Le peuple de gauche sans cap ni boussole

Aux affaires depuis cinq ans, la gauche aborde l’échéance du printemps sans unité. De quoi laisser ses électeurs dans le brouillard. Revue de détail à quelques semaines du premier tour.

Dispersés, dynamités, éparpillés façon puzzle. Les électeurs de gauche sont comme les joueurs du Paris Saint-Germain un soir de match catastrophe en Ligue des champions. En plein « désarroi ». Eux ne subissent pas la loi du Barça, mais celle d’un scrutin rendu imprévisible par le quinquennat de François Hollande. Plusieurs le confessent avant, pendant et après la rencontre de Barcelone : ils n’ont jamais connu une telle « indécision » à un mois de la présidentielle. Écartelés entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, le vote utile et l’abstention, la plupart ne savent plus quoi voter.

Des sympathisants PS évoquent le programme de Benoit Hamon, à Paris le 11 mars

Sabine, en premier. À l’autre bout du fil, l’universitaire de Nanterre concède « changer d’avis » tous les jours. À quelques heures du huitième de finale retour, elle n’a que faire des chances écrasantes du PSG de se qualifier. Elle a choisi François Hollande en 2012 et s’est sentie « flouée » avec la déchéance de nationalité et la loi travail. L’élection à venir est « terrifiante » : « Je n’arrive pas à y voir clair. Je n’ai pas envie de voter Hamon. Il a été ministre. Puis, frondeur, pas fichu de faire passer une motion de censure. J’ai un problème avec le revenu universel. Je préfère remettre le travail au cœur de la société. Par contre je n’arrive pas à voter Mélenchon. Il joue à l’homme providentiel et je me méfie des sauveurs. Je ne supporte pas son discours populiste, anti-élites, anti-système. » La solution – paradoxale – serait « qu’ils se mettent d’accord ». Qu’ils passent un contrat de gouvernement, et « se contrôlent l’un l’autre ».

« Être président, c’est un truc de dingo »

L’union de la gauche ? Plus personne n’y croit. Pour Nathalie, habituée jusque-là à voter « plutôt PS », c’est de la « science-fiction ». Jean-Luc Mélenchon ne se désistera pas. Attablée en terrasse d’un bar de Charonne, l’heureuse cadre du Commissariat à l’énergie atomique livre ses doutes au moment où le FC Barcelone colle un deuxième but au PSG : « Hamon ou Mélenchon n’iront pas au second tour. Hamon, je déteste son côté apparatchik. Être président, c’est un truc de dingo, et il manque d’expérience. Il a passé trop de temps à négocier avec les écolos et Mélenchon, il a abandonné une partie des socialistes. Je ne comprends pas sa campagne. »

Nathalie, cadre au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), bascule vers le vote utile pour le 1er tour de la présidentielle 2017.

Un courant d’air. Nathalie referme sa fausse fourrure sur son foulard bigarré. Elle enchaîne les clopes. Ses yeux verts se font plus perçants : elle parle enfin du vote utile. « Je suis choquée que François Fillon se maintienne. Je ne veux pas que Marine Le Pen soit première au premier tour. Depuis 2002, j’ai honte, je n’assume pas que le Front national soit aussi haut. Si je ne vote pas pour Emmanuel Macron, je participe au duel entre Fillon et Le Pen. Je ne peux pas en être responsable. » Faire du plus jeune des candidats un président… L’idée la taraude depuis un moment. Elle en parle avec un collègue qu’elle estime beaucoup. Le matin, Bertrand Delanoë s’est déclaré en faveur de l’ancien ministre de l’Économie, ça l’a « troublée ». Elle se rassure : « Macron ne va pas gouverner tout seul. Il va s’appuyer sur les forces existantes. Il y aura forcément plus de socialistes avec lui que de républicains. »

Une fronde anti-Mélenchon

Lendemain de débâcle. Les Cavani, Verratti, Matuidi et consorts cuvent leur élimination historique en Catalogne. Pas de gueule de bois pour Valère Staraselski. Essayiste, écrivain, biographe d’Aragon, le militant communiste balaye le recours à Macron en attendant le bus. Avec un débit de mitraillette, il annonce : « En cas de second tour opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen, celle-ci a toutes les chances d’être présidente. On sous-estime la colère des couches populaires. Les élites dirigeantes sont désormais perçues comme une classe profitante. Le FN désigne des problèmes réels, la gauche est dans le déni. Sur l’immigration, la nation… »

Au sein du PC, il observe un autre phénomène. Une fronde anti-Mélenchon. « Il faut qu’il cesse de nous prendre pour ses domestiques. Là où le PC existe, les militants en ont marre, ils font peu campagne. » Pour s’en débarrasser, Valère et quelques camarades envisagent de reporter leurs suffrages sur Benoît Hamon.

Des militants PS tractent dans un immeuble parisien le 11 mars

« Nous devons toujours nous sacrifier »

Le nombre de communistes prêts à rejeter le héraut de la France insoumise impressionne aussi Tony, cheminot parisien, très actif à la CGT. Il renvoie les deux dans les cordes. « Aucune candidature ne me parle. La posture personnelle de Mélenchon contredit son discours sur la VIe République. En même temps, la campagne de Hamon se droitise beaucoup, il a revu sa théorie du revenu universel. Cela reste un fantasme, un mot d’ordre pour faire rêver, une sorte de fuite en avant. Qui peut servir de levier pour baisser les salaires. » Conséquence, si le premier tour avait lieu demain, Tony s’abstiendrait. Au second, il se déplacerait pour barrer la route à l’extrême droite.

Le vote utile, encore lui. D’après Sabine, c’est une erreur : « Pourquoi en parler encore ? Il va être utile combien de temps ? À chaque élection, le FN est plus fort. Ce n’est pas la gauche qui a un problème avec son extrême, mais c’est toujours nous qui devons nous sacrifier. » Sur la pelouse, certains joueurs du PSG pensent que l’arbitre leur a confisqué leur qualification. À défaut de victoire, des électeurs de gauche ne veulent plus que l’extrême droite décide de leur destin.

Texte : Christophe Jacquet

Photos : Emmanuelle Corne

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