délai, les 12000 restants. »

« Le coût moyen d’une rénovation est de 80 000 € par logement.»

« Le neuf, c’est minimum 130 000 €. Le coût de rénovation peut paraître élevé mais il s’explique par les caractéristiques des logements. Nous avons un patrimoine en briques, à la qualité architecturale reconnue. Près d’un tiers de nos logements sont classés au patrimoine de l’UNESCO. On ne peut pas faire de réhabilitation par l’extérieur. Nous sommes obligés de tout casser pour isoler par l’intérieur. »

Une maison bien rénovée, c'est la clef du bonheur

Chaque année, Maisons et Cités procède à la rénovation thermique de 700 logements. Dans la cité minière du 12/14 à Lens, Jean-Claude et Michèle en ont bénéficié l’an dernier. Une nouvelle vie après plusieurs années d’inconfort et d’attente.

Jean-Claude n’a pas sa langue dans sa poche. « Mais quand c’est positif, il faut savoir le dire aussi. » Pour rénover la rangée de maisons jumelles de la rue Auguste-Lefebvre, où il habite avec sa femme Michèle, Maisons et Cités n’a pas fait la choses à moitié. Chauffage gaz, nouvelle toiture, nouvelles fenêtres, isolation, peinture extérieure... Huit mois de travaux ont été nécessaires.

Le coup d’envoi du chantier a été donné courant 2015. Jean-Claude et Michèle ont du déménager provisoirement dans une «maison-tiroir» avant de réintégrer leur maison classée à l'UNESCO. « C’était presque parfait, rigole le couple. Nous avons eu trois mois sans eau chaude. Mais une dame de Maisons et Cités super sympa nous suit bien.»

Un vieux souvenir maintenant, chassé par un présent qui tranche radicalement avec le passé. « Ici, c’était l’hôtel des courants d’air. En haut, ce n’était pas isolé. En bas, on l’avait fait nous-mêmes avec des plaques de plâtre. Aujourd’hui, on paie 100€ par mois pour le gaz et l’électricité. Avant, l’hiver, on en avait déjà pour 40€ de pétrole par semaine, plus les chauffages électriques. Notre facture n’est peut-être pas divisée par deux, mais c’est le confort qui change tout !, se réjouit Michèle. On a ramé, on a attendu cinq ans avant les travaux, mais ça vaut le coup. » De quoi justifier à leurs yeux la hausse du loyer qui devrait à terme passer de 400 à 500€.

Réhafutur défriche le terrain

Le projet Réhafutur de l'association CD2E a pour vocation d’améliorer les performances thermiques lors des chantiers de rénovation. Un projet d’autant plus d’actualité qu’il est expérimenté dans des maisons des mines.

« Le but du projet Réhafutur, c’est de garantir une performance dans la rénovation, explique Frédéric Laroche, responsable du pôle écoconstruction de l’association CD2E. Ce n’est pas si évident que ça de passer d’une baisse des factures à une très forte baisse. »

Après des travaux spécifiques, les logements Maison et Cités basculent généralement dans la classe C en matière de performance énergétique. Avec le projet Réhafutur, on vise la classe énergétique A ou B.

Des tests grandeur nature

Le CD2E a engagé six chantiers de rénovation thermique dans des maisons des mines à Liévin, Lens et Loos-en-Gohelle. Sur ces six chantiers, on a diversifié les techniques d'isolation de manière à mesurer les performances énergétiques de chacune d'elles.

Pour le moment, la réhabilitation Réhafutur est 20% plus cher sur le marché. Un écart qui s'explique surtout par le fait qu'il s'agit de chantiers isolés. Si on passe à l'échelle supérieure, le coût pourra se réduire.

Le rapport Subileau, électrochoc pour le territoire

Le rapport de l'urbaniste Jean-Louis Subileau appelle l'Etat, les collectivités et les bailleurs à mener de concert un programme ambitieux: assurer la rénovation thermique de 12000 logements miniers dans les dix années qui viennent.

Ce programme de rénovation des logements doit aussi servir à booster l'emploi dans un territoire fortement touché par le chômage. Il s'agit d'un enjeu économique majeur pour le bassin minier.

« Quand le coût de la rénovation dépasse les 140 000 euros, il faut casser et reconstruire du neuf », préconise l'urbaniste.
« Il est impératif de réunir les moyens financiers exceptionnels pour une transformation rapide et crédible du bassin minier d'ici 5 à 10 ans. »

Les préconisations de Jean-Louis Subileau ne se limitent pas à la problématique du logement. La rénovation des cités minières par « un traitement plus ambitieux des espaces publics et leur reconnexion au tissu urbain » doit leur permettre de sortir de leur enclavement. « Il faut réussir à surmonter la difficulté des habitants des cités à sortir de celles-ci pour travailler, accepter un stage, ou poursuivre des études ». Autre enjeu : « Diversifier le peuplement des cités minières, afin de réduire leur image de poche de pauvreté».

Le rapport Subileau a été commandé par Manuel Valls, alors Premier ministre, au terme d'une visite dans le quartier de la cité 9 à Lens en juin 2016.

Le rapport a été rendu en décembre 2016. L'Etat doit à présent préciser le montant de l'aide qu'il accordera pour sa mise en oeuvre.

« Les cités peuvent être des vecteurs d'un nouvel art de vivre urbain »

Jean-Louis Subileau, urbaniste.

  • Textes: Edouard WAYOLLE et Yves PORTELLI
  • Photos: Séverine COURBE et VDN
  • Conception graphique: Anne-Lise TENEUL

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