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L'Armor, nouvel azur D’ici à trente ans, le climat breton ressemblera à celui de Bordeaux. Des chercheurs promettent à la péninsule un boom de son activité touristique. Le secteur n’est cependant pas prêt à assumer cette vague.

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Chapitre 1. Temps de lecture : 13 minutes.

Chapeau rond et costume du pays glazik en velours, Éric Lefebvre fanfaronne dans les allées du Salon du tourisme ce vendredi 31 janvier, au Parc des expositions de Rennes. « Cet été, je disais à mes clients qu’ils étaient nos premiers réfugiés climatiques. Je me moquais d’eux gentiment. Ils ont souvent critiqué la météo bretonne mais maintenant ils sont bien contents de la trouver ! » Sa boutique de biscuits régionaux domine la baie de Douarnenez dans le Finistère, à l’extrême ouest de la péninsule. Impossible de passer dans le secteur par hasard, ni d’aller beaucoup plus loin. « Bordelais, Toulousains, Marseillais et même Monégasques » s’y sont pourtant anormalement pressés l’été dernier, d’après le commerçant, pour fuir la fournaise. Ils auraient sans doute continué leur route s’ils avaient pu.

Fin juin et fin juillet 2019, deux canicules successives ont étouffé la France. Plus de 200 des 642 stations principales de Météo France ont battu leur record de température maximale : 44,4°C à Nîmes, 42,6°C à Paris, 40,5°C à La Rochelle et Albi, 40,1°C à Nancy – alors que le mercure n’est pas descendu en dessous de 26,8°C une nuit à Bordeaux et 23,2°C à Lille.

Sur les douze jours de canicule en France en 2019 : six ont atteint plus de 34°C en Ille-et-Vilaine, le département breton le plus concerné, et un seul jour dans les trois autres départements de la région

En Bretagne, pour la première fois depuis le début des relevés de températures, celles-ci ont aussi dépassé les 40°C par endroits. Certes, il a fait très chaud dans la péninsule bretonne. Mais moins fortement et surtout moins longtemps qu’ailleurs. Sur les douze jours de canicule en France en 2019, six ont atteint plus de 34°C en Ille-et-Vilaine, le département breton le plus concerné, et un seul jour dans les trois autres départements de la région. Au point que l’Hexagone rouge sang des bulletins météo donnait l’impression d’un frigo armoricain, en renvoyant les regards vers les zones jaunes et bleues de l’Ouest. La Bretagne a alors pris des airs d’oasis pour ceux suffoquant sous le cagnard. Et les réseaux sociaux ont étalé la jalousie suscitée par la région. « Ils sont malins les Bretons, ils ont mis la clim à l’extérieur », blague sur Twitter @Syl_Abeguile, quand @Nordengail se demande si un dôme de beurre salé les protège. « Un jour, nous fuirons tous en Bretagne », prophétise @LaDuchesse.

Le Bretagne a été relativement épargnée par les deux canicules de l'été 2019 (cartes des températures du 25/06/19 au 01/07/19, et du 22/07/19 au 26/07/19). Crédit : Météo France

Le réchauffement, c’est de l’argent

L’engouement s’est vérifié dans les offices de tourisme. Celui du Golfe du Morbihan a, par exemple, enregistré sur son site Internet une nette hausse des visites sur l’année en provenance d’Occitanie (+ 60 %) et d’Auvergne-Rhône-Alpes (+ 44 %). Sur l’ensemble de la saison, d’avril à septembre, le nombre de nuitées dans toute la Bretagne a bondi de 3,3 % par rapport à la même période en 2018, malgré un calendrier plus défavorable avec six jours de vacances en moins. Compte tenu qu’un tiers des touristes visitant la Bretagne réserve moins de deux semaines en avance, la précocité de la vague de chaleur de juin 2019 a ensuite pesé dans leur choix de la région. On peut prudemment avancer que les canicules ont favorisé un excédent de 0,5 % de nuitées en Bretagne. De son côté, le Comité régional du tourisme (CRT) affirme ne pas analyser l’influence de la météo dans la venue des touristes.

