Adolescences Pourquoi ce mot ne devrait jamais s'écrire au singulier

Pour les anthropologues Barbara Glowczewski ou Agnès Thiercé, les critères biologiques de transformation du corps ne signifient rien et n’induisent pas automatiquement un changement de statut social. Devenir adulte ne serait donc pas une opération naturelle mais quelque chose qui se construit. On constate une grande diversité sociale des manières de penser le passage à l’âge adulte. Dans la plupart des sociétés, ce statut, qui n’est ni celui d’enfant ni celui d’adulte, représente une transition vers la maturité sociale. Pour explorer comment cet entre-deux se perçoit -et se vit- dans différentes sociétés, à différentes époques, j'ai emprunté à H.G Wells sa célèbre machine à voyager dans le temps et l'espace. Pratique me direz-vous, car en croisant leurs regards sur leur adolescence, j'ai pu constater que l'adolescence ne devrait jamais s'écrire au singulier. Mon premier voyage m'a conduite le 6 Mars 1948, à l'orée d'une pinède dans le sud-est de la France, où j'ai rencontré Pierre, 15 ans. Après qu'il m'eût raconté son quotidien, je suis partie pour Sarapul, en Russie, le 3 septembre 2007, où j'ai rencontré Marina, 14 ans, entourée de ses amies à la patinoire publique. Enfin, j'ai rejoins mon époque pour rencontrer Matthieu 15 ans, skateboard à la main sur le cour des 50 otages à Nantes, le 8 décembre 2016. Voici leurs témoignages : (tout ces témoignages ont été réalisés par le biais de réels entretiens avec les intéressés.)

6 mars 1948 - Je m'appelle Pierre 6 mars 1948 - Je m'appelle Pierre,

J'ai 15 ans, je me promène souvent dans la pinède à coté de chez moi, j'aime bien cet endroit. Je le trouve paisible. Je suis un rêveur, l'école ne me passionne pas vraiment, j'y vais car il faut bien. Je ne m’intéresse pas vraiment à la politique non plus, mais la guerre qui vient de se finir -enfin - et toutes ces ruines qui restent ne me permettent pas de faire abstraction du traumatisme qu'elle a laissé ici. Mais bon, on se remet doucement. Je préfère lire, me promener ou écouter la radio. À la maison, on a un poste de radio familiale dans le salon, mais j'ai aussi crée mon propre poste de radio avec de la galène. La galène est un métal semi-conducteur qui fait office de transistor, ça fonctionne sans électricité. La réception n'est pas terrible, mais ça me permet d'écouter la radio dans ma chambre et notamment l'émission de propagande communiste Russe de Moscou qui est diffusée en français certains soirs. J'écoute aussi de la musique, j'aime beaucoup le classique et le jazz, mais je préfère le rock pour danser aux surprises parties quand j'ai la permission de m'y rendre. Mon père est assez strict et sévère mais c'est parce qu'il est vite inquiet pour mes frères, mes sœurs et moi. Samedi dernier, je suis rentré plus tard, beaucoup plus tard qu'à l'heure à laquelle j'étais censé rentrer car j'étais à bicyclette et que ce jour-là le mistral qui soufflait à contre sens m'a retardé. Il s'était tellement inquiété que quand je suis rentré la gifle est partie comme ça ! Quand je vais me baigner aux calanques avec mes copains, on prend le tram et on marche une demi-heure, mais on est jamais pressés de rentrer, alors on invente des histoires de tram bondé ou de panne pour rester le plus tard possible !

