Lucky Casino "Rappelez-vous : la maison ne bat jamais le joueur. Elle ne donne qu'une opportunité au joueur de se battre lui-même." - Nick the Greek

Je suis à l’intérieur de ma vieille Golf IV, garée sur le parking du Casino d’Amnéville, le « Seven Casino ». Si je me retrouve ici, c’est pour la simple et bonne raison qu’il me faut un paquet de blondes. C’est bien le seul endroit où je peux encore en trouver un dimanche soir. À ce moment-là, la radio débite les dernières nouvelles relatives à l’élection du nouveau président des États-Unis, Donald Trump. Une annonce qui ne me fait pas franchement sourire. Dehors, les nuages commencent à s’épaissir, se transformant en pluie. Je glisse un coup d’œil sur le tableau de bord. L’horloge électronique indique 21h. J’enfile ma veste, coupe le moteur de la bagnole et cours en direction du bâtiment en essayant d’éviter les trombes d’eau. Au pied de la grande façade vitrée de l’édifice, j’aperçois des fumeurs qui luttent contre les rafales de vent pour allumer leur cigarette. L’un d’eux me fait un signe de tête pour me saluer. Je lui renvoie la pareille et continue mon chemin en direction de l’entrée du bâtiment.

À peine à l’intérieur du casino, la première chose qui me frappe, c’est la moquette. Ses couleurs criardes et ses formes ovales me rappellent un mauvais rêve. Les éclairages dans le hall d’entrée, aussi éblouissant que ceux qu’on trouve sur les plateaux télé me donnent l’impression d’errer dans un vivarium grandeur nature. Les cris vociférants des machines à sous ne tardent pas à se faire remarquer. Je les entends au loin qui surgissent des entrailles du casino. Un peu plus loin, en plein milieu du hall d’accueil, je tombe sur un spectacle inattendu. Un essaim de cagoles est en train de se prendre en selfie devant une Smart enroulée d’une banderole avec inscrit dessus « Jeu concours Smart-selfie. Une photo avec moi, et c’est pour la vie ! ». Un peu plus loin, juste derrière la masse de femmes hystériques, se dessine la silhouette d’un homme engoncé dans son costume. Il porte, autour de son cou de taureau, une cravate qui a tout l’air de l’étrangler. En me rapprochant du gaillard qui doit bien faire dans les deux mètres de haut, je vois sur son badge qu’il est de la sécurité.

Stoïque, il se tient là, droit comme un totem amérindien. On aurait dit qu’il était planté dans le sol, comme englué dans la moquette. En me voyant avancer dans la mauvaise direction, il me fait un signe de la tête pour m’indiquer la réception que j’ai omis de voir. Une grosse dame au visage imperturbable qui doit bien peser dans les cent quarante kilos me demande ma carte d’identité. Son tailleur est prêt à exploser, et ses longs doigts gonflés sont remplis de bagues extravagantes. Je lui fais un signe de courtoisie avant de m’enfoncer dans les allés des jeux de hasards.

Poker, roulette, blackjack, craps… Les jeux sont faits, rien ne va plus ! Me voilà qui déambule dans les différentes sections du casino. Impossible de résister à la tentation de jeter un rapide coup d’œil circulaire à la manière d’un inaccoutumé. Ça doit être la deuxième fois de ma vie que je rentre dans un casino. Et j’étais là, comme un gosse, à la fois surpris, curieux et pas super à mon aise. Le lieu me fait rapidement penser à une expérimentation sociologique que l’on mène sur des individus ignorants de leur condition de singe de laboratoire. Tous les éléments visuels, olfactifs, sonores et sténographiques sont habilement installés pour influencer et conditionner le comportement des joueurs. Tout a été imaginé pour que l’on perde ses repères. Un environnement sans aucun indicateur temporel, propice à un processus de prise de décision d’achat impulsif.

