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Pourquoi chanter ? Lettre aux colossiens 3, 8-17

LECTURE BIBLIQUE : Lettre aux colossiens 3, 8-17

" Maintenant donc, vous aussi, débarrassez-vous de tout cela : colère, irritation, méchanceté, injures, grossièreté sortie de vos lèvres. Plus de mensonge entre vous, car vous vous êtes dépouillés du vieil homme, avec ses pratiques, et vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui, pour accéder à la connaissance, ne cesse d’être renouvelé à l’image de son créateur; là, il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous.

Puisque vous êtes élus, sanctifiés, aimés par Dieu, revêtez donc des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et si l’un a un grief contre l’autre, pardonnez-vous mutuellement; comme le Seigneur vous a pardonné, faites de même, vous aussi. Et par-dessus tout, revêtez l’amour: c’est le lien parfait. Que règne en vos coeurs la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés tous en un seul corps. Vivez dans la reconnaissance.

Que la Parole du Christ habite parmi vous dans toute sa richesse: instruisez-vous et avertissez-vous les uns les autres avec pleine sagesse; chantez à Dieu, dans vos coeurs, votre reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit. Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père."

PRÉDICATION DU PASTEUR RUDI POPP - Dimanche 10 mai 2020 - 4ème dimanche après Pâques

Au risque de vous surprendre, j’avance tout de suite ma thèse pas très surprenante pour un dimanche Cantate : dans toute célébration chrétienne, la partie la plus importante, ce sont les chants !

Car je crois d’emblée que c’est en chantant que nous réalisons directement ce que l’apôtre nous recommande : par le chant, on se débarrasse de la colère, de l’irritation, de la méchanceté, des injures, de la grossièreté, des mensonge ; on est dépouillé du vieil homme - nous revêtons l’homme nouveau !

Le plus important sur la fonction du chant dans le culte est dit. Un culte sans musique, c’est dans le meilleur des cas une conférence sans décrochages ; un culte sans chants, c’est au pire un concert avec interjections. Je voudrais donc, ce matin, expérimenter avec vous ce en quoi le chant va effectivement plus loin que la musique, même sacrée : quel rôle liturgique pouvons-nous reconnaître à ces textes que nous chantons ? Et en quoi ces textes donnent-ils à la musique une autre dimension encore, et laquelle ?

Instantanément, la musique suspend la pensée conceptuelle, et cette sorte d’entraînement cérébral qui consiste à suivre un discours, soit-il religieux. La musique évoque des souvenirs et des sensations sans qu’on y pense, en laissant simplement agir les sons sur nous. Elle offre comme une expérience personnelle de l’universalité ; elle fond notre vie dans le monde, tout en laissant chacun réagir sans agir. La musique transmet une expérience esthétique de l’univers.

La musique et la religion comme deux des plus anciennes manifestations vitales de l’homme sont profondément lié, et ne tiennent, en quelque sorte, qu’ensemble. L’humain, en se tournant vers la divinité, a toujours accompagné son culte de musique ; et cette dernière, dans ce qu’elle fait vivre, dessine toujours une ouverture vers le divin.

Or la musique, dans une perspective biblique, est aussi un risque. Elle peut d’abord prendre possession de l’humain dans un surplus d’irrationnel ; les émotions qu’elle conjure peuvent prendre un pouvoir incontrôlable sur nous. La musique peut incarner cette tendance à rétrograder la parole à quelque chose d’irrésolu, d’indécis et d’indécidable.

Mais si nous parlons, pendant un culte, avec et à travers la musique, c’est-à-dire que nous chantons, ce n’est pas pour ajouter simplement les sons de la voix au sons de tel ou tel instrument. Le texte du chant est l’expression d’un acte poétique ; il ajoute autre chose que du son à la musique. Le chant, en tant qu’il nous fait parler, n’est pas qu’une expérience esthétique, mais il inaugure une expérience de foi. (C’est pourquoi il est si important de comprendre les paroles qu’on voudrait chanter ; un chœur qui chante ‘Alléluia’ sans comprendre la louange de Dieu, cela s’entend.)

