Loading

Une culture pour tous se dessine à Marseille Immersion au cœur du collectif culture des Etats généraux de Marseille

Marseille est-elle une ville de culture ? Sans nul doute oui. Même s'il serait plus juste de mettre au pluriel le mot culture. Comment s'exprime, dans cette ville monde, la culture ? Quelle place occupe-t-elle ? Quels sont ses représentants (proclamés, auto-proclamés, légitimes, méconnus etc.) et ses acteurs ? Quels sont les rapports entre culture et politique ?

A Marseille, depuis le 5 novembre 2018, date historique de bascule de la cité dans une autre dimension, provoquée par les effondrements des immeubles de la rue d'Aubagne, des citoyens s'engagent. Les Etats généraux de Marseille sont l'expression de cette envie d'autre chose, de ce désir d'une cité ouverte, généreuse et égalitaire. Bref, pour reprendre les termes des Etats généraux, ces citoyens œuvrent pour une ville “vivante, populaire et accueillante”.

En leur sein, un collectif culture a pris corps. En fait, plusieurs corps le composent : des citoyens divers, vivant dans des quartiers différents. Accueilli les 28 et 29 septembre 2019 par le Festival international du dessin de presse, de la caricature et de la satire de l'Estaque (Fidep), le collectif culture y a tenu des ateliers. Sont nés des textes relatant la réflexion et les propositions pour une culture “vivante, populaire et accueillante”.

Marseille, dont l'écrivain Blaise Cendras écrit dans l’homme foudroyé que c'est "une des villes les plus mystérieuses du monde et des plus difficiles à déchiffrer", a désormais ses déchiffreurs et défricheurs.

La Marseillaise publie ces textes pour témoigner de leur vitalité.

CULTURE

ET

POLITQUE

Lors des États généraux de Marseille le 22 juin dernier à la fac Saint-Charles, nous avons fait le choix, unanimement, à la demande d’une des membres du CA du Festival international du dessin de presse de l’Estaque qui était parmi nous, de nous retrouver pendant le festival pour notre première rencontre en tant que Collectif Culture, afin de montrer notre attachement à un événement culturel marseillais vivant (malgré les baisses de subventions), accueillant (malgré les barrières de sécurité que l’époque impose) et résolument populaire. Un festival attaché à la liberté d’expression : comment ne pas l’être quand on est caricaturiste, et à la liberté tout court. Un festival qui pense que la création doit s’intéresser au monde tel qu’il est, et ne pas faire diversion: en témoignent les expositions présentées, sur les migrants, sur les gilets jaunes, sur le mal-logement.

Nous avons abordé dans nos ateliers la question du rapport entre culture et politique dans cette ville, pour constater qu’à tous égards ce rapport est extrêmement problématique, parce que violent et dévoyé, parce qu’il fragilise considérablement la culture et la ville.

En témoignent les cas récurrents de censure politique pure et simple dans les équipements publics : un film annulé à l’Alcazar il y a quelques années, une pièce de théâtre déprogrammée à la bibliothèque du Panier il y a quelques semaines ; nous-mêmes, qui avons failli ne pas pouvoir nous réunir à l'Estaque, car cela ne plaisait pas à la Mairie du 15-16.

Nous nous demandons pourquoi ces affaires ne font pas davantage scandale, pourquoi le milieu culturel ne se mobilise pas plus massivement et fermement contre ces pratiques inacceptables d’atteinte à la liberté de création : la réponse fait partie du problème. Les acteurs culturels de Marseille vivent et travaillent sous la menace permanente d’une baisse de leurs subventions, menaces parfois très directes et décomplexées de la part des élus.es, les exemples de chantages sont légion.

