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Couvent de La Tourette, une pause spirituelle dans l'écrin du Corbusier construit par le corbusier à la fin des années cinquante et classé au patrimoine mondial de l'unesco depuis 2016, le couvent de Sainte marie de la tourette à Eveux accueille toujours une communauté dominicaine. vivant et ouvert sur le monde contemporain, il conjugue de nombreuses autres fonctions: lieu d'accueil, c'est aussi un lieu de réflexion et de formation, à la croisée de la foi et des enjeux de notre société. Dossier: Sylvie Silvestre

Les matelots d'un grand vaisseau

« Le couvent était, jusque dans les années 1970, le centre de formation dominicain de la province de Lyon. À son pic d’activité, il accueillait jusqu’à 80 frères. La communauté, devenue apostolique, varie aujourd’hui entre dix et quinze membres, âgés de 30 à 90 ans, qui prient, travaillent et vivent dans les lieux. « Ils sont comme les matelots de ce grand vaisseau », explique Frère Xavier Pollart, prieur de la communauté.

L'immense église de béton brut, où résonne la voix du prédicateur. Le public assiste tous les dimanches à la messe. En haut à droite, Frère Xavier Pollart, prieur de la communauté. Photos Joël Philippon et Sylvie Silvestre

La vie au couvent, rythmée et communautaire

Chaque frère est actif, au sein du couvent ou à l’extérieur : en charge de l’accueil, organisant les expositions, gérant le parc, etc. Parmi ceux qui exercent une activité hors des murs, on trouve un psychologue et trois professeurs (philosophie et théologie). Un autre est aussi bénévole auprès de l’association voisine Forum réfugiés. Le couvent emploie par ailleurs une intendante, une maîtresse de maison, une standardiste et quatre personnes chargées de l’entretien et du service de table. Un jeune effectuant son service civique se consacre aux visites.

Les journées des Dominicains sont rythmées par trois offices quotidiens à 8 heures, midi et 19 heures. Les repas sont pris en commun autant que possible. Affaires courantes et projets sont évoqués toutes les trois semaines lors du chapitre, présidé par le prieur.

17 000 visiteurs accueillis chaque année

Chaque frère dispose d’une cellule équipée du confort moderne des années 1960, avec un lit et un bureau, et un balcon sur le parc. À l’origine exclusivement réservé aux frères, le couvent est aujourd’hui plus largement ouvert sur l'extérieur, et les fidèles de tous horizons y sont les bienvenus :

« Des groupes ou des particuliers venus d’horizons, de cultures, et de croyances très divers y affluent en toute saison. Nombreuses sont les écoles d’architecture de tous pays qui envoient ici leurs étudiants. Des groupes ecclésiaux ou paroissiaux viennent partager, pour un temps, la vie des frères, ou suivre les rencontres et les retraites organisées par la communauté. C’est aussi un lieu accueillant pour des personnes en quête de réflexion philosophique ou théologique », explique frère Jean- François Duthilleul, responsable de l’hôtellerie.

Découverte de la vie religieuse

Ceux qui le désirent sont les bienvenus lors des temps de prière, et peuvent rencontrer un frère : «Échanger avec nos hôtes est toujours enrichissant sur le plan humain comme sur le plan spirituel. Malgré les barrières linguistiques, il suffit d’un sourire, d’un geste amical pour entrer en relation. Parmi ceux amenés par l’intérêt architectural, certains, découvrent la vie religieuse, et ne manquent pas de poser et de se poser des questions », constate frère Jean-François Duthilleul.

Le réfectoire, où les repas sont pris en commun. Photo Joël Philippon

Une parenthèse pour revenir à l'essentiel

Erwan Bras a 29 ans. Ce jeune Français, qui mène à Amsterdam une vie professionnelle et sociale trépidante, a éprouvé le besoin d’une pause. « Le monde de la communication, des médias, des réseaux sociaux impose un rythme soutenu, beaucoup de festivités. Un peu à la croisée des chemins, j’ai profité de l’annulation de mes vacances pour venir me poser dans ce lieu dont on m’avait parlé. Je ne suis pas déçu : le site est immense, isolé, apaisant et très riche. Malgré son austérité, il n’a rien de lugubre. On vit à un autre rythme : je me suis levé tôt, ai assisté aux offices bien que non-croyant, et ai beaucoup marché en forêt. » Erwan a également beaucoup apprécié le contact des frères : « Leur engagement est impressionnant. Certains m’ont brusqué pour m’aider à réfléchir ; la simplicité qui règne ici ramène à l’essentiel, à une certaine spiritualité. C’est un retour aux sources. » Le jeune homme en a profité pour prendre des résolutions : « Je voudrais faire l’effort de garder du recul et des temps de déconnexion, pour rester relié à un moi qui était en sommeil. Maintenir la présence et le contrôle pour être davantage acteur de ma vie. »