Aussi, dans un cantique inspiré et inspirant, le texte et la musique s’articulent ; le texte que nous chantons change notre rapport à la musique qui le porte. L’acte de chanter fait de chacun de nous un instrument de musique. Chanter, c’est alors en quelque sorte agir sans réagir, sans se laisser posséder par la musique ; c’est résonner activement avec la musique.

Pourtant, du point de vue du texte que nous lisons pour chanter, nous restons passifs. Chanter, c’est encore se reconnaître comme acteur de la parole d’un autre. L’expérience qui caractérise le chant se vit précisément dans cet espace entre activité et passivité. (C’est pourquoi il n’est pas le plus important de chanter parfaitement juste à l’église ; il suffit qu’une personne chante avec conviction, ou au contraire ne fait que murmurer les paroles, pour s’entendre chanter.) -

Pour expérimenter concrètement ce rapport du texte et de la musique, je voudrais maintenant vous présenter un poème qui sonne comme une réponse aux exhortations de la lettre aux Colossiens :

Oh ! prends mon âme, Seigneur, et que ta flamme brûle en mon cœur. Que tout mon être vibre pour toi ; sois seul mon maître, ô divin roi !

Source de vie, de paix, d’amour, vers toi je crie la nuit, le jour. Entends ma plainte, sois mon soutien. Calme ma crainte, Toi, mon seul bien !

Du mal perfide, oh ! garde-moi. Viens, sois mon guide, chef de ma foi. Quand la nuit voile tout à mes yeux, sois mon étoile, brille des cieux !

Voici l’aurore d’un jour nouveau. Le ciel se dore de feux plus beaux. Jésus s’apprête ; pourquoi gémir ? Levons nos têtes : il va venir !

Ce poème a été écrit par un prédicateur évangélique en 1948, appelé Hector Arnéra. D’origine italienne, il avait fondé la première assemblée évangélique de langue française sur la Côte d’Azur, à Cannes, en 1920. Hector Arnéra a composé de nombreux poèmes religieux et chants, publiés dans un recueil pour les assemblées dont il avait la charge.

La particularité de ce texte est qu’il a manifestement été écrit sur une célèbre mélodie, qui fait résonner une danse de l’époque la Renaissance qu’Arnéra connaissait sans doute par sa famille italienne, mais qui avait fait une carrière européenne au cours des siècles : c’est « La Mantovana ».

Cette mélodie, probablement elle-même inspirée d’un chant de juifs sépharades chassés d’Espagne, avait été reprise dans toutes les langues et cultures de l’Europe, et se retrouvait notamment dans des chants populaires en Espagne, en Ecosse, aux Flandres, en Suède, en Pologne, en Roumanie, en Ukraine et en Tchéquie. C’est à Prague justement que le compositeur tchèque Bedřich Smetana s’inspire de cette mélodie, en 1874, pour écrire son 2e « poéme symphonique », appelé « La Moldau ».

En 1888, le compositeur juif Samuel Cohen utilise plus précisément une version roumaine de la même mélodie, qu’il a peut-être découvert dans un recueil de chansons liturgiques juives d’Ukraine, pour mettre en musique un poème écrit en Ukraine en 1878 par Naftali Herz Imber, appelé /Tikvatenou/ - /Notre espoir/). Ce chant qui célèbre l’espoir « vieux de deux mille ans d’être un peuple libre sur notre terre, terre de Sion et de Jérusalem », devient à partir de 1897 l’hymne du congrès sioniste, mouvement de juifs qui souhaitent s’installer en Palestine.

Par les horreurs de la Shoah, dans les année 1940, ce cantique devient aussi un chant de résistance des juifs d’Europe, notamment dans le ghetto de Varsovie ou encore à Auschwitz. Quand est déclaré, en 1948, l’indépendance de l’Etat d’Israël à Tel-Aviv, les signataires chantent la Hatikva et la considèrent désormais comme hymne national d’Israël (ce qu’elle devient officiellement en 2004).

