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Le nouveau visage du Phénix

Après huit mois de travaux, le Phénix de Valenciennes se remet en scène

Le Phénix a navigué léger, hors les murs ces huit derniers mois, pendant que son paquebot amarré aux Tertiales, à Valenciennes, depuis la fin des années 1990, se préparait à affronter vingt nouvelles années de navigation. Le point sur les changements les plus visibles d’une rénovation destinée à remettre le théâtre à niveau. L’architecte Pierre Touzot nous sert de guide.

– Avec votre Agence, Sakariba, pourquoi avoir candidaté à la rénovation du Phénix ?

« On voulait améliorer nos compétences dans le domaine culturel. On avait fait quelques salles polyvalentes, des salles de musique, des médiathèques, mais jamais de théâtre. On avait l’espoir qu’ils (Valenciennes Métropole) recherchent un local quand ils ont lancé l’appel d’offres. On a monté une équipe composée d’un architecte, d’un bureau d’études fluides, technique, un scénographe, un acousticien et un pilote de chantier. On a candidaté en essayant d’apporter l’assurance d’une présence accrue du fait de notre proximité. On s’est renseignés, on s’est documentés. C’est tout l’intérêt de ce métier : la découverte de nouveaux mondes, de nouveaux besoins, de nouvelles contraintes. »

– Qu’avez-vous voulu faire de ce théâtre ?

« Déjà, on a essayé de le comprendre, parce qu’il est assez complexe d’un point de vue fonctionnel. On a aussi essayé de comprendre l’idée de départ des architectes de base, qu’on a contactés. Je voulais à tout prix qu’il y ait un échange : comment peut-on rénover un théâtre sans nuire à l’unité architecturale du projet ? L’idée était vraiment de lui redonner une nouvelle vie. Au bout de vingt ans, les usages changent. On a travaillé le projet avec le Phénix dans le sens d’une plus grande ouverture, d’une culture pour tous, un peu moins élitiste. »

"On a travaillé le projet avec le Phénix dans le sens d’une plus grande ouverture, d’une culture pour tous, un peu moins élitiste."

– Était-ce une demande du Phénix ?

« C’était aussi ma philosophie de la culture ! On était raccord là-dessus. La programmation du Phénix, elle est tout public. Le gros de l’attente portait sur la remise à jour des locomotives que sont le Grand Théâtre et le Studio, sur le confort – c’est pour cette raison que les fauteuils ont été changés dans le Grand Théâtre et rénovés dans le Studio. Et sur la visibilité du Phénix depuis l’extérieur. »

– Le hall d’accueil est transformé. Comment avez-vous conçu cet espace ?

« On aurait pu décloisonner et laisser un espace vide qui n’a pas d’âme. Avec le groupe projet du Phénix, on a travaillé pour trouver des pôles d’intérêt. Le bar a été créé en résonance, en symétrie avec la billetterie. Avec une forte valeur ajoutée visuelle : un grand écran qui se voit à la fois du hall et depuis l’espace public. Deux pôles ont été créés aux extrémités, un pôle relations publiques et un centre de documentation. On voulait ouvrir la partie centrale, comme si le plafond noir s’arrachait et laissait entrer la lumière de la peinture blanche. En se déchirant, on ouvre et forcément on accueille.

– L’autre partie que vous avez redessinée, dans la continuité, c’est le parvis.

« C’est le premier rendez-vous du public avec le Phénix. On l’a retravaillé pour en faire un espace public habité. C’est pour ça qu’on a proposé d’y apposer cinq bancs. L’éclairage du parvis, c’est à la fois pour le mettre en valeur, depuis la place Poterne, et le sécuriser. Il était très sombre, du fait de son revêtement noir, qu’on a conservé. On a mis de petites incrustations de verre dans l’asphalte décoratif pour obtenir, le soir, un scintillement. (S’agissant des revêtements extérieurs), on a retravaillé une peau noire, que je ne voulais pas lisse. L’idée était de retrouver un graphisme, avec des lignes horizontales et verticales, pour créer une dynamique et éviter la sobriété noire des panneaux. On a remis, enfin, au goût du jour le bardage rouge très caractéristique du Phénix. Au bout de vingt ans, il avait subi la pollution et pris des UV. Il a été nettoyé et subi un traitement qui ravive la couleur. »

– Dernier changement, la transformation complète de l’ancienne salle d’exposition.