Un centre accueille aussi les demandeurs d'asile

Frère Alain Durand fait partie de la communauté dominicaine du couvent depuis onze ans. Il a été confronté à la grande pauvreté. A La Tourette, les Dominicains détiennent dans les dépendances du château, de grands locaux devenus vacants après avoir hébergé les frères, lors de la construction du couvent. C'est ainsi qu'est née l'idée de faire un centre d'hébergement pour demandeurs d'asile. Une proposition vite acceptée par la communauté, heureuse d’utiliser les murs dans un but humanitaire.

Une équipe de salariés de l’association en assume la gestion matérielle, l’accompagnement social, sanitaire, administratif et juridique des hébergés. Originaires d’Afrique, d’Afghanistan, d’Albanie, du Kosovo, de Serbie, d’Iran, d’Irak, de Libye ou de Mongolie, ils sont en situation régulière, car officiellement reconnus comme “demandeurs d’asile”. Mais tous attendent une réponse définitive sur leur statut, ce qui peut prendre un an, ou davantage. 36 % obtiennent une protection internationale (c’est la moyenne nationale pour 2017) puis un titre de séjour. Une fois l’accord ou le rejet connu, tous devront quitter le site.

Les vastes dépendances du château sont valorisées. En bas à gauche, frère Alain Durand, dominicain et bénévole auprès des demandeurs d'asile. Cet été, une quarantaine de personnes étaient en attente d'une décision sur leur demande d'asile. Photos Sylvie Silvestre

Une architecture exceptionnelle, dont les matériaux sont « le béton et la lumière »

Une ville miniature, posée en pleine pente, au cœur de la nature. Frère Marc Chauveau, historien de l’art, venu de Paris il y a quinze ans, explique ce qu’apporte l’architecture exceptionnelle du couvent de La Tourette. « Le grand théoricien qu’était Le Corbusier a basé l’architecture, moderne sur un système de piliers et de poutres en béton, autorisant le plan libre, les façades libres. À La Tourette, les jeux de volumes et d’éclairage créent de l’élégance et de la beauté. 80 ans plus tard, on retrouve la rigueur, et le “silence décoratif" du style roman, propice à la spiritualité. » Les autres couvents abritent un bout de nature au cœur des villes.

Ici, l’architecte inverse le concept, créant dans un plan carré une micro-cité dotée de toutes les fonctions (logement, circulation, équipements, etc.), avec la nature tout autour. Le paysage est magnifié par les immenses fenêtres du réfectoire et du chapitre, et visible depuis les loggias de toutes les cellules. Grâce à ce plan, le cloître est débarrassé de sa traditionnelle fonction de desserte pour n’être qu’un lieu de contemplation et de méditation, sur le toit du bâtiment.

«L’architecte façonne nos regards, garde notre capacité d’émerveillement, et nous incite à voir au- delà des apparences»

Frère Marc Chauveau, historien de l’art

Dans l’église, le béton brut met en scène de façon subtile, par des bandeaux, des failles, des oculi, la lumière qui se fait mystère. Dans l’oratoire pyramidal, un rayon éclaire un mur, juste au coin de l’autel, comme une présence… « Le seul décor est cette lumière, qui change continuellement au fil des heures et des saisons. L’architecte façonne nos regards, il donne à penser, garde notre capacité d’émerveillement, et nous incite à voir au-delà des apparences ! Le bâtiment nous fait grandir… », considère Frère Marc Chauveau.

Le seul couvent de Le Corbusier, patrimoine de l’humanité

Le Corbusier a créé à Éveux, près de l'Arbresle, à la fin des années 1950, le seul couvent de son oeuvre. Un programme épuré, fonctionnel et vivant, lieu de vie d’une communauté dominicaine, il figure au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2016.

Le programme inclut église, cloître, salle de chapitre, salles de cours, bibliothèque, réfectoire, cuisine et une centaine de chambres. L’architecte applique sa conception du logement et de la « cellule à échelle humaine », mettant en œuvre ses « cinq points pour une architecture moderne », et les proportions du Modulor. Dès sa première visite, Le Corbusier décide d’implanter le bâtiment en pleine pente et esquisse un plan carré, sur pilotis, l’appui étant pris sur le haut du terrain, le reste de l’édifice en découlant, atteignant le sol « au moment où on le touchera ». Il s’inspire entre autres de l’abbaye cistercienne romane du Thoronet, près de Toulon, pour imaginer « un monastère à l’état pur ». Le plan est en forme de U, fermé au nord par le volume de l’église. Le chantier débute en 1956. Le couvent est inauguré en octobre 1960.

