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Des humains hors norme Europe au XVIe siècle: exemple de la famille Gonzalez

Au XVIe siècle, la possession de tout ce qui est hors norme fait partie du prestige des souverains. Il peut s'agir d'objets extraordinaires, collectés et rassemblés dans des chambres des merveilles. Mais aussi d'êtres vivants et même humains. Il s'agit alors pour les seigneurs d'attirer à eux les cas les plus étranges et remarquables, ou à défaut d'en obtenir des représentations picturales. Le phénomène se développe ainsi dans les cours d'Europe et c'est dans ce contexte que s'inscrit l'histoire de Pedro Gonzalez.

L'histoire de Pedro Gonzalez

Anonyme allemand, Pedro Gonzales, v. 1580, huile sur toile, 190 x 80 cm, Innsbruck, château d’Ambras [collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne]
Analyse de l'image
  • Décrivez l'image en détaillant l'apparence de Pedro. Qu'est qui relève du corps naturel et du corps artificiel?
  • Quel est le format de ce portrait? À votre avis, que cela signifie-t-il ? Que peut-on déduire de l'ensemble quant à la situation du personnage?
  • Un détail du portrait pose problème. Repérez-le et proposez-en une interprétation.

Pedro Gonzalez est né en 1537 aux Canaries, iles espagnoles. Mais lui-même est issu des populations autochtones de l'archipel. Remarqué pour son physique hors norme - une pilosité exceptionnelle lui couvrant l'ensemble du corps - il doit être envoyé comme cadeau à l'empereur Charles Quint. Il a alors 10 ans. Mais des corsaires français saisissent le navire qui le transporte et le voilà finalement qui débarque en France pour être offert à Henri II de France pour devenir « Le Sauvage du Roi ».

Maître allemand anonyme, Pedro Gonzales, v.1583-1590, gouache sur papier marouflé sur carton, 13 x 10 cm, Innsbruck, château d’Ambras

Des rapports d'ambassadeurs étrangers fournissent du personnage des descriptions précises. Il est dit que son corps est recouvert de poils très doux de 9 cm de longs et qu'il sent bon. Aux yeux des nobles qui le rencontrent, il incarne le mythe de l'homme sauvage dont le Moyen-Age a fournit d'abondantes représentations à base de créatures particulièrement poilues. S'il s'agit bien créatures imaginaires jamais vues, avec Pedro Gonzalez, ses contemporains ont l'impression d'en trouver un véritable. À cet imaginaire s'en ajoute un autre, plus lointain : celui du loup-garou.

Martin Schongauer (v. 1445-1491), Homme sauvage tenant deux écus, l’un au lapin, l’autre à la tête de Maure, entre 1485 et 1491, diamètre : 7,8 cm, burin sur cuivre, encre sur papier

Introduit dans le cercle de Catherine de Medicis, il constitue une figure de la Cour. En 1572 la Reine lui octroie une épouse parmi les plus belles femmes de France: Catherine Raffelin qui devient Catherine Gonzalez. Après le décès de leur protectrice en 1589, leur carrière se poursuivra hors de France, notamment en Italie, à Parme, dans l'entourage des Farnèse.

En haut: Anonyme allemand, Catherine Gonzales v. 1582 huile sur toile 110 x 91,5 cm Innsbruck, château d’Ambras [collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne]; à gauche : Anonyme, Catherine Gonzales, v. 1583-1590, Kunsthistorisches Museum de Vienne; à droite: Joris (Georg) Hoefnagel (1542-1601), Pedro Gonzales et sa femme, dans Animalia Rationalia et Insecta (Ignis), f. 1, 1583, 14,3 x 18,4 cm gouache, aquarelle et or sur vélin, Washington, National Gallery of Art

Ils eurent six enfants, dont cinq affublés de la même particularité physiologique que le père, l'hypertrichose universelle congénitale: deux fils Henri, Orazio, et trois filles, Antoinette, Madeleine et Françoise. Seul Ercole échappa à l’hypertrichose. Parmi ces enfants, la plus célèbre est sans doute Antonietta, dont les portraits font sensation, en particulier celui réalisé par Lavinia Fontana en 1595 lorsque l'enfant fut donné à une marquise italienne.

Lavinia Fontana (1552-1614), Antonietta Gonzales, v. 1594, huile sur toile, 57 x 46 cm, Blois, Musée du Château

Les enfants poilus du couple connaitront des fortunes diverses qui leur vaudront des portraits sur différents supports. Henri eut droit à plusieurs portraits lorsqu'il était enfant, tout comme sa sœur Madeleine qui sera plus tard mariée avec le gardien des chiens du seigneur où elle avait été placée, avec l’idée que son mari aimant les poils il ne serait pas dépaysé. On trouve également une gravure d'Orazio, le dernier garçon.

De haut en bas et de gauche à droite: Maître allemand anonyme, Henri Gonzales, v.1580-1590, gouache sur papier marouflé sur carton, 13 x 10 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum; Anonyme allemand, Henri Gonzales, v. 1580, huile sur toile, Innsbruck, château d’Ambras [collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne]; Maître allemand anonyme, Madeleine Gonzales, v. 1583-1590, gouache sur papier marouflé sur carton, 13 x 10 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum; Joris (Georg)Hoefnagel (1542-1601), Madeleine et Henri Gonzales, dans Animalia Rationalia et Insecta (Ignis), f. 2, vers 1583, 14,3 x 18,4 cm gouache, aquarelle et or sur vélin, Washington, National Gallery of Art Vienne; Anonyme allemand, Madeleine Gonzales, v. 1582, huile sur toile, Innsbruck, château d’Ambras [collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne]; Stefano Della Bella (1610-1664), Orazio Gonzales, v. 1633-1636, eau-forte, 21,91 x 15,4 cm

Henri enfin, outre les portraits liés à son enfance ou avec son père, eut un vrai succès de Cour et on trouve de lui cette étonnante représentation:

Agostino Carracci [Augustin Carrache], Arrigo peloso, Pietro matto, Amon nano et altre bestie [Le velu Arrigo = Henri Gonzalez, le fou Pietro et le nain Amon [Rodomonte] et autres bêtes, 1598-1599, huile sur toile, 101 x 133 cm, Naples, Museo Nazionale di Capodimonte
Analyse de l'image
  • Comment est habillé cette fois le représentant de la famille Gonzalez? Qu'en déduisez-vous?
  • Quels sont les autres personnages présents dans ce tableau? Comment font-ils système ensemble?
  • Un élément du titre peut attirer votre attention: quel sens lui donnez-vous?