Pour un dimanche soir, le casino est bien rempli. Il y a des individus de toutes catégories sociales, avec ce même espoir déconcertant, celui de remporter le fameux « jackpot ». Parmi eux, une bonne partie sont des retraités du bassin mosellan. Ceux qui ont encore la force de s’y rendre pour claquer leurs petites économies, combler une addiction notoire ou le manque d'un conjoint que la mort a fauché. Engager la conversation avec quelqu’un me semble complètement illusoire. Une fois qu’un type se branche sur une machine, être vu ou entendu relève de l’impossible. Dans cette dimension aux thématiques diverses, dominée par l’artifice et le simulacre, la conscience perd inévitablement sa fonction de distinction de la réalité et de l’imaginaire. Une expérience captivante et rocambolesque que je contemple avec un plaisir pervers.

Au centre du casino se trouve le bar. C’est surement là-bas que je vais trouver un paquet de clopes. Je m’avance vers le serveur qui s’occupe de préparer un cocktail coloré à plusieurs étages. Un bonhomme chétif, presque squelettique, avec un nœud papillon rouge et un costume bleu trop grand pour lui. Je sors mon portefeuille et dépose deux billets de dix sur le comptoir en marbre. Je lève les yeux vers le barman en hochant la tête pour le saluer. Ses lèvres pales se froissent d’un sourire :

- Je vous écoute ?

- Un paquet de Lucky Strike et un russe blanc s’vous plaît.

Il pose les cigarettes sur le comptoir et me sert un verre tumbler avec de la glace qu’il remplit de liqueur de café et de crème. Une gousse de vanille flotte sur le dessus. Je paie l’addition et je vais m’asseoir sur une des tables en face du bar. Je n’avais pas l’intention de m’éterniser ici, mais voir ce type préparer un cocktail me donne envie de boire un coup. Et puis je dois le reconnaître, cet endroit dégage une énergie mystérieuse. L’ambiance hallucinée qui règne ici retient toute ma curiosité.

Après avoir siroté la moitié de mon russe blanc, je me dis qu’il est temps d’aller s’en griller une. Je me lève et me dirige vers la salle fumeur tout au fond du casino. À travers la baie vitrée de la salle, face à moi, se tient un vieillard affalé sur une machine à sous. On a l’impression que son bras droit, celui qui lui sert à enclencher le levier de la machine à sous, n’est plus contrôlé par son cerveau. Il actionne le levier sans relâche, de haut en bas, espérant ainsi aligner des symboles gagnants sur l’écran de sa machine. Sa chevelure grisonnante est toute emmêlée et ébouriffée. Sa mine est épouvantable. Les rides autour de ses yeux sont sillonnées par de profondes crevasses, si profondes qu’elles ressemblent à de la terre qui aurait brûlé sous un soleil de plomb en plein désert. On aurait dit que le casino avait pris possession du vieil homme, le contrôlant comme un pantin. Quelque chose de dévorant l’incite et le pousse inexorablement à jouer sans demi-mesure. Je peux presque entendre une partie de son âme qui lutte contre la machine : « Est-ce que je peux lui résister ? Ai-je encore la force de m’arrêter si je le décide, là, maintenant ? »

J’ai eu probablement tort de penser qu’il pouvait y avoir une limite à l’appât du gain. Au contraire, je me rends compte qu’à mesure que l’on s’enfonce plus profondément dans les ténèbres d’un casino, un effet impérieux d’assujettissement entre en jeu. Comme quand les drogués s’injectent leur dose d’héroïne dans le bras, ça leur fait du bien, mais en même temps ça les empoisonne. Corporellement et spirituellement. Cet endroit avait le pouvoir de produire un effet analogue.

Tout ce spectacle me rend bien trop cynique. Je crois que j’en ai assez vu pour ce soir. Et puis maintenant que j’ai mes Lucky Strike, je peux retourner à ma bagnole. J’écrase ma clope dans l’immense cendrier métallique de l’espace fumeur et sors de la salle. Je traverse une dernière fois les allées des machines à sous pour retrouver la sortie du casino à l’autre bout du bâtiment. À mi-chemin, je sens que quelque chose retient la manche de ma veste. Je bouge mon bras pour m’en défaire, mais impossible, quelqu’un me harponne. Je tourne brièvement la tête, et sur qui je tombe ? Le vieil homme ! Bon sang, il s’est levé de son tabouret pour venir me parler. Qu’est-ce qu’il me veut ? A-t-il senti que je l’avais observé tout à l’heure ? Pourquoi moi ? Je ne comprenais pas ce qui se passait jusqu’à ce qu’il me demande :

- Vous vous faites du souci pour votre avenir ?