Elles vont de l’intervention directe dans la programmation d’une structure en interdisant ou en imposant des événements, en s’appropriant les initiatives culturelles pour les faire correspondre à leur plan de com’ (on pense à la Fiesta des Suds qui s’appelle désormais « en Provence » pour entrer dans les cases de « touristification » du département) jusqu’à formater l’ensemble de la programmation culturelle subventionnée - donc considérée comme légitime, digne d’être viable et visible - d’une année entière en lui imposant un thème : 2019 la Gastronomie, 2018 l’Amour, 2017 le Sport…

Dessins Fathy Bourayou et Sondron.
Cette pratique de thématisation, imposée par la politique culturelle de la création ces dernières années, a de nombreux effets pervers, parmi lesquels :
  • L’uniformisation de l’offre culturelle, imposée par en haut, écartant la diversité et tout ce qui n'entre pas dans le cadre (le contraire de ce que devrait être une proposition culturelle vivante et authentique). Il est à noter que les propositions alternatives, qui voudraient se servir du thème imposé pour le détourner ou inventer autre chose, sont de toutes façons écartées puisque les subventions vont systématiquement aux mêmes.
  • L’instrumentalisation de la culture à des fins politiques et notamment économiques : pour favoriser "l'attractivité" de la ville, pour attirer les touristes, pour faire vitrine dans le cadre d’une opération de marketing territorial il vaut mieux parler de Gastronomie (quand bien même les marchés de producteurs disparaissent) que des immeubles qui s’effondrent.
  • L'assignation des acteurs culturel et des publics, à n’être que des producteurs ou consommateurs d’une culture vidée de sa substance. La culture est dans ce cas considérée comme un loisir, comme undivertissement, dans laquelle on copie le système marchand : on privilégie le spectaculaire, l’événementiel. On attend qu’elle nous vide la tête, qu’elle soit feel-good et pas trop exigeante (voir les critères d’acquisition des bibliothèques, faits en fonction des études de publics, dans certains quartiers, qui montrent en creux la vision qu’on a des populations du territoire, et les présupposés qu’on a sur eux,dans lesquels on les enferme).
En contre-point de ces écueils majeurs, et d’ores et déjà bien présents, nous voulons défendre :
  • La liberté de création. Et pour cela nous serrer les coudes, en tant que professionnels et en tant que publics, pour protéger celles et ceux qui s’exposent en brisant l’omerta et l’auto-censure qui règnent dans le milieu culturel.
  • Une culture dont nous sommes tous co-producteurs : nous ne sommes pas simplement consommateurs de culture, nous en produisons. La culture est indissociable du vivre-ensemble,du faire-ensemble ; elle est un outil d’émancipation qui doit lutter contre toutes les formes d’assignation.
  • Une création fondamentalement politique, remettre du débat, du dissensus dans la culture, la remettre au coeur des enjeux sociaux pour qu’elle nous aide à penser la société.
  • Une création populaire : l'exemple du musée de la Rue, rue du Musée à Noailles, développé dans un article joint, nous apparaît comme un exemple à suivre particulièrement inspirant.

RUE DU MUSEE

Noailles relève la tête !

Le quartier Noailles est pris de longue date dans les rouages d'une machine implacable qui déconstruit et balaye patiemment les ruines qu'elle fabrique en silence. Ce silence a été rompu par les effondrements mortels du 5 novembre 2018.

Depuis lors, nous vivons dans l'écho assourdissant de cette catastrophe qui révèle au grand jour les violences et les menaces physiques, sanitaires, institutionnelles, sociales et psychiques liées à l'insalubrité, à l'état dégradé du bâti, aux évacuations et déplacements de la population, sans parler des risques mortels d'effondrement qui pèsent sur nos existences. La liste des violences qui frappent les habitant.es de Noailles est malheureusement longue et non-exhaustive.

Le comble de ces violences, c'est qu'elles viennent justifier avec cynisme et mépris les projets d'une politique urbaine qui prétend « apaiser » les espaces publics en les rendant plus « attractifs » et « qualitatifs », chassant par là-même les habitants les plus pauvres, les reléguant au-delà du visible.

Relever la tête, habiter là.

L'état de dégradation et d'abandon des quartiers populaires, en plus d'être quotidiennement mortifère, ne justifie-t-il pas à la fois leur dévalorisation, celle des modes de vie des habitants et l'interventionnisme redouté des urbanistes ?