Mon père est ingénieur, d'ailleurs il aimerait bien que je le devienne moi aussi. Mais en ce qui me concerne je me verrais plutôt, dans mes rêve les plus fou, explorateur ! Comme René Caillé qui a découvert Tombouctou. Il reste encore tellement d'endroits dans le monde à découvrir ! Je n'ai encore jamais voyagé à l'étranger, mais j'aimerais beaucoup visiter l'Afrique. Ou alors je pourrais devenir marin civil et naviguer en mer ? Dans la famille de ma mère, il y avait des marins, donc on en parle souvent avec mes grands parents. Chez eux il y a des tableaux de bateaux, des photos des îles… ça fait rêver. Ma mère ne travaille pas, elle s'occupe de nous à la maison avec mes tantes. Quand je dis « nous » je parle de mes frères et sœurs, on est 6 en tout, j'ai deux petits frères et trois sœurs un peu moins petites. Mais en tant qu’aîné je n'ai pas la position la plus facile. Étant donné que je suis le plus « grand » c'est toujours moi qu'on sollicite pour faire les corvées, pour faire une course de dernière minute, etc. En plus de ça lorsque nous sortons, c'est moi qui ai la responsabilité de ma sœur, celle qui est juste un peu plus jeune que moi, pour pas quelle fasse de bêtises et qu'elle coure pas les garçons... On s'entend bien elle et moi, bon on se taquine souvent, mais rien de méchant. Ça m'embête d'avoir à la surveiller, déjà car ça m'oblige à rester attentif et puis en plus de ça, c'est pas non plus agréable pour elle de se sentir surveillée alors c'est un peu casse-pied… Je me demande ce que ça donnerait si les filles et les garçons étaient dans les mêmes école ! Mais bon, c'est comme ça, ça ne se discute pas. C'est comme aller à la messe tous les dimanche, ça nous plaît pas trop de nous réveiller de bonne heure pour y aller, mais c'est la coutume, nos parents nous y emmènent, on est obligés d'y aller. Il vaux mieux obéir aux parents. On a plus à perdre qu'à y gagner à leur désobéir. Je n'ai pas envie qu'ils me privent de voir les copains, ça me rendrait trop malheureux. Jeudi dernier à l'école, alors que j'étais en permanence, il y avait un spectacle en ville. J'avais vraiment très envie d'y assister, alors avec un copain on a fait le mur. Seulement arrivé de l'autre coté de l'établissement, dans la rue sur le trottoir nous sommes tombés nez à nez avec le censeur qui faisait sa ronde ! On s'est fait fortement corrigés. J'ai passé tout le dimanche suivant en colle et du coup mes parents ont refusé de m'offrir la canadienne que je leur avait demandé à Noël, c'est vraiment dommage, c'est chaud et agréable à porter, tous les autres garçons en portent. Ça donnait envie. En plus comme on habite loin de l'école, je dois me lever tous les matins très tôt pour partir entre 5h30 et 6h, je dois faire 2km à pied et après j'ai 6km de tram, c'est pas très bien chauffé et l'hiver il fait très froid, quand le mistral souffle c'est un cauchemar. Mon père a une voiture, il pourrait m’emmener à l'école, mais il dit que c'est mon boulot d'y aller par moi même. D'un coté je préfère, ça me laisse plus de liberté, c'est ça qui est bien depuis que je suis rentré au lycée, mes parents me considèrent comme un grand la plupart du temps. Je peux aller au cinéma tout seul, rentrer un peu plus tard et quand je désobéis, ils disent que j'ai le « mauvais âge » (mais j'ai jamais entendu parler « d'ados rebelles » !) Mes parents ne me considèrent pas encore non plus comme un adulte. On devient adulte lorsqu'on valide son conseil de révision, ça se passera l'année de mes 18 ans pour moi, comme pour tout ceux qui sont nés en 33. Des médecins de l'armée vont nous examiner pour vérifier qu'on soit apte à être de bons militaires. Je n'ai pas du tout envie de devenir soldat, à vrai dire depuis la fin de la guerre je suis même devenu anti-armée, anti-violence. Mais j'espère de tout cœur être accepté au conseil de révision. Ne pas être accepté c'est la honte. Ceux qui sont refusés sont encore traités comme des gamins, on les prend pas au sérieux, alors que ceux qui le sont deviennent des « hommes ». Ils ont une cocarde à la boutonnière et sont respectés, on leur pardonne tout ! Quand ils font un peu trop de bruit pour fêter leur acceptation, on ne leur dit rien.