32°C, c'est la température au-dessus de laquelle les vacanciers considèrent qu’elle devient trop élevée

Des chercheurs en économie l’ont fait. Il s’agit de Jean-Paul Céron, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires en droit de l'environnement, de l'aménagement et de l’urbanisme (CRIDEAU) de l’Université de Limoges, et de Ghislain Dubois, qui est à la tête d’un cabinet de conseil spécialisé dans les stratégies d’adaptation au changement climatique. « Avec le réchauffement en cours, il y a un glissement vers le Nord des conditions climatiques optimales pour le tourisme », résument les deux spécialistes, qui ont également contribué aux quatrième et cinquième rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Leurs observations estiment à 32°C la température au-dessus de laquelle les vacanciers considèrent qu’elle devient trop élevée. « Mais la chaleur ne repousse pas les touristes, ils aiment beaucoup cela. C’est plutôt parce qu’il fait plus chaud plus près de chez eux qu’ils vont préférer des destinations plus au Nord », tient à préciser Ghislain Dubois, qui travaille depuis la fin des années 1990 sur la relation entre tourisme et réchauffement climatique. En clair, les touristes vont être de plus en plus nombreux dans la moitié nord de la France, dont la Bretagne, et il s’agira surtout de vacanciers qui descendent moins au Sud plutôt que des sudistes qui remontent vers le Nord. Selon le consultant, ce report des flux touristiques est très net, en particulier lors de trois années caniculaires : 2003, 2018 et 2019.

En 2018, longue canicule a rimé avec remontée des flux touristiques vers le Nord. Crédit : Insee

En Bretagne, ce phénomène qui s’accélère est reconnu à la tête du Conseil régional, où il étonne encore. « On n’aurait jamais imaginé que la Bretagne devienne un eldorado touristique », objecte avec gravité, yeux écarquillés, Thierry Burlot. Le vice-président de la région en charge de l’environnement et du climat participe à la Breizh Cop, une conférence lancée en 2017 qui réunit divers acteurs du territoire afin de répondre aux objectifs régionaux en termes de transition écologique. Les débats ont abordé la question de l’avenir du tourisme en Bretagne, oscillant entre « poursuite d’un objectif quantitatif » et « risque d’un tourisme élitiste ». Finalement, la Breizh Cop ambitionne de « faire de la Bretagne la région du tourisme durable » son objectif n°10 – associant le développement du secteur à la protection environnementale. Elle mentionne la culture bretonne comme un « atout majeur » de la région, mais pas le réchauffement climatique alors qu’il pourrait sensiblement y augmenter la fréquentation touristique.

Si l’on estime que les vagues de chaleur de 2019 ont provoqué 0,5 % de nuitées en plus sur la saison en Bretagne, elles ont alors rapporté près de vingt millions d’euros supplémentaires

Oui, sur le plan de l’attractivité, la Bretagne pourrait bien être l’une des gagnantes du changement climatique. Elle se réchaufferait, mais pas trop, bien tempérée par la mer qui l’entoure. Au contraire du bassin méditerranéen, qui est classé « zone exposée » – c’est-à-dire principalement menacée par les effets du dérèglement climatique, au même titre que les Caraïbes, l’Australie et les îles du Pacifique – par le rapport de la seconde conférence internationale sur le changement climatique et le tourisme, initiée par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), dès 2007. Ce rapport avertissait qu’un « effet négatif sur une partie du système touristique peut s’avérer une chance à saisir ailleurs ». Mais la Bretagne est-elle prête à sauter sur l’opportunité ? À l’échelle nationale, elle ne représente pour l’instant qu’une nuitée sur quinze en hébergement marchand – hôtel, camping, gîtes, centre de vacances. Si l’on estime que les vagues de chaleur de 2019 ont provoqué 0,5 % de nuitées en plus sur la saison en Bretagne, elles ont alors permis à la région d’encaisser près de vingt millions d’euros supplémentaires. Une goutte d’eau dans les sept milliards d’euros de retombées économiques que pèse le tourisme en Bretagne – soit 8 % de son PIB. Mais elle est appelée à grossir à mesure que le réchauffement climatique s’intensifie. Et à condition que le secteur touristique breton se prépare.

Ghislain Dubois, chercheur et consultant spécialisé dans l'adaptation du secteur touristique au réchauffement climatique.