Comment embellir nous-mêmes nos quartiers en évitant de faire le jeu de la « montée en gamme », de la « requalification » programmée qui vise à nous disqualifier, à substituer aux habitants actuels une population plus riche et à orienter les commerces vers le tourisme ?

Pour cela une alternative vivante s’impose, elle passe par ce qui est notre richesse propre, ce que nous désignons comme notre patrimoine. Notre manière de vivre ensemble et de résister entre solidarité, ingéniosité, entraide, créativité, humour, combativité, fierté ou résilience, en bref notre joie de vivre.

Deux types de textes nous servent de tuteurs : ceux qui disent nos droits culturels l'article 103 de la Loi NoTRe, la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de Unesco, la convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelle Unesco, 2005; et la convention européenne de Faro qui défend la valeur du patrimoine pour la société. À partir de ce socle nous pouvons faire entrer le patrimoine de Noailles dans la mémoire collective. Nous pouvons aussi embellir notre quartier, nos rues, nos places. Il ne s’agit pas d’une action décorative consistant à donner un joli nom à un endroit minable, ou à repeindre un mur qui s’effondre. C’est au contraire un signal qui touche à l’essentiel, à notre récit commun, celui qui nous raconte et raconte la citoyenneté.

Un musée de la rue, à la Rue du Musée

C’est dans cet esprit que nous, gens de Noailles, avons participé aux journées européennes du Patrimoine. À Noailles, nous n'avons pas de Musée mais nous avons la Rue du Musée. Des habitants y ont exposé le début d'une collection d'objets de mémoire recueillis dans le quartier. Les objets sont un prétexte : c'est le récit qui nous intéresse. Ce récit dit ce qui est et a été important, marquant ou décisif pour nous cette année en particulier, ou encore ces anecdotes qui n'ont l'air de rien mais en disent plus long que les discours, ces rêves endormis ou éveillés qui parlent de nos traumatismes conscients ou inconscients, ces liens qui nous unissent à l’effondrement, au trauma, à la mobilisation, à nos voisins, à notre quartier, à la beauté ou la tristesse de nos expériences solo ou partagées, à ce qui a changé dans nos façons de vivre, d'habiter. Les objets servent à illustrer ces récits.

Chacun des visiteurs a désigné la mémoire de l'objet qu'il souhaitait inscrire dans celle de la ville. L'objet élu a été présenté officiellement aux voisins des Labourdettes (tours de Belsunce) et porté avec eux en un cortège solennel à travers la Ville, la Bourse et le Jardin des Vestiges jusqu'au Musée d'Histoire de Marseille. Il a été remis en cadeau aux conservateurs du musée qui l'ont reçu avec sympathie et intérêt.

Parmi les 25 objets, ce sont « Les Chaînes », cadenassées et scellées aux murs et portes des immeubles en péril, qui ont remporté les suffrages.

Quand les habitants réintègrent leurs logements, les cadenas sont enlevés mais pas ces chaines qui dérangent autant qu’elles fascinent. Elles évoquent le péril et le délogement et notre union scellée dans ce ciment. Tous les objets présentés ce samedi 21 septembre à midi sous la pluie sont comme les pièces d’un puzzle à assembler, la somme des petites histoires qui font la grande. C’est donc bout à bout que nous avons disposé nos bouts d’âme(s) debout et avons reconnu ensemble que c’était là notre histoire et notre patrimoine exemplaire.

Le Musée d’Histoire de Marseille n'est pas très loin de notre quartier mais la distance n'est pas que géographique, elle est aussi symbolique. Il n’est pas évident, pour quelqu’un du peuple, de passer les portes d'un Musée. Paradoxalement et poétiquement, ce sont des chaines cadenassant les immeubles de notre quartier qui nous ont permis d'ouvrir les portes du Musée. Vendredi encore, elles étaient soudées et rivetées à la porte d'un immeuble à Noailles. Samedi soir, elles dormaient au Musée d’Histoire.