« Elle était utilisée mais pas forcément identifiée comme telle. On a voulu créer deux nouvelles fabriques, de petits espaces de représentation artistiques pour publics amateurs, professionnels, les associations, les scolaires… On s’est servi des escaliers existants pour agencer un système de gradins. »

En revanche, les spectateurs retrouveront la grande salle comme auparavant.

Le parvis

Il a été recouvert d'un asphalt scintillant et antidérapant. La nuit, des spots rouges, qui éclairent aussi les marches latérales, guident le spectateur jusqu'à l'entrée du théâtre, comme sur une piste d'atterrissage. On ne fait plus que passer sur le parvis, on peut désormais se poser et s'asseoir sur des bancs bruts de béton qui dessinent des formes géométriques et que surplombent des mâts d'éclairage.

La façade

Le Phénix n'a pas perdu en route le code couleur sur lequel il fonde, depuis l'origine, son identité. Tout le bardage noir a été remplacé. Ce n'est pas le cas du rouge, dont la teinte affadie avec le temps a été ravivée par la pose d'un vernis spécial.

Les Fabriques 3 et 4

Les Fabriques 1 et 2 aménagées dans l'ancienne salle pédagogique, leurs petites sœurs, numérotées 3 et 4, ont été gagnées sur un espace jusqu'alors peu ou mal exploité, le sous-sol où se trouvait la salle d'exposition. L'architecte s'est appuyé sur les escaliers existants pour en faire des gradins.

Le hall

Quand on pénètre dans le Phénix, c'est le changement le plus frappant, assurément. Le hall d'accueil, agrandi en rognant sur les escaliers extérieurs, a été repensé pour un nouvel usage. Avec son centre de documentation, son pôle d'accueil public, sa billetterie, son bar, ce sera un tiers lieu ouvert sur l'extérieur et qui vivra du matin au soir. La Maison des Loustixs, en dur désormais, a été prise sur une partie des anciens blocs sanitaires.

En chiffres

C’est reparti pour vingt ans ! Le Phénix a refait les niveaux et se réadapte aux nouveaux usages. On a synthétisé en chiffres la rénovation qu’il vient de subir, une révolution de velours.

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Le Phénix sera resté fermé huit mois, depuis la mi-mars jusqu’à la grande soirée de réouverture programmée ce 12 novembre. À l’intérieur de cette parenthèse, les travaux supervisés par l’architecte Pierre Touzot se sont concentrés sur une période resserrée de sept mois.

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La nouvelle amplitude horaire du théâtre, dont le hall, transformé en un tiers lieu accessible à tous, avec billetterie, bar et centre de documentation, sera quotidiennement ouvert de 8 h à 19 h. Et même bien plus tard les soirs de spectacle.

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Le nombre de tonnes d’asphalte qu’il a fallu couler pour refaire à neuf le parvis.

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En millions d’euros, le coût hors taxes de cette rénovation que le maître d’ouvrage, Valenciennes Métropole, finance à plus de 40 % (2,54 M€). Les travaux ont aussi été soutenus par la Région (1,5 M€), le Département du Nord (600 000€) et l’État (pour près de 1,6 M€).

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Entre la grande salle et le Studio, le nombre de places assises que compte désormais le Phénix. Cela n’en fait jamais que 10 de plus. Tous les sièges, en revanche, ont été remplacés ou rénovés.

Le grand théâtre plein comme un œuf à l'heure des discours pour la réouverture.

Le Phénix, 20 ans, raconté par ceux qu’il a fait grandir

À quelques jours de sa réouverture, dont il a confié le soin aux voltigeurs d’XY, nous nous sommes interrogés sur la place qui était la sienne dans le paysage valenciennois, où il a émergé en 1998. Vingt ans après, ce sont ses utilisateurs, ses abonnés, ses énamourés fidèles et moins fidèles qui en parlent le mieux.

Émelyne Beaujard

17 ans, de l’option théâtre du lycée de l’Escaut au Cours Florent.

« Quand on vous annonce dès le premier cours (de l’option théâtre) que tout le travail va se faire au Phénix, vous êtes impressionné. Mes parents n’avaient jamais été très portés sur le théâtre, à part quand des pièces passaient à la télé. C’est un peu moi qui l’ai introduit dans la famille : désormais, mes parents, mes grands-parents, viennent au Phénix. Le fait de passer ici autant de temps a été, pour moi, un élément déclencheur, un truc de fou (elle est entrée cette année au Cours Florent, à Bruxelles). On voit beaucoup de pièces, on a la chance de travailler avec des comédiens, des metteurs en scène. J’ai eu un déclic, je me suis dit : "Mais c’est ça que j’aime, pourquoi je me prends la tête pour savoir ce que je vais faire après ?" Le Phénix est devenu pour moi une deuxième maison. »

"Mais c’est ça que j’aime, pourquoi je me prends la tête pour savoir ce que je vais faire après ?"

