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La lettre de l'esprit 2 Corinthiens 3, 3-9.17-18

Lecture biblique : 2 Corinthiens 3, 3-9.17-18

Vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. Telle est l’assurance que nous avons grâce au Christ, devant Dieu. Ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions mettre à notre compte, c’est de Dieu que vient notre capacité.

C’est lui qui nous a rendus capables d’être ministres d’une Alliance nouvelle, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie. Or si le ministère de mort gravé en lettres sur la pierre a été d’une gloire telle que les Israélites ne pouvaient fixer le visage de Moïse à cause de la gloire — pourtant passagère — de ce visage, combien le ministère de l’Esprit n’en aura-t-il pas plus encore ? Si en effet le ministère de condamnation fut glorieux, combien le ministère de la justice ne le sera-t-il pas plus encore ? (…)

Car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur, qui est Esprit.

Prédication du pasteur Rudi Popp

Notre Union d’Églises en Alsace et en Lorraine, union d’Églises réformée et luthérienne, va faire parler d’elle, ces prochaines semaines. Dans l’espace public, il sera question de la diversité des lectures bibliques dans une même communion d’Eglises. Dans notre union, le Conseil de l’Union est l’organe exécutif, l’Assemblée en est l’organe législatif ; les deux instances fixent les grandes orientations et prennent les décisions majeures par rapport à la vie des deux Églises. Il se trouve que l’assemblée de l’Union du 16 novembre 2019 sera appelée à se prononcer sur la possibilité de bénir les couples mariés de même sexe.

Dans les DNA du 2/11/19, un article intitulé « La bénédiction du Mariage pour tous en voie de devenir officielle » fait état de l’incidence. La journaliste a interrogé le président de l’Union et constate : « …à la veille de la présentation du texte aux délégués appelés à statuer, Christian Albecker est pragmatique : “En Eglise, on aura toujours des approches diverses, entre les “déductifs” et les “inductifs”, ceux qui pensent que la Bible énonce des normes intangibles et ceux qui estiment qu’il faut la réinterpréter à chaque époque et en dégager le message pour aujourd’hui ».

Si nous pouvons parfaitement comprendre ce pragmatisme protestant, qui est le reflet d’une approche pluraliste de la religion que le protestantisme a intégré dans ses structures (depuis quelques décennies seulement !), je voudrais ce matin m’interroger avec vous devant l’appel de l’apôtre Paul - qui est sans appel : « C’est Dieu qui nous a rendus capables d’être ministres d’une Alliance nouvelle, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie. »

Faut-il donc se contenter du constat de ces deux « confessions » chrétiennes irréductibles que seraient les « déductifs » et les « inductifs » ?

(Les « déductifs » : ceux qui pensent que la Bible énonce des normes intangibles ; on les appelle aussi évangéliques, littéralistes, ou, selon l'autodénomination de certains, des fondamentalistes ;

les « inductifs » : ceux qui estiment qu’il faut la réinterpréter à chaque époque et en dégager le message pour aujourd’hui ; on les appelle libéraux, historico-critiques, etc.)

Partons d'un constat qui devrait faire l'unanimité : la Bible est en voie de disparition dans notre culture, comme dans toutes les sociétés modernes. Sa lecture régulière décroît constamment. Dans cette perspective aussi, est-ce qu’il est juste d’accepter, là où la Bible est encore étudiée et consultée, qu’elle crée de partis religieux irréconciliables ?

Les deux approches que Christian Albecker appelle « déductive » et « inductive » expriment pourtant des préoccupations légitimes. Les deux approches rappellent le véritable amour dont la Bible doit faire l’objet dans la vie chrétienne, et la place centrale qu’elle doit occuper dans l’expression et la formulation de la foi — ce que, par ailleurs, bien des protestants ont oublié.

Ainsi, on ne peut qu’approuver la revendication « déductiviste » qui veut protéger la Bible de toute adaptation ou de toute «normalisation» qui la soumettrait aux convictions dominantes de notre époque. La croix reste scandale et folie. Cela correspond à l’appel de l’apôtre Paul : seul le Saint-Esprit peut rendre l’homme réceptif à la Parole de Dieu ; Dieu seul garde l’initiative du salut et de la foi.

En même temps, on ne peut qu’approuver la revendication « inductiviste » qui insiste sur le fait qu’aimer la Bible, et reconnaître sa fonction unique dans l’économie de la foi, ne doit pas aboutir à en diviniser le texte. Ce n’est pas la Bible qui est sacrée, mais Celui qu’elle atteste et à qui elle renvoie ; ce n’est pas la Bible qui doit être crue, mais Celui qu’elle désigne et confesse, Jésus le Christ, l’envoyé du Père.

Puisqu’il s’agit donc, selon Paul, de prendre la Bible au sérieux, et non pas à la lettre, il me semble qu’il est de la plus haute importance de ne pas apporter à ces préoccupations légitimes des solutions erronées. Si, dans une perspective « déductiviste » aussi, on affirme que la Bible est écrite par des hommes dans des circonstances particulières, que la Bible est autant le produit de l’Église que l’Église est le produit de la Bible, il serait juste incompréhensible de considérer la Bible comme l’expression immédiate et "exacte" de la Parole de Dieu. Si l’on affirme que Dieu s’identifie sans distance à ce qui est dit dans la Bible, chaque mot, chaque phrase acquiert une valeur absolue et indiscutable.

