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Des vies en suspens Les élèves de l'école de bande-dessinée de Genève ont mis en images les récits de migrants, de l'Afghanistan à la Géorgie, de la fuite à l'espoir

Les questions sont d’abord timides, les réponses appliquées, les voix ténues et les regards fuyants. Et puis l’interview prend peu à peu la forme d’une conversation, on se sourit, on finit même par rire. L’exercice est devenu un bel échange. Irvin et Narges, 22 ans et 14 ans, ont passé plus d’une heure et demie à discuter dans le cadre d’un workshop organisé par L’Ecole supérieure de bande-dessinée et d’illustration de Genève (ESBDI), qui a réuni dix élèves et dix jeunes migrants du Centre d'hébergement collectif de Rigot. Les seconds ont accepté de confier leur histoire aux premiers, qui les ont ensuite mis en images. C’était avant le confinement, avant les premiers cas de Covid-19 dans le canton, avant que les écoles ferment. Cette rencontre a été rendue possible grâce à l'Hospice général, qui a permis de trouver des personnes migrantes qui acceptent de participer à cet échange et livrent leur histoire de vie en toute confiance. Pour les guider, les étudiants ont eu droit aux conseils d’un maître, le journaliste Joe Sacco, invité par l’école et le Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH). Ce «père» de la bd-reportage est l’auteur d’enquêtes graphiques sur la Palestine et la Bosnie notamment.

N. et Rebecca au premier plan, Irvin et Narges au second, en pleine conversation. Laurent Guiraud

Les binômes sont rapidement formés, les discussions s’engagent. Dans la marge de son cahier, Robin, 22 ans, esquisse le visage de Sri, 50 ans, «pour me rappeler de son énergie. J’aime transmettre des histoires, c’est presque plus ça qui m’intéresse que le dessin.» Avec Sri, il est servi: né au Sri-Lanka dans une famille tamoule, il s’engage dans les Tigres de libération pour déclarer l’indépendance tamoule. Avant de se faire arrêter par le gouvernement. Il connaît la prison, la torture. Échappe à des tentatives d’assassinat. Et finit par fuir, sans sa famille, à Dubaï, en Arabie Saoudite, et intégrer l’armée américaine en tant que cuisinier. Afghanistan, Irak, neuf ans de combat au total. Il arrive à Genève en 2016 et attend toujours un permis. «Aujourd’hui, je participe à cet atelier avec les élèves parce que j’adore rencontrer de nouvelles personnes, raconte-t-il. Je fais toutes les activités qu’on me propose pour découvrir un maximum de choses!» N., jeune femme originaire du Burundi, a accepté la rencontre «parce que je veux faire comprendre aux autres ce que nous vivons. Chacun a des parcours différents, j’aimerais que les gens découvrent ce que sont nos vies.»

Quant à David, 22 ans, il met en image le parcours d’Austine, qui a dû fuir le Nigéria. «Je me sens tout petit à côté de personnes comme lui.» Il se dit aussi très privilégié de pouvoir bénéficier de l'expérience de Joe Sacco. «C’est quelqu’un d’hyper accessible. Et on apprend beaucoup dans sa manière d’approcher les gens.» Un posture pleine d’humilité. Et des conseils: «Il ne faut pas avoir peur de poser des questions, de demander des détails sur un lieu ou une situation politique qui nous échappe. Parler d’être humain à être humain.» Lui dessine très peu en situation. «Je travaille plutôt comme un journaliste, je réalise des interviews, je prends des photos. Et j’essaie de passer le plus de temps possible sur place.»

Sa conception du journalisme est faite d’autant de «ce qu’ils disent qu’ils ont vu» que «ce que j’ai vu par moi-même». Il revendique une certaine subjectivité, inhérente selon lui à la bande-dessinée. «Je suis convaincu qu’il est possible de tendre vers la fidélité dans le cadre subjectif d’un travail dessiné, écrit-il dans la préface de son recueil «Reportages». [...] Lorsqu’il travaille, le dessinateur de BD a en tête la vérité essentielle, pas la vérité littérale; il peut donc s’autoriser une palette d’interprétations.» Il ajoute que «le gros avantage d’un médium interprétatif par nature, tel que la bande dessinée [...] est qu’il m’a obligé à faire des choix. De mon point de vue, cela fait partie de son message.» Cela ne libère toutefois pas des obligations fondamentales du journaliste, précise-t-il: «Rendre compte fidèlement, reproduire les citations avec exactitude et vérifier les affirmations.»

Après deux jours de travail, les étudiants posent les crayons. Les vies racontées se déclinent en sensibilité, en majorité en noir blanc - trop sombres pour y mettre de la couleur? -, racontées de manière subjective mais fidèle au récit confié. A défaut de pouvoir admirer les planches exposées - l’exposition a été enterrée par le coronavirus -, elles sont à découvrir intégralement ci-dessous.

Irvin et Narges

Robin et Sri

Melisa, Lela et Tornike

Melchior et Awet

Jonas et Mehdi

Flavie et Boubakar Bah

Rebecca et N.

David et Austine

Melvyn et Ali

Louis et Robiel

Texte et mise en page: Aurélie Toninato

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Tribune de Genève
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