Mais au fait, à quoi sert le discours de l’élu local ? Fin de la trêve des confiseurs, top départ des vœux municipaux, reprise des coupures de ruban. Tous ces discours sont-ils utiles ? L’avis d’un homme de l’ombre, d’un nègre et bien sûr de plusieurs élus.

Dessin de Baptiste Chouët

Jour ordinaire, jour de reportage, en octobre. Devant le siège de Nantes-Métropole, trône un nouveau bus. On l’appelle l’Urbanway, et c’est celui du futur. Plus grand, plus articulé, lancé en grand apparat : dans la salle de réception, la foule des grands jours. Trois discours, une réglette en forme d’Urbanway, cadeau offert aux invités, et des macarons au buffet.

À Saint-Aignan-de-Grand-Lieu, dans l’entreprise Daher où l’on fabrique des morceaux d’avions, une brochette d’invités découvrent l’usine au pas de course. Il y a le secrétaire d’État à l’industrie, la maire de Nantes, des représentants de la Région, de la préfecture, un député, le PDG du groupe, le vice-président de la Banque européenne d’investissement…

La visite se solde par une litanie de discours. À Nantes-Métropole comme à l’usine, édiles et décideurs prennent la pose après la parole. Posture à destination de la presse : « Le but, c’est d’être dans le journal. Qui est en photo, qui est cité ? », confie l’homme de l’ombre du cabinet d’une collectivité territoriale. Si c’est pas nous on se dit : ah zut, un coup pour rien. »

« Entre soi »

Le discours est une scène qui se joue inlassablement dans les villes et les villages, depuis des lustres. Et se rejoue frénétiquement « plusieurs dizaines de fois par semaine », évalue un agent du conseil départemental. Ce qui n’empêche pas l’affluence : « Il y a souvent beaucoup de fonctionnaires dans ces assemblées. En temps de présence, ça coûte cher à la collectivité », décompte Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais et ex-conseillère générale.

L’inauguration d’une cantine, le lancement d’un festival se fêtent à guichets fermés. Rarement avec le grand public, admet l’homme de l’ombre : « C’est un entre-soi de gens déjà bien informés. » Le discours se réduit souvent à un protocole. Souvenir d’un nègre qui a beaucoup écrit pour la Droite : « C’était dans le Beaujolais, l’inauguration d’une route. Deux maires ont pioché le même discours dans des classeurs où étaient rangés des textes tout prêt. Personne ne s’en est aperçu. C’est là qu’on se dit que les gens n’écoutent pas. Ils n’attendent qu’une chose : boire un coup. »

Mots usés

Beaucoup de discours charrient des mots qui ont perdu leur sens : « A Gauche ou à Droite, on se retrouve avec les mêmes termes qui ne veulent plus rien dire. Notre boulot c’est de les utiliser le moins possible », assure l’homme de l’ombre. À notre top 2016 : Vivre-ensemble, transition, citoyenneté, territoire…

Ce cérémonial sert aussi des stratégies politiques : avec les élections législatives qui se profilent, les candidats vont monter en première ligne.

Indispensable

L’Urbanway roule plus propre. Il fait moins de bruit. L’usine Daher et ses innovations, c’est bon pour l’emploi en Loire-Atlantique. Il y avait ça aussi dans les discours de nos deux reportages d’octobre. Des infos brutes, et des choix politiques exprimés. « Le verbe, c’est ce qui donne du sens à l’action politique, décrypte Erwan Huchet, élu (PS) d’opposition à Orvault et patron de Savoirs publics, qui forme les élus au discours. À l’inauguration d’une crèche, si personne ne prend la parole, comment savoir qui a payé, pourquoi, comment ? » Quelquefois, le discours sert à faire une annonce. Ainsi, en septembre à Nantes, Manuel Valls a promis un milliard pour les HLM.

Et puis il y a ces moments où la parole politique est très attendue… Et où elle ne vient pas. Comme ce jour de novembre 2011 dans le quartier Bellevue, à Nantes. En plein après-midi, une quinzaine d’hommes encagoulés avait surgi sur la place centrale. Une grenade avait explosé, devant les passants, les enfants. Terreur. Et pas d’élus pour soutenir moralement la population.

Indispensable, parfois le discours. Et pas seulement quand l’heure est grave. La remise de coupe ? Très importante pour encourager les bonnes volontés locales. « La parole valorise le travail des associations, assure Rodolphe Amailland, maire LR de Vertou et conseiller départemental. Sinon, cela voudrait dire en creux qu’elles comptent pour rien ».