Stéphanie Barat et Carole Vandenbulcke

43 ans et 52 ans, du service cohésion sociale de la Société immobilière du Grand Hainaut.

"C’était un pari fou au départ, et la rencontre a fait voler tous les a priori en éclats."

« La SA du Hainaut et V2H (Val’Hainaut Habitat, qui ont fusionné pour former la SIGH) avaient noué des partenariats avec le Phénix. Purement institutionnels dans un premier temps, ils ont pris une dimension sociale. On a commencé à chercher les moyens d’amener la culture hors les murs, dans les quartiers. (La compagnie XY s’est rendue dans le pays de Condé, au printemps 2018), le résultat a été magique ! C’était un pari fou au départ, et la rencontre a fait voler tous les a priori en éclats. Les gens regardaient d’abord derrière leurs fenêtres, puis ils sont sortis et se sont laissés porter. »

Théo Oliveira Machado

20 ans, ancien participant de l’atelier nomade « Gâchette du bonheur ».

« J’ai pris part au premier atelier (saison 2016-2017). C’était pour permettre aux jeunes de prendre la parole, ça reposait sur le principe de la roulette russe en fait : on ne savait pas sur quelle question on allait tomber, quand le ballon pétait, il fallait y répondre sincèrement. Je venais au Phénix (avec la section théâtre du lycée de l’Escaut) mais c’était pas mon kiff. Je me dis maintenant que j’étais bête (il sort d’une licence arts de la scène et rêve de devenir comédien). Ma relation avec le Phénix, c’est comme celle que j’ai avec mon cousin du Portugal : on se voit rarement mais à chaque fois, on est contents. »

Corinne Mehaut

56 ans, présidente des Amis du Phénix depuis septembre

« Mon aventure avec le Phénix a débuté il y a quatre ans. Elle est liée au hasard d’une rencontre sur la place d’Armes, l’équipe des relations publiques tenait un stand au moment du lancement de saison. Mon mari et moi étions totalement novices, on s’est laissés guider dans le choix de spectacles. Je rêvais depuis longtemps de faire du théâtre et j’ai intégré au même moment l’atelier que dirige Albert Rombeaut (au Phénix). C’est comme une maladie, ça vous prend et ça ne vous lâche plus ! Je trouve que l’art vivant rend vivant, tout simplement. J’ai vécu une période un peu difficile de ma vie l’année dernière, puisque j’ai fait un burn-out. Je suis tombée au fond du trou. Ce qui m’a sauvée, c’est le théâtre. En tant que présidente des Amis du Phénix, je veux aider ceux qui ne connaissent pas le théâtre à en pousser la porte. »

"C’est comme une maladie, ça vous prend et ça ne vous lâche plus !"

Maryvonne Waxin

72 ans, abonnée depuis le début et bénévole au sein du dispositif "Je vous invite".

« Je vais voir dix, douze, treize spectacles par saison, c’est variable selon les années. Essentiellement de la danse, de l’humour, du cirque, très peu de vrai théâtre, je ne suis pas une littéraire ! J’ai rarement été déçue. Pour une personne à mobilité réduite comme moi, l’accès est relativement facile. C’est un très grand plus par rapport à d’autres salles. Certains des résidants de maison de retraite que j’accompagne par ailleurs n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre, ils y sont entrés grâce au partenariat noué avec le Phénix, ça a été pour eux une très belle découverte. »

Christelle Minair

38 ans, professeur de musique au collège de Chasse Royale, partie prenante des aventures « Dogora » et « Tchikidan ».

« J’avais répondu à un appel de Dorothée Deltombe, qui chapeautait le projet (pour le Phénix). C’était l’occasion d’accéder, pour les élèves, à un répertoire qui ne leur était pas du tout familier et de venir chanter au théâtre de Valenciennes. Une vingtaine se sont présentés spontanément. Ça a été une énorme surprise : ils ont eu une telle facilité à mémoriser les paroles ! Ils se sont pris au jeu très rapidement, ils ont capté tout de suite le côté émotionnel des chansons. Et les représentations, mon dieu, c’était génial ! Être au milieu des enfants, sur scène, ça prenait aux tripes. »

"Et les représentations, mon dieu, c’était génial !"