Ce qui frappe dans cette image est que l'on voit le corps de Henri et que l'on devine sa pilosité. Le personnage n'est plus habillé en homme de cour, comme c'était le cas de son père ou de ses frères et sœurs (rappelons que ces riches vêtements signalaient leur insertion dans les milieux de la Cour). Henri arbore des vêtements en peau de bêtes. qui évoquent aussi les tenues des habitants des Canaries d'où provient sa famille. Il revendique par là son origine exotique et marque sa différence avec la vie de Cour avec laquelle il entend rompre.

On retrouve ici, cette fois comme instrument d'émancipation assumé et affirmé par Henri lui-même, qui utilisera ce moyen pour quitter la Cour et retourner dans un environnement plus tranquille où sa physiologie sera moins instrumentalisée, le questionnement sur la nature humaine ou animale de l'individu. Homme ou animal, bête ou personne, telle est l'interrogation qui sous-tend toute l'exhibition dont font l'objet les Gonzalez. Que l'on retrouve d'ailleurs analysée en ces termes dans une étude universitaire de 2014 intitulée "Les Gonzales, famille sauvage et velue".

Le Mythe de la Belle et la Bête

Cette histoire extraordinaire marqua durablement l'imaginaire la Cour de France. C'est pourquoi on considère fréquemment qu'il a pu servir d'inspiration au conte de la Belle et la Bête.

Si celui-ci peut trouver certaines origines aussi bien chez Apulée ou dans le folklore italien, il prend sa forme définitive, celle que nous lui connaissons aujourd'hui, en France, au XVIIIe siècle. D’abord dans une première version de Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, en 1740: La Jeune Américaine et les contes marins. Puis dans celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont dans son manuel d'éducation Le Magasin des enfants en 1757, qui sert de base aux formes modernes du conte.

Le rayonnement et la célébrité encore vivace de l'histoire de Pedro Gonzalez, marié à la magnifique Catherine Raffelin, permet ainsi selon de nombreux spécialistes de considérer que l'on a dans cette histoire véritable la matrice de ce conte populaire et merveilleux. Comme redécouverte ces dernières années, cette origine a donné lieu à un film documentaire de 50 minutes: Gonsalvus, the True Story of Beauty and the Beast, réalisé par Julian Roman Pölsler, sorti en 2013 et diffusé sur arte en 2014. On remarquera que l'affiche du film reprend un portrait de l'ensemble de la famille (portrait réalisé d'après diverses sources, descriptions et autre représentations, les Gonzalez n'ayant jamas posé ainsi. Rappelons qu'il en fut ainsi pour nombre des représentations des membres de la famille).

En haut à gauche, Dirk de Quade von Ravensteyn (1575-1620), attr. à, Portrait de la famille Gonzalez, v. 1596-1599, miniature à l’huile sur parchemin, 40,4 x 29,5 cm, Vienne, Österreichische Nationalbibliothek. Autres images liées à la promotion du film "Gonsalvus, The True Story of Beauty and the Beast", de Julian Pölser, ORF-E (Autriche)

Rappelons en fin que le conte connut de nombreuses adaptations cinématographiques. Une ancienne (1946), française, très célèbre, de Jean Cocteau, avec Jean Marais dans le rôle titre, à laquelle répond celle de Christophe Gans sortie en 2014. Et bien évidemment les adaptations Disney: celle en dessin animé de 1991 et celle en prise de vues réelle de 2017.

À gauche la version de Jean Cocteau, à droite celle de Christophe Gans
Les deux versions Disney, celle de 1991 à gauche, celle de 2017 à droite. On pourra relever similitudes et différences.

Hypertrichose

Pedro Gonzalez et une partie de ses enfants souffraient d'une pathologie appelée "hypertrichose congénitale universelle". Elle se définit comme le "symptôme d'un dérèglement hormonal qui se manifeste, chez l'homme ou la femme, par une pilosité envahissante sur une partie du corps ou sa totalité. Le terme est issu du grec hyper : « avec excès », et thrix, trikhos : « poils ».

L'hypertrichose ne doit pas être confondue avec l'hirsutisme qui est l'apparition d'une pilosité de type masculine normale chez la femme. Il s'agit de ce qui produit les cas que l'on appelle communément les femmes à barbe. Le peintre Ribera nous en offre une représentation célèbre, même aménageant en partie la réalité (Madeleine a 51 ans au moment du portrait, et ne peut donc avoir d'enfant; sa pilosité s'est par ailleurs développée à l'âge de 37 ans).

Jusepe de Ribera (1591-1652) Portrait de Maddalena Ventura avec son mari et son fils, dit La femme à barbe 1631 huile sur toile 196 x 127 cm Madrid, Museo Nacional del Prado

Page réalisée à partir d'une intervention de Philippe Sénéchal, professeur d'Histoire de l'art moderne à l'université de Picardie Jules Verne, au lycée Jules Siegfried, mars 2018.

Created By
aurélien pigeat
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