Il était une fois la Rue du Musée.

PUBLICS DE LA CULTURE

Question de mots

  • Publics

Faut-il parler de publics, terme convenu mais exprimant une certaine passivité par rapport à une offre venant de l’extérieur ? Faut-il parler de façon plus neutre de population(s), d’habitants ou de « gens » ? Faut-il maintenir la notion d’usagers qui exprime la diversité des usages et un côté plus actif ? Eviter en tout cas les termes de client, de consommateur et tout ce que cela signifie : approche marketing, ciblage, segmentation, assignation.

  • Culture

Il y a bien sûr la culture et les cultures en général qui expriment des modes de vie et des représentations du monde. Mais, il s’agit d’examiner plutôt ici les biens, les lieux et les pratiques culturelles des spectateurs comme des praticiens ainsi que les politiques culturelles. Et il est difficile de tenir un discours général à ce propos tant les disciplines et formes de pratiques culturelles sont nombreuses (théâtre, bibliothèques, musique, musées, etc.) et cela mériterait un examen beaucoup plus approfondi.

Les populations et la culture

  • Exclusion, éloignement

La question de l’exclusion culturelle, qu’elle soit subie ou parfois auto-entretenue est bien sûr à explorer tant les écarts entre les populations sont parfois grands. Pour autant, l’opposition entre culture bourgeoise et populaire a-t-elle encore du sens dans une période où la culture est considérée comme un divertissement accessible à tous. Il n’empêche qu’il y a une nette séparation entre les populations et les quartiers dans le domaine culturel – entre l’isolement et les réseaux, entre le repli sur soi et ses proches et l’ouverture - et la perpétuation des clivages sociaux et culturels traversant la société. Et que signifient vraiment dans une ville comme Marseille le notions de « culture pour pour tous » ou de culture « près de chez soi » ?

  • Médiation

L’accès à la culture n’est pas spontané pour nombre de personnes. On a besoin de médiation et les rôles des médiateurs culturels sont à conforter. On a besoin d’une éducation artistique et culturelle dans les écoles pour ouvrir le champ de connaissances et de curiosités des jeunes. On a besoin d’actions d’accompagnement qui combinent par exemple la présentation de spectacles avec des rencontres avec les publics et la mise en place d’ateliers de pratique artistique.

  • Connaissance des attentes culturelles et de pratiques

Faute d’avoir mis en place des dispositifs d’enquête et d’évaluation, la ville manque de connaissances précises sur les pratiques culturelles de ses habitants ce qui entretient les idées reçues et les représentations erronées. On manque aussi de dispositifs de consultation des habitants sur leurs attentes et leurs avis tant sur les projets culturels que sur les programmations et le fonctionnement des lieux culturels.

Obstacles et leviers d’accès à la culture

  • La proximité

La répartition inégale des équipements est flagrante au point qu’existent de véritables déserts culturels. La question des déplacements, de la commodité des transports publics est essentielle si l’on veut rendre accessibles les équipements existants. Sont également importants l’information et la communication qui sont traitées de façon très inégales selon les lieux et les types de propositions culturelles.

  • Les effets de l’individualisation

Le point de vue des habitants n’est pas facile à exprimer quand on est seul d’autant qu’il n’est pas toujours pris en considération ce qui peut décourager. Toutes les initiatives visant à créer du collectif sont importantes à ce propos et la mise en place de collectifs (associations d’usagers, de citoyens, d’habitants) peut contribuer à faire évoluer fortement l’action culturelle. Par ailleurs, les instances politiques doivent favoriser la transparence en matière d’information tandis que les services culturels relié à la ville jouent pleinement leur rôle quand ils le font avec un esprit de service public.

  • Le manque de ressources

Les personnes n’ont pas toutes les mêmes ressources financières et la politique des tarifs est déterminante. La gratuité, comme on peut l’envisager par exemple pour les bibliothèques, peut être un facteur favorable même si elle ne fait pas tout. A cela s’ajoute l’importance des ressources culturelles et sociales dans l’accès aux biens et aux pratiques culturelles et la capacité à les mobiliser.

