La jeunesse adore le Front National A deux mois d'une élection présidentielle sous haute tension, un seul parti semble être en tête : Le Front National. La vague bleu marine, qui déferle sur la France, fascine autant qu'elle révulse, surtout chez les jeunes. A Nantes, la lutte s'organise, pour le meilleur...et pour le pire.

L'ambiance est lourde, l'atmosphère presque suffocante. Le Zénith de Nantes est plein à craquer. Plus de 4000 personnes ont fait le déplacement pour assister à la grande messe de la présidente du parti le plus controversé de France, Le Front National. L'attente est longue pour les spectateurs qui sont là depuis de longues heures. En particulier pour ceux venus de loin, comme Yves et Claude, deux retraités du Morbihan, là pour assister au meeting de Marine Le Pen. « L'attente est longue mais c'est plus de l'excitation, cela va vraiment valoir le coup, c'est sûr ». Les gens gesticulent, applaudissent, parlent ... jusqu'à l’apothéose. « Enfin elle arrive » . Les discussions laissent place à l’euphorie : cris, applaudissements, encouragements… Soudain, le visage de Marine Le Pen apparaît sur les écrans géants. D'un pas décidé, la meneuse du FN monte sur la scène, salue la foule et attend de longues minutes que la ferveur se calme pour commencer son discours. Du haut de mon gradin excentré, je scrute la foule, j'analyse les visages, les réactions, comme si j'essayais de partager l'extase pour ce parti au centre de tous les débats.

Photos réalisés lors du meeting du FN le 26 Février 2017 à Nantes

Autrefois marginalisé, moqué, le Front National a réussi en 15 ans à devenir une des plus grande force politique en France. Depuis la surprise créée par Jean Marie Le Pen au premier tour des élections présidentielles en 2002 et la reprise du parti par sa fille 9 ans plus tard, le FN a creusé son sillon pour se hisser tout en haut des intentions de vote de l'élection présidentielle à venir. Exit le subversif et borderline Jean Marie, et bienvenue à la réformatrice et mesurée Marine qui réussit depuis 5 ans la prouesse de dédiaboliser un mouvement pourtant tellement décrié. En rajeunissant une image moribonde, le parti d’extrême droite a réussi à séduire un électorat qui, jusqu'à présent, lui échappait : La jeunesse.

Il est loin le temps où au premier tour de la présidentielle de 2002, Le Front National enregistrait seulement 13% du vote des 18-24 ans. Aujourd'hui, plus de 30% de cette même catégorie se dit prête à voter pour le parti de Marine Le Pen. Même si 2/3 des jeunes avouent toujours avoir une mauvaise opinion du parti, il reste en tête des intentions de vote pour les gens ayant une proximité politique avec ce dernier. Plus militant, plus lisse mais toujours autant décrié, le Front National ne laisse donc personne indifférent et crée, surtout chez les jeunes, des réactions antinomiques qui le place, de fait, au centre de toutes les attentions.

« Pour moi, l'image du parti a changé car le monde a compris que le Front National pouvait gouverner grâce à une ligne stable et surtout grâce à de vraies propositions. »

La nuit tombe à peine sur Nantes. Les rues se vident au profit des bars, restaurants et autres lieux où un peu de chaleur et de lueur seront les bienvenus. A la table d'un troquet, le temps commence à se faire long. Trente minutes que les secondes défilent sans laisser entrevoir une quelconque arrivée. Et puis finalement la porte du café s'ouvre et laisse entrer l'invité que je n'attendais plus, Gauthier Bouchet, jeune attaché Front National au conseil régional des Pays de la Loire. L'homme est immense et très bien habillé, son assurance et sa confiance en lui transparaissent sur son visage dès son entrée dans l'établissement. Après un signe de la tête, me voilà face à lui et son regard bleu azur perçant comme des poignards. Cet autodidacte de 29 ans est un poids lourd régional du parti d’extrême droite. Adhérant depuis sa majorité en 2007, le jeune homme n'a cessé de gravir les échelons pour devenir en 2014 conseiller municipal de Saint Nazaire. « Dès que j'ai eu le droit de m'investir en politique, j'ai tout de suite opté pour le FN. J'ai eu la chance de rencontrer Jean Marie Le Pen très rapidement et j'ai vécu ses encouragements comme une révélation » explique Gauthier Bouchet.

Gauthier Bouchet devant le pont de Saint Nazaire et en réunion du Front National Loire Atlantique

Pourtant même si ce dernier reste un soutien de l'ancien président d'honneur du parti, il pense que sa fille à un potentiel et surtout une idéologie bien plus réaliste « Jean Marie ( sic ) est un chien fou mais Marine, par son calme et son intelligence, peut vraiment réussir à redresser la France. Pour moi, l'image du parti a changé car le monde a compris que le Front National pouvait gouverner grâce à une ligne stable et surtout grâce à de vraies propositions. Et les électeurs sont réceptifs comme le prouve l'affluence au Zénith dimanche pour le meeting de Marine Le Pen ». Gauthier Bouchet est un homme passionné. Célibataire, sans enfants, il consacre tout son temps libre au tractage, collage d'affiche et aux rencontres avec les citoyens « C'est important pour moi de défendre un parti et une idéologie qui me semble bonne pour mon pays. Surtout à Nantes qui est une ville ancrée à gauche. Mais aujourd'hui à cause des événements de ces dernières années, les gens semblent se réveiller et voir la vérité en face. Il est temps de faire bouger les choses ».