Jusqu’ici tout va bien

Retour au Salon du tourisme, au cœur de l’hiver. Le ciel rennais est tapissé de gris à l’infini, rien d’étonnant. Le mercure affiche, lui, déjà 11°C depuis plusieurs jours, c’est le double des normales de saison. Alors que le dérèglement climatique fait peu de doutes en extérieur, dans le hangar du Parc des expositions ses effets font moins l’unanimité. Les professionnels du tourisme régional qui y sont réunis ne sont pas climatosceptiques, mais leur méfiance au sujet de l’accélération des phénomènes caniculaires interroge. Tous se défendent en soulignant que les étés exceptionnellement chauds comme celui de 2003 – érigé en référence ultime – sont rares. Seulement, d’après des simulations publiées en septembre 2019 par le CNRS, Météo France et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) : « Un été typique des années 2050 correspondra à l'été 2003. »

Personne ne semble avoir la moindre idée de l’ampleur des conséquences qu’aura le réchauffement climatique sur la fréquentation touristique dans la région

Si les professionnels du tourisme refusent de s’avancer, c’est au moins autant par prudence qu’en raison de leurs incertitudes sur les adaptations à conduire. Plus de degrés signifie plus de touristes pour la Bretagne. Mais pas sûr qu’elle puisse gérer ces flux croissants. Aucune projection quantitative n’existe. Personne ne semble avoir la moindre idée de l’ampleur des conséquences qu’aura le réchauffement climatique sur la fréquentation touristique dans la région. C’est pourtant la première étape pour éviter, dans quelques années, d’avoir des stations d’épuration saturées, des déchets non collectés, la généralisation des routes embouteillées (ici dès 2002), voire une offre d’hébergement insuffisante. Sur ce dernier point, sans même savoir combien de touristes choisiront à l’avenir la Bretagne pour leurs vacances, les professionnels du tourisme assurent avec conviction que la marge en termes d’hébergement est suffisante. En juillet et août 2019, les 362 000 lits cumulés entre les campings, hôtels, résidences de tourisme, villages vacances et auberges de jeunesse de la région étaient occupés à 67,65 % en moyenne. L’avance est certaine mais pourrait rapidement fondre. Ces capacités d’hébergement ont à peine crû l’an dernier (+ 0,2 %) quand le nombre de nuitées a augmenté plus sensiblement (+ 3,3 %). Il faut néanmoins y ajouter les hébergements gratuits – en famille, entre amis et en résidence secondaire.

Dans le milieu touristique, la réponse en vogue consiste à insister sur le développement des « ailes de saison » (avril, mai, juin et septembre) quand il fait moins chaud, en Bretagne comme ailleurs. Visiblement, l’opportunité d’accroître la fréquentation au cœur de l’été n’emballe pas le secteur. Il pourrait bien chercher au contraire à réguler ces flux. C’est l’avis de Sophie Plassart, chargée du tourisme à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) : « Je ne suis pas sûre que l’on ait une région touristique qui soit préparée à dire à tout le monde « venez en Bretagne ». Dans le pays fouesnantais ou le Golfe du Morbihan, il y a une forte pression touristique l’été. S’ils ont un peu plus de touristes, ils vont pouvoir s’adapter. En revanche, dans les Côtes-d’Armor, ils ont un service plutôt adapté aux seuls habitants », indique l’ingénieure qui accompagne les territoires à se préparer à ces évolutions.

Selon Arnaud Burel, la région serait même déjà « actuellement dépassée par la demande ». Alarmiste, le loquace directeur de l’office de tourisme du Golfe du Morbihan dénonce un manque de volonté politique. « Si un visiteur de Vannes veut se rendre au Château de Suscinio en bus (à trente kilomètres, le deuxième château le plus visité de Bretagne avec 120 000 visiteurs annuels, NDLR), il doit se lever tôt », ironise-t-il au vu de l’absence d’une ligne de bus complète, obligeant bien souvent à avoir une voiture. Pas de quoi arranger les embouteillages quotidiens en été sur la Presqu’île de Rhuys, qui est desservie par une seule route principale. Ce qui fait penser Sophie Plassart qu’avec « la mentalité bretonne, il n’est pas non plus certain que la population ait l’état d’esprit pour accueillir un flux de touristes comme il peut y avoir sur le pourtour méditerranéen ».