Les artistes associés

Défier l'apesanteur et les lois de l'attraction, le quotidien du collectif XY.

Le collectif XY fait comme l’oiseau, le Phénix reprend avec lui son envol

Artiste associé du Phénix, dont il avait ouvert la saison 2016-2017 sur la place d’Armes de Valenciennes, le collectif XY a de nouveau levé le rideau, en même temps que le voile sur la scène nationale rénovée. En quatre dates, du 12 au 16 novembre, c’est le « faire ensemble » que « Möbius», sa dernière création, a exalté.

« Bienvenue dans le cirque ! », marmonne Tuk Frederiksen dans sa barbe. Le colosse danois est l’un des dix-neuf acrobates unis par l’internationale XY à travers Möbius, projet dont fait aussi partie Paula Wittib qui, ce 25 septembre, gît au bord de la scène. Sonnée, sous la lumière crue des projecteurs du cirque-théâtre d’Elbeuf, l’Argentine vient de prendre un coup terrible sur la tête. Et le filage (qui reprendra sans elle, quelques instants plus tard) s’est brusquement interrompu.

À deux jours de la première, les pépins s’enchaînent. La semaine précédente, Maélie Palomo était tombée sur la tête en exécutant une figure, et l’avant-veille, Mikis Matsakis avait fini à l’hôpital, après s’être bêtement ouvert le genou en glissant contre une marche d’escalier. Ce mercredi-là, il regarde ses camarades travailler sans pouvoir les aider, ce qui ne l’empêche pas de philosopher sur la condition de circassien : « Ça fait partie du métier. »

Pas de place pour le doute, à ce stade. « Le spectacle va s’affiner encore et encore, confie-t-il. Le point qu’on voulait atteindre, j’ai la sensation qu’on ne l’aura pas ce week-end (fin septembre, donc), mais peut-être dans deux mois, dans six mois. » Ça tombe bien, Möbius arrive au Phénix, dont il fera la réouverture, ce 12 novembre, au terme de huit mois de travaux.

Ce quatrième spectacle de la compagnie, dont Les Voyages, passés par le pays de Condé en 2018, se poursuivent en parallèle, pousse « plus loin » l’exploration entamée dès 2005 en petit comité. Celui que formaient les six membres fondateurs d’XY, dont Mikis est l’une des figures : « On a toujours essayé de développer l’acrobatie comme un langage. Là, on voulait qu’elle se marie complètement avec le mouvement, avec la danse. » Dans un continuum qui fait référence au ruban de Möbius.

« On a toujours essayé de développer l’acrobatie comme un langage. Là, on voulait qu’elle se marie complètement avec le mouvement, avec la danse. »

XY n’est pourtant pas allé puiser son inspiration dans les mathématiques ; plutôt dans les murmurations, ces impressionnants nuages d’oiseaux qui irriguent le travail du chorégraphe Rachid Ouramdane. Ces gens-là étaient faits pour s’entendre. Car c’est bien de cela dont il est question dans Möbius : du « faire ensemble ».

On en arrive à ce qui, depuis le début, agite XY : « Les portés à plein racontent beaucoup de choses sur la solidarité, le partage, la confiance. » La petite phrase qu’on entendait à la fin du précédent spectacle, Il n’est pas encore minuit, prend dès lors tout son sens. Dans ce monde égoïste, il n’est pas vain de se la répéter : « Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin. »

Siamois.
« Les portés à plein racontent beaucoup de choses sur la solidarité, le partage, la confiance. »
"Fais comme l'oiseau"...

Rachid Ouramdane

Le directeur du Phénix, Romaric Daurier, a joué les entremetteurs entre Rachid Ouramdane, qu’il a connu du temps où il dirigeait la scène nationale d’Annecy, et les XY. « C’est parti de lui », raconte le chorégraphe, qui a immédiatement fait part au collectif issu de l’école du cirque de Lomme de sa fascination pour les murmurations d’oiseaux. Les motifs dessinés dans le ciel « échappent tout le temps au regard, à peine ont-ils le temps de se former qu’ils ont déjà disparu ».