Longtemps confronté à des mouvements d’extrême gauche très virulents, le Front National de Loire Atlantique ne cesse de prendre de l'ampleur grâce à ses 600 adhérents (dont 129 de moins de 35 ans) et ses 13 élus locaux. « On voit de plus en plus de jeunes rallier le parti, je pense que c'est parce qu'ils voient dans le message de Marine Le Pen une vraie intelligence et qu'ils comprennent qu'il ne peut y avoir qu'elle pour redresser notre pays. C'est aussi pour ça que les jeunes de Front National sont si militants. Ils ont besoin de partager leur '' révélation'' avec tout le monde, comme j'ai pu le faire par le passé » explique Gauthier Bouchet. Pourtant tout le monde n'est pas du même avis à Nantes comme l'illustre la manifestation organisée pour protester contre la venue de Marine Le Pen au Zénith de Nantes la veille du meeting. « On ne peut pas laisser des Zadistes et des anarchistes venir outrager la démocratie et empêcher les gens de faire ce qu'ils veulent. Le contribuable n'en peut plus de payer pour le bordel que ces gens mettent. » s'emporte le jeune élu. « De toute façon la meilleure des réponses qu'on donnera à ces clowns, ça sera le 22 avril dans les urnes » ajoute-il. Quelques jours plus tôt, le discours inverse était scandé avec ferveur entre deux cordons de CRS et un nuage de bombe lacrymogène.

« Notre combat, c'est surtout montrer qu'on existe»

En cette veille de meeting, la ville est encore prête à s’embraser. Après 6 mois de répit, les riverains craignent une nouvelle fois le pire. Les douloureux et violents souvenirs des manifestations précédentes ont laissés des traces dans le centre-ville. Après deux années de manifestations explosives, Nantes et ses habitants semblaient retrouver un semblant de calme. Mais la venue du Front National allait raviver un incendie à peine éteint. Pourtant, tout comme d’autres cités de l’Ouest (Rennes, Tours ou Angers), les score du FN dans la capitale de Loire Atlantique lors des dernières élections sont plutôt énigmatiques (7,78 % aux présidentielles de 2012 et 5,85 % aux législatives de 2014). Ce qui ne devrait pas inquiéter outre mesure les différentes institutions de gauche présentent dans les environs.

Tags réalisés lors des manifestations anti FN le 25 Février à Nantes

« Au contraire » fustige Alexandre, représentant du collectif d’extrême gauche ‘’ Nantes Révolté ‘’ très actif sur les réseaux sociaux. « Il y a encore quelques années, c'était complètement inenvisageable qu’un parti comme le Front National fasse un meeting à Nantes. Aujourd'hui, on leur offre la plus grand salle des environs (Le Zénith de Nantes ndlr). On ne comprend vraiment pas les élus socialistes qui donnent une tribune aussi large au FN. Déjà en début d’année on autorise la fachosphère à venir débattre de bouquins négationnistes, maintenant c'est la patronne qui vient, demain ça sera quoi ? »

« Pour combattre une normalisation dangereuse du Front National » Les différentes organisations d’extrême gauche nantaise ont décidé, d'un commun accord, de battre le pavé pour montrer que leur combat n'était pas terminé. « Notre combat, c'est surtout montrer qu'on existe, que malgré la percée du F-Haine (sic), l'indignation du peuple face à l'idéologie ultra conservatrice est toujours forte. » Ce souffle militant dont parle Alexandre fait en ce moment bien défaut à une ultra gauche nantaise prise de court.

Image de couverture de la page Facebook de "Nantes Révoltée"

Ces derniers mois, la lutte contre le Front National, fer de lance des différents mouvements de gauche, a été laissée de côté au profit d'autres combats sociaux qui ont clairement terni l'image de l’extrême à gauche à cause des débordements qu'ils ont engendrés. « Le problème, c'est qu'il y a des profiteurs, des mecs qui viennent exprès pour régler leurs comptes de manière violente avec la société. Non seulement ils décrédibilisent une action légitime, mais en plus, ils pénalisent tout un mouvement qui n'en a vraiment pas besoin. » Mais selon le jeune nantais, la bataille à mener ne réside pas uniquement dans la rue car c'est particulièrement sur les réseaux sociaux que la communication du Front National se joue. « C'est clair que le FN a une communication rodée, qu'ils ont réussi à contourner la censure institutionnelle grâce à Facebook, Twitter, etc. Ils ont clairement prit une longueur d'avance et c'est de notre devoir d'être beaucoup plus présents sur internet pour contrer au mieux leur propagande ». En se reposant trop sur ses acquis, l'ultra gauche nantaise a laissé le champ libre au Front National pour manœuvrer et, pire, aux mouvements identitaires, jusqu'alors inconnu à Nantes, de se faire une place dans le paysage politique local.