Les conséquences de cette inspiration directe et totale de la Bible risquent de décourager, voire de démobiliser ses lecteurs : si elle est l’expression immédiate et exacte de ce que Dieu décrète, la Bible n’aurait pas à être traduite dans des langages ou des réalités de notre temps ; le texte biblique se suffirait à lui-même et ne devrait pas être interprété ! Il serait même préférable de le lire uniquement dans ses langues d’origines, l’hébreu et le grec, pour contourner tout problème de traduction. Cela signifierait aussi que la Bible aurait été conçue non pas pour être lue et comprise, mais pour être simplement proclamée et appliquée… L’Écriture serait tellement claire par elle-même que toute réflexion (qui serait une forme d’incrédulité) ferait obstacle à sa pleine réception.

Or, cette conception littéraliste est vivement contestée… par la Bible elle-même ! L’apôtre Paul le dit de manière très radicale : la lettre de recommandation dont il pourrait se prévaloir, c’est une véritable « communauté d'intelligence » à Corinthe, une « lettre écrite dans nos cœurs, connue et lue par tous les hommes. De toute évidence, vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. »

Cette affirmation fondamentale dénonce tout terrorisme spirituel, qui transforme Dieu en un tyran appelant l’homme à renier son intelligence, faisant de la Bible une Loi implacable devant être obéie sans être comprise. Toute la Bible, suivant l’argument décisif de Paul, est écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs : la Bible ne vit que par la lecture que nous en faisons — en communauté ! La Bible veut être lue, expliquée, méditée, comprise. Elle appelle à une quête commune du sens qui s’accomplit dans la réflexion la plus exigeante, dans le questionnement le plus profond, et dans la liberté la plus créatrice. La Bible n’exige pas une capitulation de l’intelligence ; plaider cette forme de soumission est une fidélité perverse.

Par contre, dans une lecture « inductiviste » de la Bible, l’intelligence (ou la sincérité intellectuelle) du lecteur ne devrait pas devenir son seul critère de vérité. Il ne suffit pas qu’une personne fasse état d’un sentiment, d’une réaction ponctuelle, d’une idée subite, pour qu’aussitôt cette confidence ait valeur de vérité et entre dans l’inventaire à partir duquel il faudra entreprendre la lecture de la Bible. Ce serait là aussi une quasi-sacralisation de chaque pulsation de la vie intérieure, qui traduit une incapacité à prendre de la distance par rapport à soi-même. On ne répétera jamais assez que sincérité ne rime pas nécessairement avec perspicacité, et qu’ancrer une étude de la Bible dans un éparpillement de réactions disparates n’est pas automatiquement le reflet de la diversité de l’Esprit.

Un individualisme fait d’introspection, lorsqu’il devient le point d’ancrage du travail biblique, peut aussi produire des effets pervers. Partant d’un regard sur soi, c’est à un regard sur soi que l’étude aboutira. Certes, la Bible veut me convier à une nouvelle compréhension de ma vie, mais elle entend tout aussi résolument être ouverture sur la réalité et mise en responsabilité. Elle ne mène justement pas de moi à moi, mais de moi au prochain, à la communauté ecclésiale, à la société.

Prendre la Bible au sérieux, cela signifie certes que la personne du lecteur doit être prise au sérieux, que c’est d’elle qu’il y va dans l’acte de lecture, qu’en définitive c’est elle qui est exposée et transformée. En revanche, cet événement de transformation auquel la Bible nous oriente ne se produit pas par le biais de l’introspection, par une volonté de s’observer soi-même, de s’enfermer dans la méditation de ses désirs et de ses soucis. Ce n’est pas en plongeant en moi que je me connaîtrai, mais c’est en me quittant moi-même. C’est en effectuant par l’imagination le parcours que me propose le texte biblique que je découvrirai et approfondirai les grandes énigmes de ma vie, et que je serai confronté à de nouvelles possibilités que j’ignorais.

Je ne crois donc pas qu’il faille se contenter du constat des deux « confessions » chrétiennes irréductibles que seraient les « déductifs » et les « inductifs » ; je crois que tout lecteur, tout le sens de la Bible est infiniment en devenir, et que toute interprétation se juge par la traduction de ma vie dans le langage du Christ, qui doit être exprimé par les mots et les gestes du temps présent.

Pour le redire avec les mots de l’apôtre Paul : « C’est seulement par la conversion au Seigneur que le voile tombe. Car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur, qui est Esprit. » Amen !

Created By
Rüdiger Popp
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Credits:

Inclut des images créées par Clay Banks - "Lose Yourself" • Sebastian Klein - "untitled image" • Rod Long - "Flipping the page of book" • Cory Woodward - "Arm Tat" • Arif Riyanto - "A girl in the library wanna picks some books." • Marc-Olivier Jodoin - "Testing photoshop, inspired by Michael Pistono."