Travailler avec des artistes de cirque, Rachid Ouramdane sait faire : il codirige depuis 2016 le Centre chorégraphique national de Grenoble avec l’acrobate de formation Yoann Bourgeois. C’est en revanche la première fois qu’il se fond dans un groupe exclusivement circassien, au mode de fonctionnement rodé. « J’ai l’impression d’être un étudiant en langues étrangères appliquées. J’apprends la langue en direct et j’essaie de parler avec. » En y mettant ses propres intonations : pour XY, « ce qui importe, c’est de sortir de la problématique de la figure et de donner une cohésion à l’ensemble ».

Boris Charmatz

« J’avais besoin de me réinvestir ailleurs »

Directeur pendant dix ans du Centre chorégraphique national de Rennes, qu’il a transformé en musée, le chorégraphe et danseur Boris Charmatz a repris son indépendance. Cette envie d’explorer des territoires nouveaux l’amène dans les Hauts-de-France, et notamment au Phénix, dont il devient cette saison artiste associé.

- Que raconte « Infini », que vous présenterez au Phénix en décembre ?

« Je cherchais depuis assez longtemps comment utiliser les mathématiques dans une pièce chorégraphique. Je suis tombé sur un bouquin de vulgarisation scientifique sur l’infini, de l’Américain David Foster Wallace. Le fait de ne pas savoir où on va arriver, d’être dans un processus sans fin, ça m’a parlé. En danse, on n’arrête pas de compter jusqu’à huit, et on recommence. C’est très cyclique. On n’en finit pas de compter en danse, d’ailleurs, je déteste ça. Et si on ne s’arrête pas, justement ? On fait : sept, et huit, et neuf, et dix, et mille, et dix mille… Je me suis dit qu’il y avait matière à chercher autour de ça. »

– Comment s’est noué le rapprochement avec le Phénix, dont vous êtes artiste associé désormais ?

« Romaric Daurier (directeur du Phénix), l’Opéra de Lille et la maison de la culture d’Amiens se sont demandé, ensemble, s’ils ne pouvaient pas travailler avec moi. C’est arrivé au moment où je quittais le centre chorégraphique de Rennes où j’ai passé dix merveilleuses années (comme directeur, de 2008 à 2018). J’avais besoin de me réinvestir ailleurs, je vis à Bruxelles, les Hauts-de-France sont tout proches et j’adore ces lieux dont je suis la programmation. »

– Quel sera le projet des trois prochaines années ?

« Infini marque le début. On est encore en train de réfléchir à ce qu’on proposera à Valenciennes à l’automne 2020. Je vais notamment travailler à une création, La Tempête, qui réunira dans le cadre du festival Next des professionnels et une centaine d’amateurs des Hauts-de-France. Ce sera une sorte de maquette dont on proposera une version encore plus imposante sous la nef du Grand Palais, à Paris (qui fermera ensuite pour travaux jusqu’au printemps 2023), avec 400 personnes du Valenciennois et de toute la région. J’ai aussi pour projet de présenter un solo de Tino Sehgal à l’espace Pasolini. J’en suis très content parce que ce sont les premiers à m’avoir invité à Valenciennes (en 2006). »

Nous étions considérés comme des intellectuels un peu pénibles, qui faisaient de la non-danse ou des choses un peu bizarres

– Quels souvenirs en gardez-vous ?

« Des gens comme Alain Buffard, Xavier Le Roy ou moi-même étions considérés comme des intellectuels un peu pénibles, qui faisaient de la non-danse ou des choses un peu bizarres. L’espace Pasolini s’est dit : non, non, non, non, ça vaut le coup de les soutenir et de chercher avec eux. J’ai eu la chance d’y revenir à plusieurs reprises (dans le cadre du festival Lignes de corps, en 2006 et 2007, puis de Next, en 2009), ça m’a plu de travailler avec eux. »

– « Infini », le 5 décembre, à 19 h ; le 6 décembre, à 20 h. Tarifs : 21, 19, 8€.
–« (sans titre)(2000) », du 3 au 7 mars. Tarifs : 24, 19, 17 €.

Maëlle Dequiedt

À Denain, sur un territoire à défricher

Son nom la rattache aux Flandres, ses grands-parents possédaient une ferme dans la Somme, mais l’implantation lilloise de sa compagnie La Phenomena relève d’« un concours de circonstances », suggère Maëlle Dequiedt. Pour les trois années qui viennent, elle fera aussi de Denain un port d’attache, dans le cadre d’un projet dont la ville, la Porte du Hainaut, la Région, l’office de production Prémisses et le Phénix sont parties prenantes.