« Le problème avec le FN c'est qu'ils deviennent de plus en plus lisses et sans âmes.»

Car oui, même si les mouvements identitaires restent marginaux dans la cité des ducs, leur présence existe belle et bien. Leur page Facebook : « Génération Identitaire Nantes » compte plus de 1700 abonnés. Même si elle reste bien loin des 35000 abonnés de « Nantes révoltée » cette page connaît de plus en plus de succès comme me l'explique par mail Benoît, adhérant de la première heure du mouvement : « Avant les gens avaient peur car on vit dans une ville de cocos ( sic ) mais là, le ras le bol devient intense chez tout le monde. Entre l'impunité des casseurs, la délinquance qui augmente de plus en plus et le chômage qui stagne, les gens n'ont plus peur de leurs opinions ». Pourtant, Benoit et ses comparses ont fait impasse sur le meeting de Marine Le Pen, jugée « trop tendre » et « vendu » par les « réalistes » comme ils aiment se nommer. « Le problème avec le FN c'est qu'ils deviennent de plus en plus lisses et sans âmes. Les vraies convictions de la préférence nationale sont édulcorées dans un espèce de spectacle médiatique. On camoufle ses convictions derrière un discours mielleux mais les actions sont dérisoires ». Caché derrière un écran et un nom d'emprunt, Benoît estime que son mouvement à plus de « couilles » et qu'ils assument chaque point de leur idéologie contre vents et marées.

Photos d'actions du Bloc Identitaire nantais

Pourtant leur fil d'actualité Facebook ressemble plus à un relais d'une instance nationalisée qui est, quant à elle, très active. Seules quelques photos de collages de stickers ou des posts comprenant des chiffres manipulés composent leur page qui ne met clairement pas en avant la fierté de leur mouvement. Mais Benoit nous assure que l'essentiel est ailleurs. « La communication putassière, on s'en fout complètement. Pour nous l'important c'est de se retrouver entre nous pour discuter des meilleurs actions à entreprendre pour montrer qu'on existe et surtout qu'on agit pour la France contrairement à ceux qui prétendent le faire. La communication, on verra après. »

« Je pense vraiment que si le FN était au pouvoir, on reviendrait une dizaine d'année en arrière. »

Et dans tout ça, où se situe la majorité silencieuse ? Ceux qui ne se reconnaissent dans aucune division militante pro ou anti Front National. Sans aucun doute cette écrasante majorité est plutôt hostile au FN comme l'illustre les chiffres précédemment démontrés. Et cela s'illustre facilement quand on décide d'aller interroger quelques étudiants aux abords de la faculté de Nantes. Beaucoup comme Nadia, Clément, Marie ou Hannah ne se considèrent pas comme militants mais ont peur de l'arrivée possible du FN au pouvoir en 2017. Pour Nadia, cette éventualité est « Impossible car elle dénigrerait les principes fondamentaux de la France. Une nation où tout le monde part avec les mêmes chances malgré les difficultés » « Mes grands-parents sont arrivés en France il y a 55 ans et ils ont travaillés dur pour offrir à mes parents le meilleur et aujourd'hui je me sens autant français que n'importe quel français ici. Je pense vraiment que si le FN était au pouvoir, on reviendrait une dizaine d'année en arrière. » Pourtant, Nadia ne se considère pas comme une militante, elle pense juste que la pérennité de son pays ne réside pas dans une politique isolationniste et conservatrice. « Mais cette élection est dans la bouche de tout le monde car beaucoup de gens flippent de voir Marine Le Pen devenir présidente et de réduire tous les efforts de nos ancêtres en cendres. ».

Ainsi, que ce soit d'un bord comme de l'autre, Le Front National est au centre de toutes les attentions. Qu'on soit opposés, partisans ou même sans véritables opinions politiques, le parti d’extrême droite occupe une place plus qu'importante dans nos interactions sociales. Autrefois si unanimement rejeté, le Front National semble au fil des années avoir pris un certain ampleur notamment auprès de la jeunesse qu'elle a su charmé à grand coup de campagne de communication et de programme allégé. Plus personne ne se cache de voter Front National et surtout pas les jeunes qui n'hésitent pas à représenter fièrement le parti à l'échelle locale et nationale comme illustre la grande proportion de jeune présents dimanche dernier au meeting de Marine Le Pen au Zénith de Nantes. Présent sur tous les fronts et toutes les lèvres, le Front National, a déjà réussi son pari, il occupe l'espace public comme aucun parti auparavant. Grâce aux nombreuses polémiques qu'il suscite, le parti d’extrême droite ne cesse de faire parler de lui. Ainsi, la puissance de ce dernier a été de d'user de sa force de frappe communicante pour retourner l'opinion à son profit et ainsi faire pencher la balance en sa faveur. En 1989, les Béruriers Noirs chantaient : « La jeunesse emmerde le Front National » dans leur hymnes punk Porcherie mais aujourd'hui force est de constaté que, d'une façon ou d'une autre, la jeunesse adore le Front National, au moins autant qu'elle le déteste.

Rémi Lévêque

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