Loading

Exposition "Les voleurs de feu" Du 30 mai au 1er novembre 2020

La Coopérative-Musée Cérès Franco accueille le public depuis le 30 mai pour présenter sa nouvelle exposition Les voleurs de feu. Toutes les mesures sanitaires recommandées par le gouvernement ont été mises en place afin de recevoir les visiteurs dans les meilleures conditions. Qui mieux que Dominique Polad-Hardouin, fille de Cérès, historienne de l’art et galeriste, aurait pu assurer le commissariat de l’exposition destinée à présenter les facettes de la collection de sa mère ?

Au sommaire :

  1. Les choix de la commissaire Dominique Polad-Hardouin
  2. Entretien avec Philippe Hardouin, vice-président de la Coopérative-Musée C. Franco

1. Les choix de la commissaire

« Palper, écouter et regarder les inventions de ces artistes »

Par Dominique Polad-Hardouin, Commissaire de l’exposition

Restituer au visiteur de l’exposition une vision aussi complète et juste que possible de l’ensemble de la donation relève de la gageure. Comment montrer le plus d’œuvres possible en mettant en valeur chacune d’entre elles ? Comment faire connaitre et comprendre à la fois la profusion et la cohérence de la collection sans enfermer le spectateur dans le savoir, le laisser à ses sensations, au plaisir esthétique du ressenti ?

Une fois de plus, le paradoxe du conservateur (et du commissaire) saisit à la gorge : « Nos trésors nous accablent et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exagère l’effet stupéfiant et triste. Si vaste soit le palais, si apte, si bien ordonné soit-il, nous nous trouvons toujours un peu perdus et désolés dans ces galeries, seuls contre tant d’art (…) Nous devons fatalement succomber. Que faire ? »

Parmi les 348 artistes de la donation, 179 sont exposés à travers 440 œuvres, choisies parmi les plus représentatives de la collection ou parce qu’elles n’avaient jamais été montrées. C’est beaucoup ; trop diront certains. C’est un choix, dicté par la volonté de restituer fidèlement toutes les facettes d’une collection qui en compte beaucoup, traversée par quatre décennies riches en créations, en révoltes, en amitiés et en coups de cœur.

Les brasiers de l’âme

Pour autant, faut-il tout mélanger et laisser le visiteur seul avec son ressenti, sans guide et sans repères ? Sans doute pas. Mais alors faut-il utiliser les classifications des historiens d’art, pratiques mais pas toujours pertinentes et souvent obsolètes ? Non plus : ce serait proposer une approche réductrice d’une collection par trop foisonnante pour être restituée de la sorte.

L’accrochage est donc très dense, « à l’italienne », où les tableaux s’étalent sur plusieurs registres verticaux. C’est le parcours proposé qui fera découvrir des périodes, des groupes d’artistes, des thèmes pour révéler progressivement la cohérence et l’unicité de la collection et faire partager les inventions « de tous ces voleurs de feu qui allumèrent les brasiers de l'âme, pour ne bâtir d'autre empire qu'à l'intérieur de soi ».

Au rez-de-chaussée. Dès l’entrée, le visiteur découvre les origines de Cérès Franco : la culture latinoaméricaine, ses expressions joyeuses, fantastiques et colorées. Il est accueilli par deux ensembles très exceptionnels d’ex-voto brésiliens et de masques mexicains et une sélection d’artistes naïfs brésiliens ou venus d’autres continents, intéressant contre-point qui élargit les perspectives sur d’autres pans de la collection.

Aux artisans anonymes et aux artistes naïfs succèdent les autodidactes représentant des courants de l’art brut ou singulier, de l’art Outsider. Cette sélection de peintures et de sculptures, datant pour la plupart des années 1980/1990, permet d’interroger les contours fragiles de ces définitions, de les affiner aussi. Mais il s’agit surtout, en dehors de toute querelle d’école, de rendre hommage à ces artistes inclassables, à l’authenticité et la fraîcheur d’expression certaine que Dubuffet appelait la “Neuve invention”.