- Euh oui, bien sûr. Bien sûr que je me fais du souci pour mon avenir.

Je réfléchis une minute avant de lui répondre à nouveau :

- Mais pas trop, quand même. Non, pas trop, quand même.

« Ça viendra » me dit il. « Ça viendra un jour mon garçon. Et alors il sera trop tard. » Et de poursuivre avec un timbre de voix rocailleux : « Dis voir gamin, je dois filer faire petite une course, ça ne sera pas long. Tu peux surveiller ma machine dix minutes ? Tiens, je te file du fric pour que t’aies d’quoi l’alimenter en m’attendant. » Gêné, un peu comme si je m’en voulais de l’avoir observé pendant presque une heure, j’acquiesce de la tête sans trop savoir pourquoi. Comme si je lui devais bien ça. Le vieil homme finit par me donner un petit seau rempli de jetons avant de se volatiliser sous mes yeux. Autour de moi, les gens sont toujours aussi absorbé par les machines. Évidemment, personne n’a prêté attention à ce qui venait de se passer. En même temps, pourquoi ça les intéresserait ?

Maintenant que je suis là, qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre de tous ces jetons ? Ce vieux briscard m’a dit qu’il allait revenir rapidement en plus. Mais merde, c’est vrai qu’on est dimanche soir ! Quel genre de « petite course » ce type allait bien pouvoir faire à une heure pareille ? En tout cas, il ne m’a pas fallu longtemps pour me résoudre à me rendre sur sa machine à sous. Je n’ai pas d’impératif après tout. Et puis c’est la toute première fois que j’ai l’occasion de jouer dans un casino. Pourquoi décliner cette requête alors qu’on me donne l’opportunité de jouer sans perdre d’argent ? Difficile de refuser hein. Fourbe comme je suis, je m’imagine déjà remporter un paquet de fric et repartir ni vu ni connu. Je finis par prendre place sur le tabouret du vieil homme. Le siège est encore chaud. Juste au-dessus de moi, un ballon jaune gonflé à l’hélium flotte dans l’air. Il est maintenu par un fil sur la machine que j’occupe. Au marqueur noir, on peut y voir inscrit la somme du dernier jackpot remporté : 3500 euros. Je comprends mieux pourquoi le vieil homme ne décollait pas de sa place. À ma droite, un mec était en train de jouer sur trois machines simultanément. On aurait dit qu’il était sous amphétamine. Ses poches remplies de jetons, cliquetaient à chacun de ses va-et-vient.

À mon tour, je commence à sortir les jetons de mon récipient et je me mets à jouer. Ma réserve s’épuise au bout d’une trentaine de minutes à peine. Je n’en reviens pas comme le temps passe si vite devant l’écran. Je comprends mieux pourquoi tous ces gens perdent la notion du temps dans ce satané casino. En les observants tout à l’heure, comme le spectateur d’un cauchemar dont ils n’étaient pas contients, je me suis vite rendu compte du vortex pernicieux dans lequel on peut s’enfoncer pour gagner la moindre petite somme d’argent.

Ma montre indique minuit et le vieillard n’est toujours pas revenu. Le pire dans tout ça c’est que je prends goût à ce jeu. Je ne me reconnaissais plus. Comment ai-je pu à mon tour sombrer aussi bêtement dans cette futilité que je critiquais tant au début de la soirée ? Je me suis retrouvé à jouer jusqu’à la fermeture du casino. À la fin, j’étais littéralement dépouillé. Et puis je n’ai jamais revu le vieil homme de la soirée. Il était responsable de ma chute. Car oui j'étais tombé, et rien ne m'a permis de sentir que j'avais touché le fond. Maintenant c'était trop tard. C'est ce qui arrive aux hommes comme moi qui, à un moment ou à un autre durant leur vie, sont à la recherche de quelque chose que leur petite vie soporifique ne peut leur procurer…

Created By
Marc-Antoine Pelaez
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Credits:

Marc-Antoine Pelaez

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