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Confidences de (dé)confinés LES GENEVOIS NOUS RACONTENT LEUR VIE À L'HEURE DU CORONAVIRUS

C'est en mars que le Covid-19 a véritablement fait son entrée dans la vie des Genevois. Jusque là lointaine et exotique la menace sanitaire frappe finalement le canton, entraînant de profonds changements dans nos quotidiens. «Distanciation», «confinement», «commerces de première nécessité» sont autant de mots ou expressions qui font leur apparition et définissent dès lors la nouvelle norme sociale. Un autre monde, inimaginable quelques mois auparavant.

C'est dans ce contexte particulier que la Tribune de Genève a décidé de vous donner la parole. À travers différents appels à témoignages postés sur les réseaux sociaux, nous vous avons demandé de partager votre quotidien. Celui de «confinés» dans un premier temps, puis celui de «déconfinés», les premières mesures d'assouplissement venues. En l'espace de trois mois, parents, enfants, commerçants, employés, retraités, restaurateurs... ont répondu à notre appel. Tous ont pris le temps de nous partager leur quotidien. Leurs récits sont parfois tristes, parfois touchants ou même pleins d'un optimisme bienvenu. Ensemble ils racontent une histoire unique. Celle de la rencontre entre Genève et le coronavirus.

Masque, distanciation et coupe de cheveux, un cocktail explosif

Autorisés à rouvrir dès le 27 avril, les coiffeurs ont repris leur activité et doivent jongler entre étroite proximité avec le client et mesures sanitaires drastiques. Une gymnastique jugée incohérente et difficile à vivre pour Jessica, coiffeuse à Plainpalais.

Texte: Léa Sélini

«Le déconfinement? Nous, les indépendants, nous avons été lâchés comme des m.... par le gouvernement! Nous n'avons pas été accompagnés ni même informés!» Jessica, 46 ans, coiffeuse au Boulevard Georges-Favon, ne mâche pas ses mots. Pour elle, le confinement a été un long calvaire qu'elle a vécu en solitaire, connectée toute la journée sur les sites d'informations.

Si la réouverture de son salon lui a mis du baume au coeur, elle n'a pas émoussé sa colère contre la gestion de la crise. «Afin de pouvoir travailler, les autorités ont rendu obligatoire le port du masque, de gants et la mise à disposition de désinfectant. Mais ils ne nous ont rien fourni, et j'ai dû faire appel à des connaissances pour en trouver en période de pénurie mondiale.» Malgré une grosse commande de masques effectuée sur internet quinze jours auparavant, elle n'a toujours rien reçu le 25 avril. C'est le beau-père médecin d'une cliente qui lui en cède une cinquantaine afin de pouvoir assurer la réouverture.

Légende: Le salon de coiffure doit disposer de sa poubelle à masques. Ceux-ci ne peuvent être jetés avec les autres déchets, afin d'éviter une éventuelle contamination.

Colère et frustration

«Je me suis sentie abandonnée par la Confédération, purement et simplement. Ce déconfinement m'a choqué, je n'y vois rien de logique: les restaurants peuvent à nouveau servir plus de quatre personnes, mais je suis toujours limitée à maximum deux clients à la fois, s'indigne t-elle. Idem pour la prostitution, pourtant il me semble que la proximité est plus importante dans un lit que chez le coiffeur, non?»

Comme de nombreux autres indépendants, Jessica a déposé une demande d'aide financière auprès du canton. Elle n'a pas encore obtenu de réponse et puise dans ses économies. Si elles lui ont permis de tenir ces trois derniers mois, elle sait déjà qu'en cas de deuxième vague, elle ne pourra pas résister. «Alors que j'ai pu rouvrir, je suis toujours furieuse que la Confédération nous ait obligé à fermer. Est-ce même bien légal? C'est un viol de notre liberté individuelle, je ne le digère pas.»

Future poissonnière

En attendant, elle retrouve avec plaisir une clientèle amoindrie par le télétravail. «Les plus fidèles sont revenus dès les premiers jours, se réjouit-elle. Mais en plein quartier d'affaires, je n'ai évidemment pas retrouvé toute l'affluence d'avant.» Le protocole sanitaire obligatoire pèse lourdement sur les journées de la coiffeuse, rallongées par le nettoyage systématique du matériel et du local.

«Les quinze premiers jours de mai, j'ai travaillé de 7h30 à 20h00, six jours sur sept. Il fallait que tout soit impeccable pour les clients.» Le rendement journalier a également drastiquement baissé: de dix clients pré-confinement, elle n'est en mesure d'en assurer que cinq depuis le 27 mars.

Jessica n'est pas la seule à mal supporter le port du masque. Une cliente a fait un malaise, éprouvée par la chaleur, les produits de coloration et le manque d'air.

Le port du masque lui est particulièrement rédhibitoire. L'air chaud dégagé par les sèche-cheveux rend la respiration difficile. Impossible aussi de s'adonner aux traditionnels bavardages entre deux coups de ciseaux, les voix sont étouffées sous les couches de tissu ou de polystyrène. «Je parle tellement fort que je vais devenir poissonnière», s'amuse-t-elle. Du côté des clients, tous respectent le jeu: désinfection des mains à l'arrivée et port du masque, personne ne rechigne.