Au 1er étage. À l’étage sont regroupés ceux des artistes qui ont une formation artistique, présentés par époques successives, des années soixante aux années deux mille. Certains artistes sont plus particulièrement mis à l’honneur : Stani Nitkowski, Hugh Weiss, Abraham Hadad, Mao To-Laï, Alejandro Marcos.

Une petite salle présente quelques portraits de Cérès Franco réalisés par ses amis artistes. Une autre relate en photographies la période des « maisons-musées » de Lagrasse.

Dominique Polad-Hardouin

2. Entretien avec Philippe Hardouin

«C’est la figure humaine qui se retrouve au centre de tout»

Philippe Hardouin est membre du conseil d’administration de L’Association pour la Valorisation de la Coopérative-Collection Cérès Franco. Il est aussi l’époux de la commissaire de l’exposition Les voleurs de feu, Dominique Polad-Hardouin.

Avec ses 1 700 œuvres, la collection Cérès Franco occupe une place particulière dans le monde de l’art. Pouvez-vous nous en donner les principales clés et préciser les choix essentiels qui ont guidé celle qui les a rassemblées ?

Elle est particulière déjà en ce qu’elle est constituée par le regard d’un collectionneur. Cérès Franco, comme bien d’autres collectionneurs – on peut penser à Daniel Cordier par exemple – a accumulé des œuvres très différentes, mais elles ont en commun d’avoir attiré son regard. Quand on rentre dans sa collection, il y a une constance qui frappe le visiteur : celle d’un œil qui se renforce et s’affine dans son goût et ses parti-pris. Et on se rend compte alors combien ses parti-pris relèvent d’une grande exigence. Jean-Hubert Martin le dit fort justement : ses choix se sont exclusivement portés sur la représentation humaine avec une très grande ouverture. Son registre va du naïf et de l’art brut à l’expressionnisme et au surréalisme. Et c’est bien la figure humaine qui se retrouve au centre de tout. Les couleurs sont aussi une clé de lecture de cette collection qui viennent souvent rehausser la portée imaginaire d’œuvres en perpétuelle métamorphose.

On a pu écrire que la collection représentait « la face cachée de l’art contemporain ». Comment définir cette notion et quels en sont les exemples les plus significatifs parmi les artistes et les œuvres ?

Elle a constituée sa collection sur une quarantaine d’années, avec des œuvres essentiellement de la deuxième moitié du XXème s. dont la provenance traduit un goût éclectique, toujours dicté par le regard… et indépendant pour un art situé en marge des grands courants artistiques et qui ne trouvait pas sa place dans les musées français : naïfs brésiliens et européens, art populaire sud-américain, art brut, autodidactes, singuliers outsiders, artistes issus du mouvement CoBrA ou de la nouvelle figuration. C’est ce que définit cette notion de face cachée de l’art, une production artistique qui s’est développée en marge des institutions, sans être marginale pour autant et qui au final montre qu’elle est une partie intégrante de l’art contemporain. Il y a sans conteste quelques œuvres qui pourraient être reconsidérées au fil de temps comme des chefs d’œuvre. Michel Macreau, quelque vingt ans avant Jean-Michel Basquiat, pourrait rentrer dans cette catégorie.

Cérès Franco a pu bénéficier du compagnonnage et du soutien de Jean Dubuffet, le père de l’art brut. On a tendance à penser aujourd’hui que l’art brut est partout, en tout cas il semble très présent dans cette collection. Peut-on dire qu’il en manifeste la tendance principale ? Ou bien l’éclectisme des œuvres est-il de nature à remettre en cause les catégories et les définitions habituelles ?