La metteur en scène et sa troupe ont débroussaillé le terrain début octobre, en répétant puis en jouant Au bois au théâtre de la rue de Villars. La collaboration avec Denain sera marquée par des résidences, des ateliers théâtre, la représentation d’une variation enfantine des Noces de Figaro avec les ateliers Finoreille en mars…

Denain, territoire « très contrasté, très métissé », au cœur de forts enjeux politiques, qui se débat dans ses difficultés économiques, intéresse au plus haut point Maëlle Dequiedt, qui veut en faire un laboratoire. Pas pour observer des souris dans une cage. « On a ressenti beaucoup d’envie chez ceux qu’on a rencontrés », des associatifs essentiellement mais le cercle s’élargira au fil du temps.

« On a ressenti beaucoup d’envie chez ceux qu’on a rencontrés »

Ne se nouera pas avec eux « un rapport ascendant, c’est plutôt l’inverse », assure celle qui se plaît à marier les genres, à croiser théâtre et musique dans ses spectacles. « Il faut qu’on apporte la culture partout où on peut mais aussi que nous, artistes, allions vers ces gens-là pour créer des œuvres qui se frottent au réel. »

« Les Noces, variations », le 15 mars,à 16 h, théâtre de Denain. Tarif unique : 3 €.

Coopération internationale

Des talents émergents qui s’importent et s’exportent

Le pôle européen de création et autres accords bipartites signés par le Phénix donnent à la saison 2019-2020 une coloration très internationale. Sur scène, les sonorités seront flamandes, catalanes, taïwanaises…

Au fond, Valenciennes a ça dans le sang : envoyer ses artistes courir le vaste monde à la recherche, si ce n’est de la gloire, du moins de la reconnaissance internationale. C’était déjà comme ça du temps où les prix de Rome séjournaient à la Villa Médicis.

Le Phénix entretient cette tradition solidement ancrée, via le pôle européen de création, dispositif qu’il a intégré en 2017, en favorisant l’exportation de ses pépites. Esteban Fernandez vient de créer un spectacle à Taïwan ; artiste associé du théâtre, Julien Gosselin y sera en 2020 pour l’adaptation de Joueurs, Mao II, Les Noms. Le Germinal d’Antoine Defoort et Halory Goerger y a été vu au printemps, après avoir tourné partout, et encore récemment au festival de Terrassa, en Catalogne.

PHOTOS LEE CHIA-YEH

Ce festival, le Phénix s’y est justement associé, de même qu’au festival barcelonais Salmon, pour faire de la place à la « Spanish Caravan » et à la scène émergente espagnole, dans le cadre de Next en novembre. Next qui hébergera le 4 décembre Dear Life, du Taïwanais Wang Chia-Ming, que le directeur de la scène nationale valenciennoise, Romaric Daurier, présente comme « le Guy Cassiers asiatique ».

Nous revoilà donc à Taipei, où le lien est tissé depuis 2017 avec le Théâtre national de Taïwan. Cela nous vaudra de voir 13 Tongues (photo), dont le Phénix produira la tournée française, laquelle passera notamment par Chaillot et la Maison de la danse de Lyon.

Quoi d’autre ? Le paquebot rouge et noir s’est aussi amarré aux Flandres belges d’où la jeune metteur en scène Lisaboa Houbrechts trace un itinéraire fulgurant. Elle cherchait pour sa nouvelle création, Bruegel, un ensemble de musique baroque. Romaric Daurier l’a mise en relation avec Harmonia Sacra, le groupe du Valenciennois Yannick Lemaire. De l’art de marier « l’international et le très local ».

– « Bad Translation », Cris Blanco, le 15 novembre, à 18 h ; le 16 novembre, à 16 h. À partir de 14 ans. Tarifs : 15, 13, 8 €.
– « Dear Life », Wang Chia-Ming, le 4 décembre, à 20 h. À partir de 15 ans. Tarifs : 21, 19, 8 €.
– « 13 Tongues », Cheng Tsung-lung, le 10 janvier, à 20 h. À partir de 12 ans. Tarifs : 31, 26, 20 €.
– « Bruegel », Lisaboa Houbrechts, le 5 mai, à 20 h. À partir de 15 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

Jeune public

« L’imaginaire, c’est un muscle qui a besoin d’être nourri »

Tourné vers le jeune public et les familles, le Phénix s’appuie sur des spécialistes comme les Lillois de Tourneboulé, dont deux spectacles sont programmés cette saison. Codirectrice artistique de la compagnie, Marie Levavasseur nous éclaire sur sa philosophie de travail.