Classé à l'Unesco en 2016

Classé monument historique en 1979, le couvent de La Tourette fait ensuite partie des 17 réalisations de Le Corbusier à travers le monde promues, en juillet 2016, au patrimoine mondial de l’Unesco. Avec l’église de Ronchamp (Haute-Saône) et l’église Saint-Pierre de Firminy Vert (Loire), le couvent Sainte-Marie fait partie des trois seules oeuvres religieuses de Le Corbusier.

La Tourette, un couvent au fond des bois

Le couvent dialogue avec une nature omniprésente, sa faune, sa flore… et ses nombreux visiteurs. Frère Christophe Boureux, théologien et jardinier, assume la gestion du domaine de 50 hectares.Il raconte : « Le parc s’est constitué au cours des siècles, sa forêt est attestée dès le 17è siècle. Les propriétaires successifs ont ajouté des parcelles de bois, de prés et de champs, des constructions, un mur de clôture…

Des restes de ce jardin romantique ou anglo-chinois sont encore visibles à la construction du couvent : quelques arbres remarquables près de la ferme et du château, un potager et surtout des "fabriques": une fausse grotte, un temple grec, une tour médiévale, une cabane en rondins… qui selon la mode du 18è siècle, invitaient à un voyage dans les cultures et les époques.

Un théâtre de verdure

L’organisation de l’espace originel du domaine de La Tourette a été profondément bouleversée par l’implantation du couvent, et ce n’est qu’en prenant le temps de flâner que l’on retrouve sa cohérence et ses installations paysagères (théâtre de verdure, terrasse, alignements de pierre, glacière, bassins, etc…) On y trouve aussi, près du mur d’enceinte du domaine, le cimetière des frères. Le château quant à lui a été divisé en 2007 pour devenir une copropriété d’une quinzaine de lots. « Mais dans les siècles précédents, les familles élargies, avec leurs différentes branches, occupaient déjà ces châteaux un peu à la façon d’une tribu dans un village ! » La rénovation date de 2010.

Le château de Marc-Antoine Claret de la Tourette appartient aujourd'hui à une quinzaine de particuliers. Photo Sylvie Silvestre

Le couvent abrite des œuvres d'art contemporain

chaque automne, le couvent d’Éveux devient le cadre d’une exposition d’art contemporain. Un artiste intègre, en toute simplicité, la communauté pour constater comment ses œuvres dialoguent avec l’exceptionnel bâtiment qui les abrite.C'est gratifiant d’entendre un artiste mondialement connu dire :« mon oeuvre n’a jamais été plus belle qu’ici », confie Frère Marc Chauveau, responsable de la programmation et commissaire des expositions, qui revient sur l’histoire et les motivations de ce projet : « Lors de la rénovation du couvent, nous avons réalisé que nous vivions dans un chefd’oeuvre. Dès lors pourquoi ne pas en faire l’écrin d’autres créations ? Une exposition dans un lieu habité, et qui plus est, par des religieux, c’est unique sur la scène artistique française. Les œuvres prennent place dans des lieux de vie : elles viennent “habiter" au couvent, comme les frères et leurs hôtes. »

Ces dix dernières années, le couvent a accueilli douze expositions et de nombreux artistes. Une exposition sur le vitrail contemporain est visible au couvent de La Tourette, jusqu’au 22 décembre.

En haut à droite, le Lamentable de François Morellet. Photo Couvent de la Tourette. Autres photos Sylvie Silvestre

Le couvent, lieu de débats

« Venir à la Tourette, c’est déjà engager une démarche spirituelle, explique frère Pascal David. Les “Rencontres”, animées par un, deux ou trois intervenants, sont ouvertes à tous et s’adressent à différents publics: certaines sont des formations générales et accessibles à chacun, d’autres, plus scientifiques et ciblées, sont tels des séminaires de recherche qui débouchent sur d’éventuelles parutions. » des thématiques variées qui, depuis quarante ans, relaye la vocation du site comme lieu de formation.

Pour une ou deux journées, le week-end, une quarantaine de personnes, chrétiennes ou non, de la région lyonnaise ou de plus loin, se retrouvent pour apprendre, réfléchir, échanger. Ces colloques ont pris il y a dix ans le nom emblématique de “Rencontres”.

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