Cérès Franco n’a pas une histoire simple avec Jean Dubuffet. Quelques lettres témoignent même d’une relation difficile entre deux personnages qui connaissaient l’existence de l’autre sans pour autant chercher à s’approcher véritablement. Il est vrai que Dubuffet a orienté plusieurs artistes vers Cérès Franco, mais leurs conceptions sont différentes, l’un est un théoricien au profil rigide et fermé, l’autre Cérès Franco est une femme brésilienne, où la sensibilité et les forces de la vie l’emportent et bousculent les certitudes théoriques. Sa galerie était une ruche où se croisaient des peintres d’origines les plus diverses, les plus anticonformistes, allant à la rencontre aussi des peintres issus de la Nouvelle Figuration mais aussi vers des autodidactes et des naïfs. En ce sens elle remet en cause les catégories et les définitions habituelles, y compris celles de l’art brut, figées par Dubuffet. Au fond, c’est une collection hors norme qui résiste à une catégorisation aisée et confortable.

Le primitif, l’originel, le mystère, la folie et le magique sont des notions que l’on associe volontiers à l’art brut. Cérès Franco y semblait particulièrement sensible, est-ce l’une des clés de cette collection qui semble accorder une place importante à ce que Jean Dubuffet appelait des « valeurs sauvages » ?

Mais justement, cette collection montre que toutes ces notions dont vous venez de faire état dépassent de loin une forme d’art décrite et désignée comme l’art brut, par exemple pour embrasser au-delà des « valeurs sauvages », une autre dimension, celle de la figure humaine. Et là dans cet espace, on voit bien que l’artisan anonyme, l’autodidacte revendiqué ou encore l’artiste expérimental se côtoient avec gourmandise, avec le geste dont la technicité ne saurait occulter l’authenticité. C’est leur fil commun.

Parlez-nous de la scénographie de la Coopérative-Musée. Ce n’est pas un lieu neutre, a-t-il fallu l’apprivoiser, s’y adapter, le subvertir ?

En fait, ce lieu s’est imposé à nous comme aux œuvres avec une très grande évidence. Il avait connu une transformation heureuse par le précédent propriétaire qui l’avait déjà transformé en centre d’art. De la façade « à la cinéma Paradiso » à la halle intérieure, dont on devine la peau subsistante des cuves en béton qui s’élevaient comme les orgues de Staline, on sent l’inscription historique dans son contexte de région viticole. Il y a au contraire une forme de double authenticité qui s’exprime dans cette conjugaison des œuvres et de cette architecture. Donc pas de nécessité à l’apprivoiser ou le subvertir, simplement un impératif : celui d’épouser les peaux et les formes de cette coopérative. C’est ce que nous avons voulu conserver dans l’appellation du lieu, en associant la Coopérative et le musée.

L’exposition Les voleurs de feu s’ouvre jusqu’au 30 novembre. Quelle en est la principale ambition ? Quels ont été les choix de la scénographie imaginée par son commissaire Dominique Polad-Hardouin ? Et comment guider le visiteur à travers une telle profusion d’œuvres ?

Cette exposition est présentée au public l’année ou a lieu la donation effective et des œuvres et du bâtiment. C’est un passage très fort, celui de la transmission du privé vers le public, du dépassement d’une initiative privée entreprenante et dynamique pour se fondre dans le bien public, qui apporte une dimension d’une grande valeur, celle de la pérennité de la démarche et de la mise à disposition de tous d’une richesse culturelle qui devient un patrimoine. Ce que Dominique a voulu faire est tout simplement de restituer pour les visiteurs les différentes facettes de la collection de Cérès Franco. Mais aussi d’en refléter la manière dont cette collection prenait possession de l’espace de ses maisons-musées que Cérès Franco avait acquises à Lagrasse dans l’Aude. Comment restituer au visiteur une vision complète et aussi juste que possible de l’ensemble de la donation ? Comment montrer le plus d’œuvres possible tout en mettant en valeur chacune d’entre elles ? Comment faire connaître et comprendre à la fois la profusion et la cohérence de la collection sans enfermer le spectateur dans le savoir, le laisser à ses sensations, au plaisir esthétique du ressenti ? Telles sont les interrogations qui ont présidé au choix scénographique. Le résultat est un véritable feu d’artifice, avec un accrochage très dense « à l’italienne », où les tableaux s’étalent sur plusieurs registres verticaux. C’est le parcours proposé qui fera découvrir des périodes, des groupes d’artistes, des thèmes pour révéler progressivement la cohérence, l’unicité de la collection et la pertinence d’un œil.