03 septembre 2007 Je m'appelle M 03 septembre 2007 Je m'appelle Mарина арина,

Ça se dit « Marina » en Français. J'aurais aussi pu m’appeler Marie car ma mère aimait bien ce prénom, mais ma grand-mère regardait une série avec une Marie et elle ne l'aimait pas, alors ma mère a choisi Marina ! Moi, ça me va. Je ne suis pas très proche de ma famille, ou en tout cas de mes parents. Ils ne me comprennent pas, je suis selon eux ce qu'on pourrait appeler une « ado rebelle ». Je ne rentre jamais à l'heure, je teste les limites, j'ai des heures fixes auxquelles je dois rentrer, mais j'en veux toujours plus, ce n'est jamais assez. Depuis que je suis « ado » mes parents sont deux fois plus sur mon dos. Il considèrent que comme j'ai 14 ans, je suis sur « un chemin glissant », que je suis trop insouciante. Je passe le moins de temps possible à la maison. En fait, j'y suis seulement pour dormir ! Ma vraie famille ce sont mes amies, on partage la même passion pour la danse, on se comprend. Aller à la danse, pour moi, c'est le seul moment ou je m'évade, ou je ne pense à rien. Là bas on rigole, on vit pour la danse, rien d'autre n'existe autour. J'aime pas trop penser à l'avenir, ça m'effraie un peu. Je vis plutôt au jour le jour. Plus tard, j'essayerai de devenir dentiste, mais j'avoue que danseuse professionnelle ou même professeur de danse, ça me fait rêver. Je regarde tous les championnats de danse à la télé… J'aimerais beaucoup voyager hors de la Russie aussi un jour, voir New-York, Paris, voir comment c'est ! L'école ne me passionne pas énormément, mais j'adore ça quand même car ça me permet de passer du temps avec mes amies, c'est important pour moi d'avoir des amies, de faire partie de la même communauté. En ce moment, la mode c'est les slim. du coup, j'ai pris la tête à ma mère pour qu'elle m'en achète un. Je n'ai plus envie de m'habiller en petite fille, les pull rose avec des nounours dessus, les teeshirts Pokemon... tout ça c'est plus pour moi, je suis une jeune fille, plus un bébé. J'aimerais bien me faire un piercing au nombril aussi, comme les filles dans les magazines et je le ferai, même si mes parents ne sont pas d'accord. J'ai conscience d'être « une ado » mais d'un autre coté j'ai pas envie de grandir trop vite non plus, je suis pas encore prête. Et puis ceux qui grandissent trop vite me font peur, ceux qui prennent la mauvaise direction, qui tombent dans la drogue, le « font trop tôt », etc. D'ailleurs y'a une semaine, avec une copine on a essayé de boire une bière et de fumer une cigarette, c'était horrible, on a vomit, je pense pas que je recommencerai de si tôt ! Ici en Russie, on devient « adulte » assez tôt avec le mariage, je connais beaucoup de filles qui se sont mariées à 17 ans, c'est des vraies « adultes » maintenant, mais c'est pas du tout de ça dont j'ai envie.

08 décembre 2016 - Je m'appelle Matthieu, 08 décembre 2016 - Je m'appelle Matthieu,

Avec deux « t », il me semble que c'est en référence à un saint. Mais entre nous je ne crois pas en Dieu alors ça ne m'importe pas beaucoup. Comme disait Karl Marx, « la religion, c'est l'opium du peuple ». Mes parents ont divorcé alors que je n'avais que 2 ans, j'en ai aucun souvenir, je ne vois