La compagnie Tourneboulé avait besoin, une dernière fois, de se confronter au regard d’un public, des classes de CP en l’occurrence, avant de se jeter dans le vide. Le crash-test, ce jeudi d’octobre, est passé sans encombre à dix jours de la première. « Ça permet de déceler les problèmes de rythme, de voir ce que les enfants comprennent ou pas. C’est le public le plus exigeant. Quand ils n’aiment pas, ça se voit tout de suite », explique la codirectrice artistique, Marie Levavasseur. C’est aussi à elle qu’on doit l’écriture et la mise en scène de Je brûle (d’être toi), attendu au Phénix en décembre, pendant la semaine des « Loustix en fête ».

Avec cette pièce de quarante-cinq minutes, elle a voulu passer un gap et aller chercher les enfants dès le plus jeune âge, 3 ans. Au début du projet, la compagnie a passé cinq semaines en immersion en maternelle, dans une classe de petits-moyens-grands, du côté de Dieppe. Marie Levavasseur s’est alors rendu compte que « même s’ils ont du mal à verbaliser », les plus jeunes parviennent à saisir un certain nombre d’éléments du récit.

Règle d’or : ne jamais prendre l’enfant pour un imbécile.

Règle d’or : ne jamais prendre l’enfant pour un imbécile. Pas pour rien si l’artiste travaille depuis sept ans avec le philosophe, spécialiste des sciences de l’éducation, Jean-Charles Pettier. «J’aime quand le spectacle fait des ricochets en entraînant des discussions à la maison, glisse-t-elle. Ne pas comprendre, même quand on est adulte, c’est ce qui nous aide à grandir. En tant qu’artistes, on a une responsabilité dans la construction (intellectuelle) des enfants. L’imaginaire est un muscle qui a besoin d’être nourri. »

Pour Je brûle…, « j’avais envie d’être dans une vraie narration » riche de plusieurs niveaux de lecture. De proposer un spectacle devant lequel se retrouvent tous les publics. Que les gamins de trois ans viennent accompagnés « de leurs grands frères, de leurs grandes sœurs », de leurs parents. « On ne s’adresse jamais seulement à des enfants, l’intérêt c’est aussi d’aller chercher les adultes. »

– « Je brûle (d’être toi) », cie Tourneboulé, le 11 décembre, à 17 h. À partir de 3 ans.
– « Piccolo Tempo », cie Zapoï, le 14 décembre, à 11 h, 16 h, 17 h 30 ; le 15 décembre, à 11 h, 16 h. À partir d’1 an.
– « Louise, le roi dit nous voulons », cie Lolium, le 29 janvier, à 15 h, 18 h ; le 1er février, à 16 h. À partir de 8 ans.
– « Arthur et Ibrahim », Amine Adjina, le 1er avril, à 15 h. À partir de 10 ans.
– « Revoir Lascaux », Gaëlle Bourges, le 13 mai, à 15 h, 19 h. À partir de 6 ans. Tarifs Loustixs : 14, 12, 10 €.

Sélectionné pour vous

1. A History of Violence

Le festival Europalia 2019 se consacre à la Roumanie. C’est dans ce cadre que Bob Wilson devait mettre en scène Rhinocéros, au Phénix, d’après Eugène Ionesco. Ce joli rendez-vous manqué, il s’en présente d’autres comme celui proposé par Ioana Paun qui se penche, trente ans après la chute de Ceausescu en 1989, sur la naissance de la violence.

« The Birth of Violence » (théâtre), le 22 novembre, à 20 h 30 ; le 23 novembre, à 18 h. À partir de 16 ans. Tarifs : 17, 14, 12 €.

2. Eden Daho

Sorti en 1996, l’album Eden marquait une rupture dans l’édifice pop qu’avait commencé à construire Étienne Daho. De quoi déconcerter critiques et public. À l’occasion de sa réédition en cette fin d’année, le Rennais voulait lui redonner toute sa place, y compris en concert. Un tabac : le passage de l’Edendahotour par Anzin, le 15 décembre, affiche complet depuis longtemps.

Étienne Daho (concert), le 15 décembre, à 20 h, au théâtre d’Anzin.