Retraité de l'industrie pharmaceutique, Roland Tabart est l'actuel maire d'Arzon (Morbihan). Crédit : Chloé Berry

Tout au bout de cette Presqu’île, à Arzon, la saturation estivale exaspère les habitants, à commencer par le maire – récemment réélu – Roland Tabart, grand défenseur des résidences secondaires. « Aux quinze mille voitures de résidents en haute saison, on doit ajouter celles des visiteurs. Et bien c’est non », tranche l’élu dont l’élocution tient de Jacques Chirac et le timbre de voix de Johnny Hallyday. En 2015, des « parkings de désencombrement » ont ouvert à l’entrée de la commune pour drainer une partie des 200 000 touristes annuels qui se rendent à l’embarcadère de l’autre côté d’Arzon. Des navettes gratuites ont alors été mises en place, à l’image de ce qui se fait au Mont-Saint-Michel. L’édile annonce doubler leur nombre en 2020.

Les campings représentent deux tiers de l'hébergement touristique en Bretagne, mais sont directement menacés par le réchauffement climatique

Au sujet des hébergements touristiques, le réchauffement climatique n’est pas qu’une aubaine. Par l’élévation du niveau de la mer – le principal danger en Bretagne – il menace les campings. « Leur principe c’est d’être en milieu naturel. Mais le problème c’est qu’ils sont aussi plus exposés au risque », constate Nicolas Dayot, président de la Fédération nationale d’hôtellerie de plein air (FNHPA). Entre cinq et dix campings ferment chaque année dans la région, dont certains à cause de l’érosion et du risque de submersion marine ou d’inondation, selon ce Breton. Il possède lui-même un camping en zone inondable à Séné, en bordure du Golfe du Morbihan, qu’il a pu déplacer sur un terrain adjacent l’an dernier. Tous n’ont pas cette chance, en raison d’une législation contraignante sur la protection de l’environnement qui empêche parfois le moindre aménagement. Pour héberger davantage de touristes, la Bretagne aura pourtant besoin de ses campings : ils représentent deux tiers de ses capacités d’accueil.

Une riviera avec de la pluie

Faire du réchauffement climatique un argument pour convaincre les vacanciers de cocher la destination Bretagne ? C’est le dilemme auquel les acteurs touristiques bretons font face. Ils peuvent jouer sur deux tableaux : des températures plus clémentes et un climat océanique toujours instable. Le CRT, ainsi que la dizaine d’offices du tourisme interrogés, affirment ne pas vouloir faire du climat un slogan. Ils estiment que les stéréotypes largement répandus et le traitement médiatique favorable, en particulier en période de canicule, suffisent. Le secteur breton est embarrassé par son climat, qui pourrait pourtant devenir l’un de ses principaux atouts. Fidèle à sa réputation de « tourisme de cueillette », il attend que les visiteurs viennent à lui – par opposition au « tourisme de conquête » – confiant dans la capacité des paysages bretons à attirer d’eux-mêmes. Bref, le potentiel touristique de la Bretagne est vécu comme une fatalité heureuse.

Didier Roucourt (à gauche), et Nicolas Bernard (à droite), dirigent des formations liées au tourisme, au sein du pôle quimpérois de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO). Crédit : Clément Le Merlus

Didier Roucourt, responsable de deux licences professionnelles du tourisme à l’UBO à Quimper, est arrivé des Alpes en 2015. Plein d’idées, il a vite été bridé : « Lors d’une des premières réunions auxquelles j’ai assisté avec les acteurs du tourisme local, j’ai essayé de suggérer qu’on pourrait mettre en avant les travers de la météo bretonne avec de l’humour. Mais il ne fallait surtout pas dire le mot « pluie ». C’est un tabou ici. » L’enseignant, au débit mitraillette, est obnubilé par la « promesse » touristique. Pour lui, dans la communication, mieux vaut ne pas trop embellir le climat breton, au risque sinon de décevoir les vacanciers une fois confrontés à la réalité – « il ne pourra alors y avoir que des bonnes surprises ! » Face au réchauffement de la planète, la Bretagne aurait peut-être intérêt à se réconcilier avec les stéréotypes qui ont longtemps fait son traumatisme – et qui eux, ne sont pas menacés par le dérèglement, rassurez-vous. Vent, pluie, bolée de cidre et fraîcheur sont enviables lors des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes. Didier Roucourt prend pour exemple la communication irlandaise et normande, la seconde ayant récemment joué sur les « 50 nuances de gris » de son ciel.