plus ma mère, de toute façon. Elle est un peu devenue une handicapée mentale, d'ailleurs elle ne travaille même plus depuis des années. Enfin, bon, elle ne me manque pas, quoi. Je vis chez mon père avec ma sœur, du coup. On s'entend bien tout les trois, même si je pense que mon coté « ado rebelle » les fatigue un peu. Je fais de la musique avec mon père, c'est un ancien guitariste professionnel. Si j'me suis mis à la guitare, c'est un peu pour l'impressionner, pour qu'il soit fier de moi. Entre nous, les cours, enfin les maths et la physique surtout, c'est vraiment pas pour moi, ça sert vraiment à rien, je trouve. À l'école, je ne suis pas non plus très sage donc faut bien compenser avec quelque chose ! Pour moi l'école toute entière est une cour de récré. Je ne peux pas m’empêcher de faire des conneries, parce que ça m'amuse trop. Il n'y a pas longtemps, des potes et moi on a exploré les sous-terrains de mon collège, c'était mon idée. On a découvert des vieilles salles d'archives, c'était vraiment cool jusqu'à ce qu'on se fasse prendre… J'ai été collé pour la millième fois. Une fois, j'ai même été collé toute une journée, j'ai passé des heures enfermé à clés dans une pièce avec seulement un hublot, mais je saurais même plus dire pourquoi. Le collège va finir par péter un câble, un jour. L'an dernier j'avais coupé le courant de tout l'établissement, l'année d'encore avant j'avais fais d'une pierre deux coup en insultant depuis le compte Pronote (l'extranet du collège) d'un mec que j'aime pas, un professeur que je n'aime pas… Et si encore mes conneries s'arrêtaient aux portes du collège, ce serait bien... mais non. Il y a quelque mois, alors que j'étais avec mes srab en train de mettre le dawa dans un parking, on s'est fait arrêtés par les flics ! C'était un peu flippant. Sinon avec ma grande sœur, j'suis plus sage. On regarde des séries en streaming le soir, mais jamais la télé parce que c'est de la merde. on se marre bien tout les deux, on est assez complices mais c'est avec les potes que je me marre le plus, on est tout le temps en train de troller. La dernière fois on est allé voler des téléphones factices à Orange, puis on les a explosés par terre dans la rue pour voir comment les gens allaient réagir, c'était drôle. Et du skate j'en fais depuis que je suis tout petit, c'est à peu près le seul sport que je pratique. J'avoue que je ne suis pas hyper sportif mais de toute façons, comme disait Churchill : « boire, fumer et ne pas faire de sport…c'est ça la santé ! » Mais c'est ça qu'est bon. Moi, mon rêve dans la vie c'est d'arriver à un stade ou je peux faire ce que je veux sans me soucier du reste. Être totalement libre. J'aimerais bien être riche, haha ! On dit que l'argent ne fait pas le bonheur mais c'est tellement faux. Vous pensez que les sdf ou les gens qui vivent dans les HLM sont très heureux ? Pas moi. Dans l'idéal, j'aimerais devenir célèbre grâce à mes compos un peu comme Declan Mckenna, puis partir aux États-Unis acheter la guitare de mes rêves, dans la vraie boutique Fender… Mais bon, là je rêve. Mon père me verrait bien magistrat, c'est peut-être un peu plus accessible encore que, là aussi, ça me parait un peu compromis. Des fois, j'me dis que je partirai jamais de chez lui. J'ai grandit et c'est cool, j'ai plus de liberté et puis surtout maintenant quand je fais des canulars téléphoniques les gens ne m'appellent plus mademoiselle, mais monsieur haha ! C'est déjà mieux. Puis dans 3 ans j'aurai 18 ans, je deviendrai officiellement un adulte, mais en réalité je ne sais pas si je deviendrai vraiment adulte un jour, en réalité je ne sais pas si ça signifie vraiment quelque chose « devenir adulte ».

De retour, aujourd'hui De retour, aujourd'hui

En descendant enfin de ma machine à voyager dans l'espace et le temps, j'avais avec moi les témoignages de trois adolescents à trois époques différentes, dans des contextes différents. Si, à priori, mes trois amis semblaient ne rien avoir en commun, j'avais l'intuition que leurs témoignages pourraient révéler des similitudes liées à cet « entre-deux » qu'on appelle aujourd’hui l'« adolescence ». Cette mise en perspective me donne en effet à penser que l'importance que l'on donne à cette phase de transition n'est pas liée à la seule transformation physiologique qui l'accompagne, mais surtout à ce qu'elle implique comme évolution du positionnement social des individus qui la traversent. Au fond, quel est le point commun entre Pierre, Marina et Matthieu ? Je cherchais dans leurs récits des points communs, une constante, quelque chose qui définisse l'adolescence. Trois traits communs m'apparaissent comme évidents : un désir de liberté d'abord, une faculté à se rêver plus tard et enfin la référence à un modèle. Le désir de liberté naissant, qui semble d'abord s'attacher à vouloir simplement braver les interdits, est le moteur nécessaire, je crois, de l'émancipation, que seule la rupture avec l'enfance va permettre. Les ados d'ici et d'ailleurs, d'hier ou d'aujourd'hui semblent bien partager cette envie. Le rêve, la projection vers un avenir idéal, avec cette conscience d'être au début d'une vie, où tout est à inventer, Pierre, Marina et Matthieu me l'ont dit. Cet aspect-là, aussi, semble traverser les décennies et les frontières ! Je remarquais ainsi que chacun des trois se sont situés en référence à un modèle, auquel ils voudraient ressembler. Ce modèle s'oppose aussi à celui dont ils pensent que la société les destine : ils savent ce qu'ils veulent, mais aussi ce dont ils ne veulent pas. Ce que je retiens, au final, c'est qu'il y a autant d’adolescences que d'individus, et autant de rêves que d’adolescences. Peut-être que si moins d'adultes perdaient ce miraculeux pouvoir de l'adolescence à rêver le monde, nous vivrions dans un univers plus heureux.

Julie REYNAUD

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