Hector Arnéra, pasteur évangélique à Cannes, a-t-il entendu cet hymne à la radio ? Manifestement, il a écrit son poème exactement sur cette mélodie, comme l’ont d’ailleurs fait aussi des écrivains d’autres langues en Europe, après la guerre. Dans les églises évangéliques et protestantes de la Côte d’Azur et de Rhône-Alpes, ce cantique « Oh ! prends mon âme » deviendra un classique, dans les années 1960-70, au point qu’il a été imprimé dans le recueil protestant national « Arc en ciel » en 1988.

Parallèlement, des générations de scouts de toute confession le chantaient, et il sera ainsi popularisé dans les paroisses catholiques, notamment sous l'impulsion de la Communauté de l'Emmanuel (avec des paroles légèrement modifiées : « Entends ma plainte » devient « Guide mon âme », « Calme ma crainte » cède la place à « Remplis ma vie »). Depuis, « Oh ! prends mon âme » est chanté lors de rassemblements internationaux de jeunes à Lourdes, à Rome, pendant les JMJ... Quand encore des chrétiens sidérés, le 15 avril 2019 à Paris, l’entonnent devant la cathédrale Notre-Dame en flammes, certains observateurs s’étonnent d’entendre l’hymne israélien...

Or ce cantique dit évidemment plus que les paroles de Naftali Herz Imber, qui sont même critiqué en Israël pour exclure de l’espérance nationale les non-juifs ! Ce chant à l’histoire invraisemblable, comme beaucoup d’autres, s’inscrit dans l’humanité qui traverse les temps et les espaces ; à ce titre, il a toute sa place dans nos recueils pour le culte.

Car le chant est la figure même de l’amour, du lien parfait ; comment pourrait-on mieux illustrer cela que par « Oh ! Prends mon âme ? » Aussi, les paroles d’Hector Arnéra reprennent quasi littéralement les thématique de notre lecture dans l’épître aux Colossiens : les chanter, c’est revêtir ces sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. Les chanter est alors un exercice pour apprendre à se supporter les uns les autres : si l’un a un grief contre l’autre, le chant aide à se pardonner mutuellement !

C’est en cela que le chant va plus loin que la musique, pendant un culte : il permet de donner son âme, de vibrer de tout son être pour Dieu ; de crier vers la source de vie, de paix, et d’amour. Les textes de beaucoup d’autres chants donnent ainsi à la musique une autre dimension, en créant poétiquement l’évènement qu’ils nomment.

Car avec l’épître aux Colossiens, nous savons que notre humanité a besoin d’avoir lieu, qu’elle ne se donne pas sans l’évènement de l’amour de Dieu. Au sein du culte, la musique est ce lieu propice où l’on se dépouille du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau. Par le chant, nous devenons ce que Dieu nous appelle à être : des interprètes de sa poésie, de sa musique de la création.

Si Dieu est un poète - et c’est ainsi que la Bible nous le présente - ce monde est comme l’immense œuvre musicale de Dieu, à laquelle nous pouvons, avec art vocal, conviction ou timidité, prêter notre voix en chantant. Amen !

Created By
Rüdiger Popp
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Credits:

Inclut des images créées par Austin Neill - "Lead Singer" • Tyler Nix - "untitled image" • Mohammad Metri - "Music is a part of Our Life ." • Zack Smith - "Abide with me; fast falls the eventide // The darkness deepens; Lord, with me abide // When other helpers fail and comforts flee // Help of the helpless, abide with me" • Vidar Nordli-Mathisen - "Highasakite is an indie pop and indie rock band originating from Norway. The band has, since formation, consisted of Ingrid Helene Håvik as vocalist, Marte Eberson and Øystein Skar on synths and keys, Trond Bersu on drums and Kristoffer Lo on guitar, percussion and flugabone."