  • Les propositions culturelles

Prendre en considération toutes les formes et dimensions de la culture qu’il s’agisse de la culture institutionnalisée ou de formes diverses d’activités populaires ayant une dimension culturelle : fêtes de quartiers, vides-grenier, marchés, bals, etc... Faire des propositions qui ouvrent chacun aux cultures du monde et à la diversité. Et ne pas réduire le culturel à l’événementiel, au marchand, au divertissement.

La politique culturelle à Marseille

  • Eviter la polarisation

Désenclaver des quartiers de la ville qui manquent d’équipements culturels, ne sont pas soutenus dans leurs initiatives et sont éloignés des grands équipements. Développer des actions pour tous les habitants sans forcément les séparer et ceci pour tous les quartiers : une bibliothèque par arrondissement par exemple. Soutenir les grandes institutions comme le travail de maillage du territoire mettant en rapports des dispositifs de proximité, des espaces locaux et des actions centrales.

  • Fournir des moyens d’accès et de pratiques culturelles

Soutenir financièrement toutes les initiatives mais rééquilibrer les moyens attribués au bénéfice des petites structures. Faciliter l’accès à des locaux pour toutes les associations culturelles et bien sûr aussi pour les artistes. Imaginer des dispositifs de mutualisation permettant des contacts et des économies. Assortir les versements de subventions à un engagement de rayonnement local, de diffusion et de diversifications des publics.

Conclusion

Le retard de Marseille dans tous les domaines ainsi que les déséquilibres territoriaux ne sont plus à démontrer. Reste à en analyser les causes. Elles résident certes dans une certaine incompétence, souvent d’ailleurs liée au clientélisme. Mais il y a surtout un manque d’ambition de la municipalité et des choix privilégiant certains quartiers au détriment d’autres.

Contribution à une « Déclaration de Marseille pour les Droits Culturels »

Le texte de Fribourg sur les Droits Culturels se réfère à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 : « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les Membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs »

Cette déclaration énonce les droits du plus grand nombre. Elle institue de fait une mise en commun entre ceux qui ont des droits, et ceux qui s'adressent à ceux qui ont des droits, car ces droits sont dits universels. Sa vertu consiste à introduire de l'horizontalité dans les débats sur les biens culturels, la détention de culture, le fait « d’en avoir ou pas ». En cela, elle affirme une idée radicalement opposée à ce que nous a enseigné la culture scolastique qui nous habitue dès le plus jeune âge à effectuer des hiérarchies, des classements, des tris, des échelles de valeur entre ce qui vaut la peine, et ce qui ne le vaut pas.

Les droits culturels remettent en cause une culture universaliste, nationaliste, héritée du Siècle des Lumières et de la colonisation, une culture dominante autonormée, blanche, « savante », bourgeoise, qui de fait écarte des personnes. Les droits culturels au contraire visent à créer des espaces pour que les individus puissent s’exprimer avec leurs langues, leurs codes, leur voix, leur corps, etc.

Les droits culturels font référence aux droits humains, aux droits de l'homme de notre constitution :

Ils reconnaissent chacun dans son égale dignité. Ils nous invitent à réfléchir par nous-même, et à exercer notre liberté de conscience. Parce que chaque personne doit être reconnue dans sa dignité, avec ses « attachements » culturels (sa langue particulièrement), ils reconnaissent que chaque individu est porteur de cultures légitimes. Les personnes, les individus parce qu'ils ont une histoire, des origines singulières peuvent elles-même apporter, contribuer, participer à la vie artistique et culturelle.

« Les droits culturels impliquent une conception de la culture qui valorise les droits des minorités et des personnes et permet de combattre les formes de fascisation et de radicalisation en cours dans la société: exclusion, violence sociale, repli identitaire, perception de la culture comme violence symbolique, rejet et discrimination de l’autre, de l’étranger, sexisme, enfermement dans les frontières. La culture ne vise pas des publics ou des consommateurs dont il faudrait élargir l’assise, mais elle est l’affaire de personnes égales en dignité. » (Les droits culturels, qu'est-ce que ça change ? Synavi, 2017)

Les droits culturels s'accompagnent de devoirs.