3. Béjart for ever

Un an avant Mai 1968, Maurice Béjart révolutionnait le monde de la danse en bousculant les codes de l’époque (danseurs en jean, musique électronique…) avec sa Messe pour le temps présent. Apôtre du grand chorégraphe, Hervé Robbe en proposait en 2016 une variation, un Grand Remix, que programme le Phénix en même temps que l’original.

« Messe pour le temps présent & Grand Remix » (danse), les 22 et 23 janvier, à 20 h. Durée : 1 h 02. À partir de 12 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

4. Tout est dans le nom

Annoncée dans le prochain « in » d’Avignon, Tiphaine Raffier est allée à bonne école avec Julien Gosselin, pour qui elle est montée sur scène dans Les Particules élémentaires et 2666. De l’autre côté de la barrière, elle a écrit et mis en scène plusieurs spectacles. Son deuxième, Dans le nom, date de 2014 ; le Phénix propose, fin janvier, deux séances de rattrapage.

« Dans le nom » (théâtre), les 28 et 29 janvier, à 20 h. Durée : 1 h 40. À partir de 15 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

5. « Architecture » et son casting cinq étoiles

Dans Répétition, en décembre 2015, Pascal Rambert réunissait sur scène Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Pour Architecture, qui a fait l’ouverture du festival d’Avignon cet été, il revient au Phénix avec les mêmes, auxquels s’adjoignent Jacques Weber, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel et Laurent Poitrenaux. Excusez du peu.

« Architecture » (théâtre), les 5 et 6 février, à 20 h. Durée : 3 heures. À partir de 15 ans. Tarifs : 31, 26, 20 €.
" Architecture" , un casting cinq étoiles aux Phénix.

6. « L’Oiseau-Lignes », entre ciel et sol.

Passée par les dernières Turbulentes, à Vieux-Condé, avec La Spire, la fille de l’air Chloé Moglia poursuit sa collaboration avec la saxophoniste Marielle Chatain. Dans L’Oiseau-Lignes, elles dépeignent un monde de songes, de légèreté et d’absence d’appui.

« L’Oiseau-Lignes » (cirque), les 12 et 13 mars, à 20 h. Durée : 1 heure. À partir de 10 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

7. A History of Violence (bis)

Après le maître, l’inséparable élève. Laurent Hatat avait adapté, en 2014, le Retour à Reims de Didier Éribon. Il met en scène cette saison, avec Emma Gustafsson, Histoire de la violence, d’après le roman autobiographique éponyme d’Édouard Louis, dans lequel celui-ci revient sur le viol dont il a été victime, ses répercussions et ses origines.

« Histoire de la violence » (théâtre), les 19 et 20 mars, à 20 h. À partir de 16 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

8. Gérard Hourbette, In Memoriam

Fondateur et âme d’Art Zoyd, référence mondiale de la musique contemporaine, Gérard Hourbette nous a quittés en mai 2018, laissant derrière lui un répertoire immense. Pièce créée en 1981, Et avec votre esprit marquera le point de départ du spectacle hommage que ses amis lui consacreront, avec la danseuse Akiko Kitamura.

« Et avec votre esprit – la forêt de Samplers », le 9 avril, à 20 h. Durée : 1 h 30. À partir de 14 ans. Tarifs : 24, 19, 17 €.

9. Le futur selon Joël Pommerat

Son Ça ira (1) Fin de Louis avait fait un triomphe aux Molière 2016. Après Le Petit Chaperon rouge, Pinocchio et Cendrillon, la version 2020 de ses "Contes et Légendes" nous amènera dans un futur proche peuplé de robots humanoïdes.

« Contes et Légendes » (théâtre), les 28 et 29 avril, à 20 h. À partir de 14 ans. Tarifs : 31, 26, 20 €.

10. Ultramoderne Beethoven

Déjà vu deux fois dans la saison (ce 9 novembre, à Anzin, sous la direction de Jean-Claude Casadesus, puis mené par Alexandre Bloch le 17 janvier), l’Orchestre national de Lille fera bouger les lignes du classique en mai. Incité en cela par le chorégraphe Farid Berki qui s’attaque au monument Beethoven après avoir remixé Stravinski : "L’Ode à la joie" en version électro !

« Locking for Beethoven », le 19 mai, à 20 h. À partir de 10 ans. Tarifs : 31, 26, 20 €.
Created By
Laurent Breye
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Credits:

Photos Florent Moreau et Pierre Rouanet