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Dans leurs pas " Un berger qu'a eu une bête égorgée, c'est plus le même homme. Il sera plus jamais le même homme. Il est changé et on peut rien y faire. " Fred Vargas, L'homme à l'envers, 1999

Nelly est une jeune éleveuse de brebis installée sur le haut plateau de Canjuers, au sud des Gorges du Verdon, où plusieurs meutes de loups se sont installées depuis quelques années. Elle surveille, dirige, soigne son troupeau de 400 bêtes non parquées mais protégées par une dizaine de chiens - les patous. Comme beaucoup de jeunes éleveurs installés récemment, elle n'est pas totalement opposée au loup et a appris à composer avec sa présence.

L'absence complète d'humains - habitants ou touristes - dans le camp militaire de Canjuers facilite la présence en nombre des chiens qui limitent la fréquence des attaques.

Le retour du loup en France est attesté en novembre 1992, quand un couple est aperçu dans le Parc du Mercantour lors d'un comptage d'ongulés. Disparu au début du XXe siècle suite à une élimination systématique , ce retour provoque de vives tensions entre ceux qui souhaitent le pérenniser, et ceux qui craignent que l'arrivée du loup signe la fin du pastoralisme.

Pour ses défenseurs, le loup marque le renouveau et la bonne santé de la vie sauvage dans des endroits protégés comme les parcs nationaux. Il est un animal totem admiré pour son comportement social mais victime de la volonté destructrice et aveugle de l'homme.

Pour ses adversaires, il reste en partie le loup effrayant de notre imagerie populaire, démon intelligent et mauvais, tuant par plaisir. Omniprésente dans les mémoires autant que dans la toponymie française, la crainte viscérale du loup n'est pas morte.

L’État tente de trouver des compromis en aidant les éleveurs à se protéger, en indemnisant les pertes, et en autorisant des tirs ponctuels strictement réglementés. Mais personne ne se satisfait de cette situation explosive.

Le 5 août 2017, une grande manifestation d'éleveurs a eu lieu à Séverac-le-château, sur un contrefort des Grands Causses, à la limite de l'Aveyron et de la Lozère, pour dénoncer "le massacre provoqué par la présence du loup et la menace qu'il représente sur le pastoralisme en France". Une centaine de bovins, des chevaux et un lama représentaient le nombre d'animaux tués par le prédateur en quatre mois.

Mélanie est bergère et militante du Cercle 12, un collectif d'éleveurs de l'Aveyron.

Symbole de deux visions de notre rapport à la nature, de la place consentie à l'animal - sauvage ou domestique - de notre partage des territoires, le loup devient malgré lui le révélateur d'un profond fossé.

Avec le pastoralisme puis le tourisme, l'homme a façonné des territoires qu'il doit maintenant réapprendre à partager avec un prédateur, un rival.

Les éleveurs, déjà confrontés à des problèmes économiques et sociaux, se sentent seuls et démunis face aux conséquences du retour du loup sur leur travail et sur leur vie. Ils sont indemnisés après constat pour chaque bête tuée et retrouvée, ce qui exclut les brebis blessées, perdues, ainsi que les pertes dues au stress ou aux avortements.

" Comme c'est le temps de l'agnelage, ils surveillent les brebis prêtes à mettre bas. Ils les préservent des heurts ou de la poursuite des chiens, ils leur évitent les causes d'effroi qui les font avorter, et leur réservent enfin l'herbe la plus drue pour alimenter le lait futur " J. de Pesquidoux, 1921

Les brebis doivent être tondues une fois par an avant l'été. La laine récoltée n'a que très peu de valeur et rembourse à peine la journée de travail.

Grégory, Alexandre et Christian sont tondeurs professionnels dans le Vaucluse. Ils passent d'exploitation en exploitation durant les 5 ou 6 mois que dure la saison. Le travail est éprouvant physiquement, voire pénible, et la carrière brève. La reconversion s'impose le plus souvent entre 40 et 45 ans.

La corporation ne compte pas plus de 180 tondeurs professionnels en France, et quelques centaines de temporaires. En juillet 2019, le championnat du monde de tonte de moutons aura lieu à Dorat en Haute-Vienne.

Les éleveurs ont appris leur métier sans la présence du prédateur. Dans l'Aveyron, comme dans d'autres départements où le loup vient de réapparaître, ils doivent apprendre à faire de l'élevage avec cette menace constante.

Ils travaillent jusqu'à 17h par jour. Aujourd'hui, sans aucune prévention, on leur demande de s'adapter au loup et de protéger leurs troupeaux. La tension est inévitable, les conflits compréhensibles.

La relation ancestrale entre l'homme et le loup a toujours été conflictuelle. La pacifier aujourd'hui est l'objectif de certains organismes comme la fondation Landry et son projet scientifique Canovis, lancé en 2013.
Des caméras thermiques sont utilisées pour étudier la prédation des loups sur les troupeaux domestiques (10 000 brebis tuées chaque année). Les observations montrent un loup bien loin du super prédateur qu'on imagine.

Ni pro, ni anti-loup, le projet de la fondation Landry veut défendre le loup et le pastoralisme, considérés tous deux comme victimes. Il privilégie une troisième voie qui comprend la détresse des éleveurs et leur amertume. Observer sur le terrain les attaques nocturnes permet de démythifier le loup, comprendre comment il attaque, comment les troupeaux et les chiens réagissent, afin d'améliorer leur protection.

Une troisième voie, un discours apaisé, pour une cohabitation plus sereine entre les éleveurs et l'animal. Une voie qui nécessite que l'on comprenne les éleveurs tout en se réjouissant du retour d'un loup démythifié, symbole d'un écosystème riche et varié.

Created By
Laure Boyer
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