Dans le contexte de la précarisation généralisée des métiers et des conditions d'existence au quotidien, particulièrement accentués à Marseille par l'inégale répartition géographique des infrastructures culturelles, nous envisageons l'action culturelle comme un acte de résistance. Résistance contre les processus d'aliénation individuelle et collective, à laquelle « la culture » des œuvres participe. Résister et s'émanciper: l'émancipation étant entendue comme une capacité à identifier les rapports de domination, et à faire en sorte que cette capacité ne fasse pas de nous des dominants.

S'il y a un droit à être digne dans sa propre culture, il y a un devoir de s'arracher à sa propre culture pour faire un pas de côté et se mettre en capacité de pouvoir prendre en compte, voire, accueillir celle de l'Autre.

Il y a un devoir de considérer la culture au sens anthropologique (au sens de la déclaration des Droits Culturels), c'est à dire en restituant à la création sa place, certes nécessaire, comme peuvent l'être l'éducation, les soins, la liberté d'expression. Il y a donc un devoir de ne pas réifier le statut des artistes, et la création artistique, comme étant « au centre de la société ». Les artistes, comme la création artistique, sont des leviers parmi d'autres pour s'émanciper.

Ces devoirs exigent d'envisager la création et l'art non pas seulement à travers le prisme de l'esthétique mais à travers celui des dimensions sociales qu'ils mettent en œuvre. Ces devoirs incombent aux gens, mais surtout aux responsables de « la culture », c'est à dire aux élus en charge de ces questions, aux opérateurs culturels et aux artistes.

Résister, s’émanciper, s'ouvrir à l'altérité, telle seraient quelques uns des principes des devoirs culturels pour une Marseille vivante, populaire et accueillante.

Le droit à la liberté d’expression artistique et de création est une question centrale, elle fait partie intégrante des droits de l’homme. Elle est source de vitalité, d'échanges et de débats contradictoires, de visions renouvelées de l'Histoire.

Le financement des artistes par les pouvoirs publics en est la garantie.

Il s'agit de mettre en plLe texte de Fribourg sur les Droits Culturels ace un contrat social où la création artistique, sous toutes ses formes, est envisagée comme une partie insécable de la liberté d'expression, c'est à dire à la fois un moyen et un contexte pour faire vivre cette liberté.

« Le rôle essentiel des artistes comme « contrepoids » des pouvoirs existants, à contre-courant des discours dominants, leurs fonctions d’« interpellation », de « contestation », et de « mise en examen », leur légitimité à « explorer le côté sombre de l’humanité », voilà ce qui oblige les responsables publics, défenseurs des droits humains, à s'engager pour la protection et la promotion de la liberté artistique. » (« Les droits culturels, qu'est-ce que ça change ? », Synavi, 2017)

Le recours aux droits culturels sera un gain en autonomie des artistes et des opérateurs culturels, à la condition que ceux-ci s'emparent du champs social.

  • Qu'ils ne laissent plus à d 'autres la définition de la problématique sociale.
  • Qu'ils « racontent » leurs métiers avec un langage et des valeurs qui sont les leurs.
  • Qu'ils n'aient plus à légitimer leur existence auprès de décideurs politiques et «d'experts » qui invoquent leurs critères et leurs conceptions de l'économie.
En recourant aux droits, on passe sans doute du champ artistique au champ social, mais on passe aussi du fait du Prince au partage du Commun.

Bien sûr les droits culturels peuvent aussi amener à des usages malveillants, qui limiteraient la liberté artistique, justifieraient l'absence de soutien. Nous sommes dans un monde ou les tenants du libéralisme usent de tous les leviers qui se présentent. Il n'y a aucune raison que les droits culturels y échappent.