« À Fouesnant, se baptiser « riviera », ça ne correspond à aucune réalité géographique, mais ça fait chic ! » Nicolas Bernard, géographe

Alors que le réchauffement n’en est qu’à ses débuts, les préférences climatiques du moment vont toujours plus au soleil qu’à la pluie, cette dernière ayant un caractère « répulsif » selon l’enquête de l’économiste Ghislain Dubois. On peut penser que ces goûts changeront avec le temps : au XIXe siècle, on se baignait l’hiver et surtout pas l’été, d’après l’historien Marc Boyer. Pour l’instant, l’idée selon laquelle il pleut exclusivement sur les idiots en Bretagne a encore le vent en poupe. La tentation est facile de comparer la région à une future nouvelle Côte d’Azur, par simple transfert de température. Pas un jour sur Twitter sans qu’un utilisateur ne prophétise la passation de couronne entre les deux régions. D’ici à dix ans promettent les uns, au doigt mouillé, quand d’autres devins l’annoncent dans deux décennies. Certains professionnels ont carrément sauté le pas.

Dès 2013, la communauté de communes du pays fouesnantais (Finistère) a déposé la marque Riviera bretonne. Elle en a pris le nom dans sa communication touristique, en « clin d’œil » à la partie la plus huppée de la côte méditerranéenne, justifie David Le Chenadec, son directeur Aménagement et Population. « C’est percutant. En un mot, on évoque beaucoup de choses à tout le monde. On a des criques, des eaux translucides, une thalasso, un casino, les pins, les villas balnéaires, etc. » Le raccourci fait sourire le géographe Nicolas Bernard, directeur du pôle quimpérois de l’UBO et à l’initiative d’un master tourisme littoral. « La riviera c’est quelque chose de très précis : la montagne qui plonge dans la mer, une position d’abri, un climat méditerranéen, une urbanisation presque continue. À Fouesnant, se baptiser ainsi, ça ne correspond à aucune réalité géographique. Mais ça fait chic ! N’importe qui peut s’autoproclamer riviera s’il le souhaite en ce cas-là », raille-t-il. Et non ! Pas tout le monde, justement. Maintenant que la marque est protégée, impossible de commercialiser un quelconque objet ou de communiquer sur un territoire à travers l’expression Riviera bretonne ailleurs que dans le pays de Fouesnant. La mainmise fait des jaloux du côté de Dinard (Ille-et-Vilaine) ou du Golfe du Morbihan, qui se plaisent aussi à se présenter dans le miroir méditerranéen.

En juillet dernier, dans la foulée de la première canicule, Patrick Levy, directeur de Morbihan tourisme a lancé une pique chauvine dans les colonnes de Ouest-France : « Nous sommes la Côte d’Azur de la Bretagne, la riviera bretonne. » La guerre sémantique n’est pas anodine, elle illustre l’importance des images dans le tourisme breton, dont les différentes destinations sont, dans une certaine mesure, en concurrence. Mathias Hocquart, responsable du pôle développement et marketing au sein du même Comité départemental du tourisme (CDT) morbihannais, nuance tout de même : « C’est une appellation qui renvoie à un imaginaire trop large pour être tout à fait en phase avec notre offre. Vous, ça vous évoque quelle image la riviera ? Ce n’est pas seulement la douceur mais c’est aussi les yachts de luxe, les soirées en blanc, Brigitte Bardot, les starlettes, et le côté bling-bling. » Le pays fouesnantais a dégainé le premier et ne s’est pas embarrassé de telles considérations.

Coup de maître ou balle dans le pied ? La communauté de communes finistérienne assure ne pas miser sur le réchauffement de sa côte. Sur le court terme, elle risquerait d’ailleurs de décevoir ses visiteurs par une météo qui ne serait pas à la hauteur des attentes suscitées, inévitablement, par le terme « riviera ». Mais construire dès maintenant la perception de son territoire sur l’imaginaire azuréen pourrait se révéler gagnant au fur et à mesure de la remontée des températures. Ce type de démarche marketing pourrait bien faire évoluer progressivement la perception touristique de la Bretagne, en l’associant davantage au soleil. Et convaincre les plus réticents aujourd’hui à y séjourner. Imaginez-vous les prochaines générations penser parasol et crème solaire à la seule évocation de la région ?