L’exposition emprunte son titre à Rimbaud, le poète flamboyant, contestataire des autorités et adepte des vagabondages, que Cérès Franco n’aurait sans doute pas renié. Faut-il en voir l’influence ici ?

On pourrait établir effectivement un parallèle entre tous ceux qui font partager les inventions, des lettres pour former poésie, des traits du pinceau pour former œuvre, de tous ces voleurs de feu qui allumèrent les brasiers de l’âme, pour ne bâtir d’autre empire qu’à l’intérieur de soi, comme l’écrit joliment Dominique de Villepin dans l’Éloge des voleurs de feu. ◼️

Recueilli par Luis Armengol

Pour consulter la suite du dossier cliquez :

Dossier réalisé par :

  • Journalistes : Luis Armengol, Eva Gosselin.
  • Crédits photos : Christine Sefolosha, Vaudou - ©Alain Machelidon / Waldomiro De Deus, O pescador - ©Alain Machelidon / Jaber, Sans titre - ©Alain Machelidon / Alejandro Marcos, Sans titre - ©Alain Machelidon / Francis Auxiette, Sans titre - ©Alain Machelidon / Eli Malvina Heil, Sans titre - ©Alain Machelidon / Sylvie Badia, Le saxophoniste -©Alain Machelidon / Christopher McDevitt, Le Marchand d'art - ©Alain Machelidon / Joaquim Baptista Antunes, Sans titre - ©Alain Machelidon / Dominique Polad-Hardouin et Philippe Hardouin -©Michel Lunardelli / Abraham Hadad, Meuble à trois tiroirs, 1990, Huile sur toile / Chaïbia, sans titre, 1965 circa, gouache sur bois, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, sans titre, Acrylique et crayon sur papier, © Alain Machelidon / Christine Sefolosha, sans titre, 1994, Acrylique sur tôle de fer, © Alain Machelidon / Corneille, Variation sur les contes de Perrault, 1977, Sérigraphie sur toile en six panneaux / JABER, sans titre, Gouache sur papier, © Alain Machelidon / Michel Macréau, Sans titre, 1962, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, La jeteuse de maléfices, 1988, huile sur toile, © Alain Machelidon / Marcel Pouget, La tentation de Saint Antoine, 1980, huile sur toile, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, Les deux et la main, 1974, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Philippe Aïni, Le cavalier de l’absurde, 1988, Acrylique et bourre à matelas, © Bertrand Taoussi / Chaïbia, Vitrail, Gouache sur papier marouflé sur bois, © Bertrand Taoussi / Abraham Hadad, Couple sur fond rayé, 1975, lithographie sur papier n°2/26, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Pluie d’étoiles, 1982, Gouache sur toile, © Alain Machelidon / Marcel Pouget, L’homme heureux, 1965, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, Le chaman, 1984, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Jacques Grinberg, Sans titre, 1982 circa, Acrylique et crayon sur papier, © Alain Machelidon / JABER, Sans titre, Gouache sur papier, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Homme repu, 1990, Huile sur toile, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, Elle et lui, 1975, Lithographie, © Alain Machelidon / Abraham Hadad, L’ange revient, 1975, lithographie sur papier n°4/22, © Alain Machelidon / Stani Nitkowski, Le clown et le dindon, 1985, Encre sur papier, © Alain Machelidon.