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Le cardinal Barbarin face à ses accusateurs Du 7 au 9 janvier au tribunal correctionnel de Lyon, le cardinal Barbarin est cité à comparaître par des victimes du père Preynat pour non-dénonciation d’agressions sexuelles. (Textes : Xavier Breuil)

Le cardinal Barbarin a-t-il omis de signaler à la justice, au moment où il en a eu connaissance, les agissements du père Preynat, ce prêtre mis en examen pour des agressions sexuelles sur des scouts lyonnais ? C’est la question au centre de l’un des procès les plus médiatiques de l’année, qui se tient du 7 au 9 janvier au tribunal correctionnel de Lyon.

Un dossier que le procureur de Lyon avait classé sans suite le 1er août 2016, à l’issue de l’enquête préliminaire. Bien qu’affaiblie par cette décision, la partie civile a décidé de provoquer un procès par la voie de la citation directe. Autrement dit, elle espère convaincre les juges d’avoir une autre lecture du dossier. Sans velléité d’acharnement contre l’archevêque de Lyon, mais avec la volonté de faire avancer le droit: « Il y a besoin de mieux définir les obligations de la non-dénonciation pour qu’elles soient connues et appliquées. Nous souhaitons aussi un électrochoc dans l’Eglise », explique Me Emmanuelle Haziza, avocate de l’une des parties civiles. « C’est un sytème que l’on veut dénoncer. Que la justice se positionne par rapport à des personnes qui ont pris le risque de replacer un homme déviant au contact d’enfants », explique François Devaux, président de la Parole Libérée.

Le cardinal Barbarin. / Photo Pierre Augros

Dans ce procès où vont s’entrechoquer le droit et la morale, la défense du cardinal Barbarin appréhende les choses avec sérénité: « Le procès relève d’une démarche qui n’était pas nécessaire. La procédure est injuste factuellement, et infondée juridiquement. On ne répare pas une injustice par une autre injustice. C’est ce que l’on souhaite démontrer dans l’enceinte du tribunal », réagit Me Jean-Félix Luciani, qui assistera, avec Me André Soulier, le cardinal Barbarin.

Avant lui, seuls deux évêques avaient comparu pour ce motif, sauf qu’ils avaient été poussés au procès par l’action publique. En 2001, Mgr Pican, évêque de Bayeux, avait été condamné à 3 mois de prison avec sursis. En octobre 2018, l’ex-evêque d’Orléans Mgr Fort a été condamné à 8 mois de prison avec sursis pour avoir tu les agissements d’un prêtre lors d’un camp de vacances 25 ans plus tôt.

/ PDF Le Progrès

Pourquoi le parquet avait classé l'affaire sans suite?

La non-dénonciation implique de démontrer une volonté bien consciente d’entraver le cours de la justice. Le procureur a estimé que Philippe Barbarin, quand il reçoit en 2014 une victime du père Preynat, ne dispose pas d’éléments laissant supposer que des délits récents ont eu lieu et qu’ils doivent être dénoncés. Les faits reprochés au père Preynat datent de plus de 25 ans et aucune victime plus récente n’a été détectée. D’autre part, les dates à laquelle Philippe Barbarin a indiqué avoir eu connaissance des faits imputables au père Preynat ont évolué (d’abord 2014, puis vers 2007/2008). Le parquet avait considéré que si ces dates n’étaient pas exactement établies, elles l’étaient suffisamment pour conclure que l’action publique relative à la non-dénonciation était prescrite. Tout en se demandant si les faits portés à la connaissance du cardinal Barbarin étaient assez précis pour devoir donner lieu à une dénonciation.

Maître Haziza, avocate de l'une des parties civiles, et maître Luciani, l'avocat du cardinal Barbarin. /Photos Joël Philippon et Pierre Augros

Du diocèse de Lyon jusqu’au sommet du Vatican : sept personnes citées

Sept personnes citées, six avocats pour les victimes, sept au service de la défense: trois jours de débats sont prévus à la 17e chambre du tribunal correctionnel de Lyon. Outre le cardinal Barbarin, l’association La Parole Libérée a fait délivrer la citation directe à six autres personnes qui auraient eu vent, selon elle, des agissements du père Preynat à des dates différentes, sans les avoir dénoncés à la justice.

Ce champ d’action élargi vise deux laïcs et quatre religieux: Pierre Durieux, ancien directeur de cabinet de l’archevêque de Lyon, Régine Maire, responsable de la cellule d’aide aux victimes de prêtres dans le diocèse de Lyon, le vicaire de Roanne Xavier Grillon, l’archevêque d’Auch Maurice Gardès, l’archevêque de Nevers Thierry Brac de la Perrière, le secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi Monseigneur Luis Ladaria Ferrer.