Le monde d'après, Jessica se refuse pour l'heure de l'envisager. «J'ai peur de l'avenir, confie-t-elle. Je vis au jour le jour, je ne sais pas ce que je ferai le mois prochain. Je suis dans l'attente permanente des clients, des décisions du gouvernement, du paiement du loyer. Le monde déconfiné, pour moi, c'est une boite fermée.»

Ce mètre qui empêche un pas d'éléphant vers la reprise

À la rue de l'École-de-Médecine, le patron du restaurant L'Éléphant dans la canette attend avec impatience un assouplissement des normes en vigueur. Ce ne sera pas pour le 6 juin.

Texte: Frédéric Thomasset

Un mètre. C'est en substance la distance qui sépare Yoan Lomet d’une véritable reprise dans son restaurant. Parce que malgré la réouverture, deux mètres entre chaque table restent «beaucoup trop handicapants». Parce qu'en réduisant l’écart, le patron de L’Éléphant dans la canette estime qu'il pourrait «travailler sérieusement». Optimiste, il espérait un adoucissement des normes anti-Covid pour le 6 juin. Sur ce point, le Conseil fédéral en a décidé autrement. Alors forcément, au moment de parler «déconfinement», le principal intéressé ne peut masquer une pointe d’incompréhension.

«Globalement, je suis heureux du retour aux affaires, insiste Yoan. Deux mois sans activité, c'est forcément une catastrophe pour un restaurant. Mais quand je vois que la prostitution peut reprendre ou que des groupes de jeunes se mélangent à deux pas de mon établissement alors qu’on interdit tout contact entre mes clients, j'avoue avoir du mal à comprendre.» Au point de braver les règles en vigueur? Bon élève, le restaurateur prend son mal en patience. Et puis, la limite de quatre clients par table a quand même été levée. Idéal pour remplir le nouvel espace banquet installé au milieu du restaurant depuis sa réouverture.

Percer, visser, poncer

«C’est une amélioration que je voulais apporter depuis longtemps, explique le principal intéressé. Une longue table au cœur de l'établissement pour rendre le lieu encore plus vivant. Je n'avais malheureusement jamais trouvé le temps.» Parce que le Covid n'est pas seulement vecteur de mauvaises nouvelles, Yoan a finalement eu deux mois pour bricoler dans son restaurant. Un travail effectué à deux, avec un ami. Des heures à percer, visser, poncer qui se concluaient toujours par une bière sur la plaine de Plainpalais.

À deux pas de la rue de l'École-de-Médecine – où se situe le bar – le restaurateur pouvait alors apprécier le calme inédit de l’endroit. Un plaisir coupable, loin de tous «les tracas du quotidien». «Comme quoi, on peut être restaurateur et avoir apprécié la période, sourit le principal intéressé. D'un point de vue personnel, tout du moins.»

Le (dé)confinement selon Yoan. À gauche, le restaurateur a profité de son temps libre pour se lancer dans les travaux qu'il n'avait jamais trouvé le temps de faire. À droite, il se prête à l'exercice du avant-après entre l'époque confinement et celle du déconfinement.

Un moment qui ne pouvait bien sûr pas durer. Pour lui comme pour tous ses employés. Les RHT ne sont bien sûr pas éternels et tout patron responsable sait qu'il faut relancer l'activité au risque de la voir péricliter. Nouveau protocole sanitaire mis en place, les serveurs se sont appliqués à désinfecter et à éduquer les clients impatients de retrouver leurs vieilles habitudes. Pas de comptoir, pas de déplacements intempestifs et service à table, certains ont mis du temps à prendre la mesure de la nouvelle organisation.

Habitué, voisinage et policiers

Dès le premier jour, un habitué euphorique les a rapidement plongés dans le bain. Trop heureux de retrouver son comptoir, l'homme a eu du mal à accepter qu'il lui reste interdit. Au moment de quitter les lieux, quelques cris poussés à même la rue lui ont valu les foudres d’un voisinage peu pressé de renouer avec les humeurs des fêtards. Alertée, la police s'est rendue sur place, calmant les ardeurs du principal intéressé et délivrant un avertissement sans frais au restaurant de Yoan. «La fin de la parenthèse Covid et une magnifique invitation à nous replonger dans le quotidien», s'amuse le restaurateur.

Depuis, les journées s'enchaînent au rythme des services et de la paperasse usante. Si, dans un premier temps, les aides publiques ont été délivrées sans accroc, elles se font attendre depuis plus d’un mois. Un coup dur pour la comptabilité du restaurant, qui doit avancer les frais. D’autant plus que les réserves ne sont bien sûr pas infinies et que la distanciation en salle met à mal le chiffre d’affaires. Quant à l’agrandissement des terrasses pour accroître la capacité des restaurants, le concept apparaît comme une solution vaine. Dans une rue de l'École-de-Médecine où les bars vivent côte à côte, difficile d’imaginer s’étirer.

Alors on s'adapte, on cherche d'autres solutions. L'Éléphant dans la canette ferme habituellement cinq semaines l'été. Ce ne sera pas le cas cette année, histoire de définitivement relancer la machine. Et si le Conseil fédéral venait à réduire les deux mètres de distance, peut-être même qu’elle pourrait tourner à plein régime.

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