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«Une victime de violences peut quitter son compagnon sept à huit fois avant de partir définitivement» Féminin PluriElles - Dossier spécial sur les violences conjugales

Dossier paru le 1er mai 2021

Temps de lecture : 8 minutes

Pour ce 5ème épisode de Féminin PluriElles, nous vous proposons un dossier spécial consacré aux violences conjugales. Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré des femmes de la communauté acadienne et francophone qui ont toutes connu la violence d’un mari ou d’un conjoint. Elles ont accepté de partager avec nous leurs histoires, leurs blessures et surtout leur résilience pour se reconstruire après le traumatisme. Dans les dernières parties de cet épisode, nous offrons la parole aux expertes et spécialistes de cette question, pour mieux comprendre les mécanismes de la violence fondée sur le genre.

Partie 6 : Décryptage - L'emprise, mécanisme au coeur des violences conjugales

Dans les premières parties de ce dossier, Donna, Leona, Benedict, Rachel* et Marie*, cinq femmes de l’Île-du-Prince-Édouard, ont partagé leur histoire. Sans forcément utiliser le mot, elles ont dessiné par touches les rouages d’un mécanisme psychologique au cœur de la violence conjugale : l’emprise.

Geneviève Lessard, directrice du centre de recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles rattaché à l’Université Laval, et Célyne Lalande, professeure au département de travail social à l’Université du Québec en Outaouais, nous expliquent ce phénomène.

Quand on parle de violences conjugales, la question que l’on entend souvent, c’est ‘pourquoi les femmes ne partent pas plus tôt?’ Pouvez-vous nous l'expliquer?

Geneviève Lessard : Les femmes ne parviennent pas à quitter leur conjoint violent parce qu’elles sont emprisonnées progressivement dans le cercle vicieux de l’emprise. L’emprise, c’est un conditionnement, dont l’objectif est de contrôler et de soumettre l’autre. C’est une question de pouvoir et de domination, sachant qu’il n’y a pas de violences physiques sans violences verbales et psychologiques au préalable.

Geneviève Lessard, directrice du centre de recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles rattaché à l’Université Laval.

Célyne Lalande : Les femmes sous emprise pensent qu’il est inimaginable de partir parce qu’elles se retrouvent prises dans une toile d’araignée. Cela détruit leurs capacités psychiques, les empêche de distinguer ce qui est normal de ce qui est dangereux et les pousse à accepter ce qu’elles n’accepteraient pas spontanément. Plus elles se soumettent longtemps, et moins elles sont en mesure de réagir. À cela s’ajoute la crainte des violences post-relation. Les femmes pensent qu’il est plus sécuritaire de rester que de partir. Cette crainte peut être alimentée par les menaces du conjoint à l’égard des enfants et de la famille. En moyenne, selon les statistiques disponibles, une victime de violences peut quitter son compagnon sept à huit fois avant de partir définitivement.

Comment l’emprise s’établit-elle?

Célyne Lalande : C’est un phénomène complexe, le conjoint n’est pas violent en permanence, c’est une partie de la relation. L’emprise n’apparaît pas d’un coup, mais, progressivement, sur la durée. Les violences psychologiques surviennent d’abord à travers des dénigrements, des petits gestes ou des remarques. C’est une escalade qui conduit à la perte de confiance et d’estime d’elles-mêmes des femmes, allant jusqu’à les rendre démunies et impuissantes. Elles sont dans le déni, s’effacent pour éviter l’escalade de la violence, renonçant petit à petit à ce qu’elles sont. Elles ne connaissent plus leurs forces, ne se connaissent plus elles-mêmes.

Célyne Lalande, professeure au département de travail social à l’Université du Québec en Outaouais.

Geneviève Lessard : On distingue plusieurs phases dans le cycle de la violence conjugale. D’abord, par ses paroles et ses attitudes, le conjoint installe un climat de tension à la maison, prétextant la soi-disant incompétence de sa femme. Stressée et anxieuse, cette dernière a peur de faire des erreurs. Elle marche sur des oeufs et fait tout pour ne pas déranger son partenaire. Malgré ses efforts, des violences, qu’elles soient psychologiques, verbales ou physiques, éclatent. C’est la crise.

Puis vient la phase d’excuse et de justification. Le conjoint minimise et invalide son comportement violent avec des phrases du type «c’est pas si grave, c’est pas de ma faute» ou «si tu m’avais écouté». Il se déresponsabilise et, par ce biais, la femme emmagasine l’idée qu’elle est coupable, persuadée que si elle change, la violence cessera.

Vient ensuite la lune de miel, la phase de réconciliation où la femme retrouve le compagnon merveilleux qu’elle aime, affectueux et attentionné, celui qui achète des fleurs, qui s’occupe des enfants. Elle reprend espoir car son partenaire promet qu’il ne recommencera plus. Mais le cycle recommence et, avec le temps, il tourne de plus en plus vite. Des événements de plus en plus graves se produisent, la lune de miel est de moins en moins longue.