Les vœux ? « Le moment de rendre des comptes aux habitants et de poser ses ambitions pour l’année à venir, insiste le maire de Vertou qui attend 800 personnes pour l’occasion. Car contrairement à la majorité des cérémonies, celle des vœux est ouverte à tous. « Mais il y a deux ennemis du discours, admet-il, ils sont trop nombreux et trop longs. »

Grand diseux, petit faiseux ? Et si on faisait moins de discours ? « On passerait plus de temps à faire, et moins à montrer ce qu’on fait », conclut l’homme de l’ombre. Quant au nègre politique, ses trente ans de copies protocolaires, lui font conclure : « Les mordus de l’exercice iraient enfin au contact des gens, au café du Commerce ou sur les marchés et pas seulement en période électorale ».

Ce qu’il faut savoir avant de prendre le micro

Bataille de chiffonniers

Quel élu assistera à la cérémonie, qui prendra le micro, à quel moment ? Le discours obéit à des règles tacites. Lors de l’inauguration d’une piscine, par exemple, le plus gros financeur prendra la parole le premier avec le discours le plus élaboré. « Pour des événements très organisés, nous recevons une invitation, explique le membre d’un cabinet d’une collectivité, les temps de parole y sont déjà précisés. Mais parfois les préparatifs peuvent ressembler à une bataille de chiffonniers. Si on a mis des sous et que nous ne sommes pas invités, le téléphone chauffe ».

Trouver le bon parleur

C’est le job des cabinets qui vont parfois jusqu’à tenir des listes d’élus : les bonnes volontés et les abonnés absents, ceux à l’éloquence naturelle et ceux qui cafouillent. Il faut trouver celui ou celle qui acceptera de prendre le micro. Mais pas seulement. « Qui l’accompagnera ? Le directeur général, le directeur adjoint, le chargé de mission ? Parfois il faut se battre pour qu’ils ne viennent pas avec toute leur équipe. » Pour certaines occasions, on pourrait remplir un bus.

Du biscuit

Les hommes de l’ombre ne préparent pas uniquement les discours. Ils fournissent à l’élu des tas de petites infos très utiles pour éviter l’incident diplomatique ou le ridicule. Le nom du maire invitant, depuis quand il est élu, l’état civil du président de l’association, une petite anecdote… Histoire de montrer qu’on connaît bien son affaire.

La rhétorique, pas la dissert’

C’est le credo d’Alexandra Fresse-Éliazord pour coacher les élus au discours. Formatrice notamment pour Savoirs Publics, elle anime des ateliers d’une journée et donne des clefs pour élaborer son discours, capter son auditoire et mieux encore, le convaincre. Parmi les règles à retenir : Ne pas trop lire son texte, s’en détacher le plus possible et bannir de son discours un maximum de mots en « té » et « tion » comme citoyenneté et participation. « Je leur apprends à aller à l’essentiel. Car les discours sont souvent trop longs ». Soigner le début. « Pour commencer, c’est bien d’avoir une citation ou une anecdote et pour finir une bonne formule pour donner envie à votre public de vous applaudir. » D’autant plus important, insiste la formatrice, que bien souvent l’auditoire retient la dernière phrase. « Un peu d’humour, c’est bien aussi. On se prend souvent trop au sérieux ».

« Il ne faut pas gaspiller l’argent public »

Entretien avec Françoise Verchère, ancienne maire de Bouguenais et ex-conseillère générale.

Question bête : que nous raconte le discours de l’élu local ?

Mais il n’est pas fait pour dire quelque chose ! C’est une forme d’autocélébration, de satisfaction personnelle. C’est aussi un moment social, pendant lequel on peut glisser trois mots au préfet pour régler un problème communal.

C’est donc utile, finalement ?

Franchement ? Le rapport qualité/prix n’est pas bon. C’est toujours plus efficace de décrocher son téléphone. Le discours, c’est tout ce que je déteste dans la vie politique, un pur exercice de représentation. Il faut écouter le maire, le conseiller général, régional, le député, l’architecte… J’ai toujours connu cet empilement de prise de parole, héritage de la IIIe République. C’était devenu un pensum, et l’une des raisons qui m’ont poussée à quitter la vie politique.

Vous vous êtes pourtant pliée à l’exercice…

Oui, mais je l’ai souvent détourné. Pour passer des messages importants, dépasser nos petits problèmes de voiries. Je me souviens d’une cérémonie de vœux, juste après le naufrage du pétrolier l’Erika. J’avais commencé en lançant une chanson d’Anne Sylvestre : Un bateau s’est cassé. Certains m’ont dit que c’était sinistre. Mais on était englués dans la marée noire, et ça n’était pas une fatalité. C’était les bateaux poubelles, les défauts de surveillance.