Anticiper le tournis touristique

L’air armoricain aussi va se réchauffer. Mais il faudra le rendre vivable afin de faire de la Bretagne un refuge durable pour les touristes français. Le secteur touristique breton commence doucement à phosphorer sur ses premiers aménagements à un réchauffement climatique qui n’en finit plus de s’accélérer. En lien avec l’Ademe, la Fédération nationale d’hôtellerie de plein air (FNHPA) travaille sur un vaste plan régional de plantation d’arbres dans les campings. Car dans une région habituée à se protéger du vent, il va désormais falloir créer de l’ombre. L’opération est encore loin d’avoir vu le jour tandis qu’il y a une course contre-la-montre : il faut compter une décennie pour que grandissent les pousses.

Sophie Plassart est chargée du tourisme à l’Ademe Bretagne. Crédit : Arthur Sautrel

L’adaptation au changement climatique de la filière touristique bretonne a commencé il y a deux ans, lorsque l’Ademe « a pris conscience » de l’urgence, avoue volontiers Sophie Plassart. Depuis, l’agence publique tente d’initier un processus d’adaptation, auprès des institutions et des entreprises, en anticipant des ajustements indispensables : horaires d’ouverture plus tardifs, offre d’activités adaptées, climatisation seulement avec parcimonie, etc. En mai 2019, Sophie Plassart s’est vue octroyer un quart d’heure d’intervention par le CRT à l’une de ses réunions afin d’aborder ces questions-là. Insuffisant. Elle en a alors négocié le triple. « Par les retours que j’ai eus, je me suis rendu compte que, pour la grande majorité des participants, le sujet était une grande découverte. Les professionnels ne sont pas prêts, on est encore dans un travail de sensibilisation. »

Lors des cinq dernières saisons estivales en France, sept canicules d’au moins cinq jours ont touché le pays. Malgré cela, certains, comme l’accueillant responsable de l’office de tourisme du pays bigouden dans le sud-ouest du Finistère, estiment qu’il va « falloir attendre que les canicules reviennent plus régulièrement pour « penser à faire » quelque chose pour s’adapter ». Quoi par exemple ? Le regard dans le vide et quelques secondes de bafouillage plus tard, on est remercié pour la pertinence de notre question : « Honnêtement, je ne sais pas. » C’est pourtant bien des acteurs sur le terrain que les ajustements au changement climatique doivent venir, rétorque Stéphane Cévoz, chargé de mission à la région Bretagne. C’est le « principe de subsidiarité » défendu par la Breizh Cop : « La rupture ne saurait être pensée et imposée d’en haut. »

« S’ils pensent que le réchauffement climatique les arrange, ils ne feront rien pour le freiner. Ça me fait peur », un visiteur au Salon du tourisme de Rennes

En réalité, le secteur balnéaire ne se posait pas ce genre de question il y a encore deux ans – alors que le tourisme hivernal a, lui, déjà su s’adapter tant bien que mal devant la fonte des neiges pour en produire artificiellement et diversifier son offre d’activités hors-saison. Ghislain Dubois, le consultant en adaptation au changement climatique, déplore que le secteur touristique investisse peu dans la recherche. Mais le lancement de discussions sur le sujet entre Météo France et Atout France, l’agence publique de développement touristique du pays, a activé le processus d’anticipation. Depuis, le service climatique de Météo France est de plus en plus sollicité, selon son directeur Patrick Josse, par les offices de tourisme de tout le territoire qui souhaitent évaluer leur climato-sensibilité, c’est-à-dire l’influence des évolutions climatiques à long terme sur leur activité. Il ne dit pas si les acteurs bretons sont plus représentés, mais force est de constater que le réchauffement climatique est pour eux une opportunité. Éric Lefebvre, le volubile biscuitier croisé au Salon du tourisme de Rennes, répond d’un sourire malicieux quand on lui demande si son chiffre d’affaires a profité du dernier été caniculaire et de la fréquentation en hausse qui s’en est suivie. Sa voisine de stand, qui tend des terrines d’algues de Douarnenez aux passants, ose, elle, lâcher « + 20 % de chiffres affaires d’avril à octobre 2019 ». En face, un visiteur ne se réjouit pas autant : « S’ils pensent que le réchauffement climatique les arrange, ils ne feront rien pour le freiner. Ça me fait peur », confie-t-il. Parce qu’avant de profiter de ses premiers migrants climatiques, le secteur touristique breton devra aussi contribuer à atténuer le dérèglement de la planète. Sinon, l’avenir de l’Armor pourrait bien être plus amer qu’azur.

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Crédit photo (si non spécifié) : Clément Le Merlus.