Ce processus de domination s’accompagne d’un isolement complet. Pouvez-vous nous en dire plus?

Célyne Lalande : Sous la pression de son conjoint, la femme perd progressivement le contact avec son réseau amical et familial. Elle est isolée, contrôlée, parfois dans ses moindres faits et gestes. Elle accepte sans rien dire, ayant perdu une partie de sa faculté de jugement. La femme est d’autant plus vulnérable si elle ne travaille pas.

Geneviève Lessard : Actuellement, il faut également prendre en compte le contexte de la pandémie.

Depuis le début de la crise, une Canadienne sur dix se dit beaucoup ou énormément inquiète des violences familiales. En plus d’exacerber les violences, cette crise vient entraver les possibilités d’aide dont disposent habituellement les victimes, en les isolant davantage et en augmentant la dangerosité de leur situation.

Le confinement donne plus de moyens aux conjoints pour exercer leur contrôle. La femme ne peut pas sortir, a plus de mal à accéder à internet, avec son partenaire toujours à ses côtés.

Généralement, quel est l’élément déclencheur qui pousse les femmes à définitivement quitter leur conjoint?

Célyne Lalande : C’est spécifique à chaque femme, chacune a ses limites. Pour certaines, le déclic, c’est lorsque le conjoint s’en prend aux enfants. Pour d’autres, c’est l’aggravation des violences physiques qui atteignent un niveau intolérable, ne leur laissant d’autre choix que d’appeler la police et de dénoncer leur partenaire car elles craignent pour leur vie. Tant que ce n’est pas extrêmement grave, elles considèrent parfois que ce sont de simples difficultés familiales.

Geneviève Lessard : Il faut que la femme se considère comme une victime, qu’elle soit prête à dénoncer les violences et qu’elle arrête de trouver des excuses à son conjoint. Or c’est un obstacle de taille, personne n’aime se voir comme une victime avec tout le blâme social qu’il y a autour. C’est d’autant plus difficile que le conjoint peut être un bon citoyen, un bon voisin à l’extérieur du foyer.

D’après les statistiques canadiennes, seulement 19 % des victimes de violences intimes dénoncent leur agresseur aux autorités. Dénoncer son agresseur, c’est malheureusement encore, pour beaucoup de victimes, prendre le risque de s’exposer au jugement de la société, vivre de la culpabilité et de la stigmatisation, craindre que cela se retourne contre elles ou leurs proches.

Comment pouvons-nous aider les femmes à s’en sortir?

Célyne Lalande : Le rôle des alliés dans la famille, les écoles, les églises ou les entreprises est essentiel. C’est l’ensemble de la communauté qui doit se mobiliser.

On peut par exemple former des sentinelles dans les entreprises, des gens mobilisés qui connaissent les ressources disponibles et peuvent aider les femmes qui le désirent.

Mais on ne doit pas forcer une victime à quitter son mari, c'est une violence supplémentaire pour elle. Il ne faut pas chercher de solutions à sa place. La meilleure chose à faire est de l'accompagner jusqu'à ce qu'elle soit capable de prendre son indépendance.

Comment peut-on espérer stopper le phénomène des violences conjugales?

Geneviève Lessard : Pour éviter la reproduction des violences sur plusieurs générations, on doit offrir de l’aide aux enfants le plus tôt possible, afin qu’ils verbalisent la situation traumatisante. C’est ce qui ressort d’une recherche que j’ai menée auprès de 45 personnes de 18 à 25 ans, qui n’ont reçu aucune aide dans leur jeunesse alors qu’elles étaient témoins de violences conjugales. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elles ont pris conscience d’avoir vécu de la violence et, aujourd’hui, elles souffrent de problèmes de santé mentale. Il faut aussi travailler avec les auteurs. Les comportements violents acquis dans l’enfance peuvent se désapprendre.

Célyne Lalande : On doit davantage sensibiliser la population à ces enjeux, et ce, dès le plus jeune âge dans les écoles. Il faut éduquer les jeunes au respect de la femme et du consentement, leur expliquer ce qu’est une relation égalitaire, que la jalousie n’est pas de l’amour. Il faut leur apprendre à reconnaître la violence et les stratégies de contrôle, à identifier comment elles s’installent. La prévention dès l’adolescence est primordiale.

Comment se reconstruire?

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des survivantes.

Textes et vidéos : Marine Ernoult / Photo Célyne Lalande - UQO ; Photo Geneviève Lessard -Courtoisie.

Les autres parties de ce dossier spécial sur les violences conjugales :

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Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis. Pour cet épisode spécial, Actions Femmes ÎPÉ a bénéficié du soutien financier du gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard.

Plus d’info : afipe.ca

Created By
Marine Ernoult
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