La partie civile tenait par dessus-tout à faire citer ce dernier, qui est l’un des plus proches collaborateurs du pape François : « Un procès sans lui n’aurait pas de sens, car c’est un système que nous voulons dénoncer », selon Pierre-Emmanuel Germain-Thill, porte-parole de la Parole Libérée. Pour cela, il a fallu notamment traduire la citation en italien (langue du Vatican) et en espagnol (langue maternelle de Mgr Ladaria) pour un coût de 15 000 euros. Cet investissement s’est avéré inutile. Par une note verbale du 17 septembre 2018, le Saint-Siège a informé le ministère français des Affaires étrangères qu’il refusait de notifier la citation au cardinal Luis Ladaria Ferrer, invoquant son immunité de juridiction.

Chronologie d'une affaire aux multiples rebondissements

Le début de l'affaire Preynat (mai 2015)

Suite à la plainte d’une victime, une enquête préliminaire est ouverte sur les agressions sexuelles présumées reprochées au père Preynat, commises au préjudice de scouts lyonnais de la paroisse de Sainte-Foy-les-Lyon entre 1986 et 1991. Elle est confiée à la brigade de protection de la famille de la Sûreté Départementale.

La révélation de l'affaire Preynat dans nos colonnes. /Photo d'archives Le Progrès

La naissance de La Parole Libérée (17 décembre 2015)

L’association veut être un espace d’écoute et d’expression pour les victimes des actes du père Preynat. Le succès est immédiat et des dizaines de victimes de ce dossier, mais aussi d’autres affaires à caractère pédophile, se manifestent.

François Devaux est à l'origine de la création de La Parole Libérée, une association d'aide aux victimes des actes du père Preynat. / Photos Joël Philippon

La mise en examen du père Preynat (27 janvier 2016)

Une instruction est ouverte pour des agressions sexuelles sur mineurs. Sur la quinzaine de plaintes, quatre ne sont pas prescrites. L’affaire devrait venir au tribunal correctionnel courant 2019.

Ouverture de l'autre enquête (4 mars 2016)

Plusieurs plaintes visent cette fois le cardinal Barbarin pour le délit de non-dénonciations d’agressions sexuelles sur mineurs (celles susceptibles d’avoir été perpétrées par le père Preynat) et le délit d’omission de porter secours.

/ PDF Le Progrès

Le pape soutient le cardinal Barbarin (16 mai 2016)

Dans un entretien à "La Croix", le pape François estime qu’une démission du cardinal Barbarin serait « un contresens. On verra après la conclusion du procès. Maintenant, ce serait se dire coupable ». Un mois avant, la Conférence des Evêques de France a annoncé un ensemble de mesures pour lutter contre les abus sexuels, et annonce son intention de faire la lumière sur les cas de pédophilie qui demeurent dans l’histoire des diocèses.

Le cardinal auditionné (8 juin 2016)

Philippe Barbarin est entendu sous le régime de l’audition libre pendant une dizaine d’heures. Un mois avant, une perquisition a eu lieu dans les locaux de l’évêché à Lyon.

Le cardinal Barbarin, juste avant son audition au commissariat. / Photos Philippe Juste

Dossier classé (1er août 2016)

L’enquête préliminaire qui vise le cardinal Barbarin sur la non-dénonciation est classée sans suite par le procureur de la République de Lyon. Pas de preuve, pas d’intention caractérisée selon l’analyse du parquet, qui se justifie dans un document argumenté de deux pages.

La partie civile ne renonce pas (23 mai 2017)

Après le classement sans suite, dix parties civiles décident de provoquer un procès. Une citation directe est délivrée à l’encontre de Philippe Barbarin et de six autres ecclésiastiques ou laïcs. Le 19 septembre, une audience de consignation a lieu. Cette étape formelle oblige la partie civile à verser une somme afin de garantir d’éventuels frais de procédure, puisque son action n’est pas jointe à celle du ministère public. La date du procès est fixée du 4 au 6 avril 2018.

Une audience de consignation a eu lieu au tribunal de Lyon, le 19 septembre 2017, en présence des parties civiles. / Photo Stéphane Guiochon

Le procès reporté (4 avril 2018)

Un problème procédural intervient sur la citation qui vise l’un des prévenus du dossier, et non des moindres : Mgr Ladaria Ferrer, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi au Vatican. L’audience est reportée du 7 au 9 janvier 2019.

Reprise du procès canonique du père Preynat (septembre 2018)

Suspendu un an auparavant à cause de l’interférence avec la procédure qui vise le cardinal Barbarin, le procès canonique du père Preynat reprend sous une forme judiciaire. Ce changement de procédure demandé à Rome par le cardinal Barbarin a pour objectif, selon le diocèse, de donner une autonomie complète au tribunal ecclésiastique, et de permettre à l’ensemble des victimes, prescrites ou non, d’obtenir une réparation financière.

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