Mais c'est à nous de nous en emparer, c'est à nous de donner du sens à ces droits. Il s'agit de ne pas laisser à d'autres qu'à nous même le choix de l'interprétation de ces textes.

Dessin Sondron

Il s'agit de ne pas s'en remettre à des « spécialistes », au service d'un pouvoir acquis au libéralisme qui seraient chargés de les mettre en œuvre, mais bien de se réunir et de se regrouper pour « faire Déclaration », quitte à en discuter ou à en supprimer certains passages avec lesquels on ne serait pas d'accord et pourquoi pas en rajouter si ça nous paraît juste.

Pour une égalité d'accès à la culture

L'absence d'équipements et d'offres est flagrante pour les catégories les plus pauvres. La tarification élimine ceux qui n'ont pas les moyens et crée une barrière économique. Pour des raisons de formes, beaucoup ont la conviction de ne pas être légitimes et que cela s'adresse à d'autres : barrières de langues, des codes, des normes. On ne peut plus entendre parler de population qu'il faut toucher parce qu'elle est essentiellement constituée de « publics pauvres ». En les désignant de cette manière là, on les assigne, on les stigmatise.

Cette culture normée, dominante, perçue comme seule légitime fait que souvent ces gens ne demandent rien, ne réclament rien, n'attendent rien. Ils ne s'y reconnaissent pas.

Tant qu’il n’y aura pas de diversité sur les scènes, sur les plateaux, il n’y aura pas plus de publics issus de la diversité. Il faut ouvrir les possibles, accompagner par des formations artistiques les personnes les plus précaires et volontaires. Que les personnes racisées ne soient pas cantonnées à du ménage dans les lieux culturels. Qu’on permette aux personnes racisées d’accéder à des postes de directions de théâtres, d’institutions, de compagnies, etc.

La culture ne se résume pas à l'art. Nous devons rompre avec l'idée d'une démocratisation culturelle comme unique projet de référence.

La démocratisation culturelle a une fonction éducative / donner accès à tou.tes aux œuvres dites « majeures » / rendre accessible à un large public une culture dominante (savante, érudite, cultivée) reconnue comme bien public et valeur universelle. Elle a à l'origine un but louable d'émancipation qui est loin d'avoir abouti, mais à aussi montrer ses limites.

La culture n’est plus seulement une accumulation d’œuvres et de connaissances qu’une élite produit, recueille et conserve pour les mettre à la portée de tous, ou qu’un peuple riche en passé et en patrimoine offre à d’autres comme un modèle dont leur histoire les aurait privés ; la culture ne se limite pas à l’accès aux œuvres et aux humanités mais est tout à la fois acquisition de connaissance, exigence d’un mode de vie, besoin de communication ; elle n’est pas un territoire à conquérir mais une façon de se comporter avec soi-même, ses semblables, la nature ; elle n’est pas seulement un domaine qu’il convient de démocratiser, mais elle est devenue une démocratie à mettre en marche. (la conférence définit la démocratie culturelle - Unesco 1980)

Partager / Échanger

La défense des droits culturels ne doit pas se définir comme une lutte pour défendre un «pacte républicain» pour la culture dont l’abandon menacerait principalement les acteurs culturels et artistes, mais comme une lutte dans tous les secteurs de la société pour l’émancipation de tous et pour l’hégémonie de valeurs culturelles (liberté d’expression et de création artistique, reconnaissance de la diversité culturelle) renvoyant aux droits humains fondamentaux.

S'inspirer des droits culturels peut nous conduire à agir, à penser, à fabriquer, à imaginer, à avoir des représentations du monde variées pour dialoguer ; à exprimer une critique, un avis, une pensée indépendante.

La diversité est le fondement même du besoin d'être en relation les uns avec les autres.

Elle implique une temporalité longue pour prendre le temps de la rencontre.

Donner accès à la culture des cultures permet à tous d’accéder aux scènes et aux plateaux de théâtre, d’ouvrir les possibles, de se sentir autoriser à rêver un avenir artistique auquel n'ont accès que quelques privilégiés.

Credits:

Photo LM et DR