Pourquoi ce parti pris ?

La réflexion collective était nécessaire. Ce soir-là, j’étais face aux responsables d’associations, aux diffuseurs de messages. Nous pouvions réfléchir, ensemble, à ce qu’on pouvait faire. Nous avions envoyé des équipes nettoyer les plages. Plus tard, en 2007, alors que je revenais du Rwanda où j’avais visité des dispensaires animaliers, j’ai projeté des diapos de gorilles, en interpellant le public sur notre rapport à la nature, sur les espèces menacées, comme ces animaux traqués. C’est vrai, c’était très décalé.

Vous n’aviez pas de nègre de discours, à Bouguenais ?

Nous étions très radins. Pas de cabinet, pas de gadget Ville de Bouguenais, et j’écrivais moi-même mes discours. Il ne faut pas gaspiller l’argent public. Combien de fois ai-je dit en arrivant à Nantes Métropole : « Pourquoi ces viennoiseries ? Vous n’avez pas de petit déjeuner chez vous ? » On me considérait alors comme une rabat-joie, une démago, une populiste.

Si on supprimait ces discours que vous jugez inutiles, il se passerait quoi ?

Vous auriez plus de place dans vos journaux pour parler de choses importantes, donc c’est pas bon (rires). Et les maires auraient enfin du temps pour bosser leurs dossiers. La plupart s’imaginent que leur job, c’est de couper des rubans. Ils le pensent sincèrement. Les dossiers se sont singulièrement compliqués pourtant, on devrait avoir des élus qui travaillent dans leurs mairies, plutôt que des élus occupés à remettre des coupes. Honnêtement, c’est quand même beaucoup moins dur de faire ça que de s’appuyer les 1300 pages du Schéma de cohérence territoriale…

Le Dictio-Maire, par Françoise Verchère. Chez Siloe.

L’avis de

Johanna Rolland

Maire de Nantes

« Il y a plusieurs sortes de discours. Les discours officiels, qui servent à expliquer le sens de l’action menée. Ils mettent en perspective les orientations mises en œuvre. Les choix politiques ne sont pas le fruit du hasard ou d’une suite de décisions techniques. Ils s’inscrivent dans une cohérence et dans un projet. Quand nous choisissons, par exemple d’augmenter la capacité du Busway, cela s’inscrit dans une démarche globale autour des transports et des franchissements de la Loire. Et puis il y a les discours qui servent à engager le dialogue, notamment ceux qui ouvrent une réunion pour qu’ensuite le débat s’engage. Cesser d’en prononcer, ce serait renoncer à expliquer le sens de ce que l’on fait. Il n’y aurait plus de mise en perspective, de rappel de la cohérence globale de l’action menée. Comment dès lors, les Nantaises et les Nantais qui ont choisi leur maire sur la base d’un programme, sauraient-ils que le contrat est respecté ? Il est essentiel de rendre-compte en permanence. »

Et la presse locale dans tout ça ?

" Nous autres, gens de la presse régionale, nous n’étions pas les derniers à courir les cérémonies tricolores. La rumeur prétend même que nous étions les premiers au buffet. Faut-il d’ailleurs conjuguer ce constat au passé ? La photo de la coupure de ruban est à présent proscrite par nos chartes éditoriales, mais il arrive que l’image se glisse encore dans nos journaux.

Paradoxe : les cabinets des maires et des présidents territoriaux suent toujours sang et eau pour s’y faire une place, sous cette forme. Que d’énergie et d’argent mal employés, supputions-nous.

On entend d’ici les critiques. De nos jours qui filent à la vitesse d’un tweet, le journaliste, après avoir assidûment couru les discours, traque désormais la petite phrase. La polémique. Fuit l’explication trop complexe, en vertu du présupposé que pour le lecteur, plus c’est long moins c’est bon. Autre temps, autre dérive ?

S’il est pourtant un devoir partagé par les élus et la presse, c’est bien celle de faire œuvre pédagogique. Quelque part entre le long discours et la petite phrase ? Ça n’aurait aucun sens, alors que l’information, elle, sert à donner du sens. Ou à en redonner quand celui-ci se perd."

Dossier réalisé par Agnès CLERMONT et Marylise COURAUD. Photos : Marc ROGER, Franck DUBRAY et Thomas BREGARDIS.

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