Mon Ramadan, ce fiasco

Photographies par Enguerran Borter

En tentant de faire mon Ramadan je ne savais clairement pas à quoi m’attendre, ni dans quoi je m’engageais. Un peu comme marcher pieds nus et les yeux bandés sur un sentier pavé de tapettes à souris. Le champ des possibles est assez restreint. Soit tu trouves le bon chemin et tes orteils ont la vie sauve, soit tu te trompes et tu finis bien vite par gueuler comme un soûlard en sautant à cloche-pied au milieu des tapettes.

Faire le Ramadan c'est tout une histoire. Il faut dire que ma conception était assez sommaire et surtout basée sur des aprioris. La seule approche que j’en avais eu jusque-là, c’était mes potes à l’école qui ne mangeaient pas de la journée, et la femme de ménage de l’entreprise où je travaille l’été que l’on avait surprise prosternée sur un tapis de prière. Plutôt maigre comme expérience. Mais c’était aussi l’occasion d’observer les réactions de gêne et d’incompréhension directement liées au sujet.

« Mais tu le savais toi ? Et du coup tu fais ça combien de fois par jour ? C’est quand même bof de faire ça pendant le temps de travail… Ca va c’est pas trop dur pendant la journée ? »

Sans trop banaliser, la majorité des gens qui se trouvent nez à nez avec quelqu’un qui pratique le Ramadan se sentent gênés vis-à-vis de lui. Ils ne savent pas s’ils peuvent manger ou boire à côté, ou alors sont impressionnés de son engagement. La façade la plus visible c’est le sevrage. Les gens ont tendance à oublier les prières quotidiennes et l’aspect spirituel. C’est pourquoi ils semblent surpris quand ils se retrouvent devant le fait accompli. Dans une société qui tend de plus en plus vers l’irréligion ou l’agnosticisme, on a du mal à catégoriser le Ramadan autrement que par « la période où les musulmans ne mangent pas et ne boivent pas ». On sait également qu’ils ont quelques interdits comme l’alcool, le sexe ou la cigarette, sans réellement savoir pourquoi ni dans quelles conditions. Il m’est également souvent arrivé d’entendre que certaines personnes loin d’être pieuses s’y engageaient à fond. Comme si une trentaine de jours pouvaient expier toute une année de manquements.

« Regarde-le faire son Ramadan. Il boit et baise toute l’année, c’est pas un vrai musulman. Ils font bien ce qu’ils veulent. »

La libre interprétation

Ca faisait un petit moment que j’envisageais de tenter l’expérience. Déjà pour essayer de comprendre l’état d’esprit et l’intérêt qui en ressortent pour les pratiquants, mais aussi pour en mesurer la difficulté. Avant de m’engager je me suis quand même demandé si ma démarche était éthique. J’avais peur d’aller à l’encontre du principe même du Ramadan, puisque je m’étais résolu à oblitérer complétement le côté religieux pour ne pas le désacraliser. Je voulais éviter de rentrer dans la maladresse. C’est pourquoi j’ai commencé à faire des recherches.

La libre interprétation c’est peut-être l’aspect théorique qui dessert le plus la crédibilité du Ramadan. Il est compliqué de définir exactement quels sont les interdits, ni dans quelles limites ces restrictions s’appliquent. Pour me renseigner j’ai donc fait appel à mon pote Yassine pour qu’il m’éclaire sur les résultats que j’avais trouvés.

Je me suis intéressé aux sujets qui me concernaient le plus. Le sexe, l’alcool et la clope. Sans forcément être un pochtron, je passe une bonne partie de mes soirées au bar. Je ne fume pas comme un pompier, une à trois clopes, et je pense pouvoir me passer de bière pendant deux semaines. Du moins j’espère, sinon je commencerai à me poser de sérieuses questions après ces quinze jours. Finalement ce qui m’a le plus fait flipper c’est ma nouvelle petite amie. Comme tout nouveau couple, la majorité de nos soirées se passent sous cinq centimètres de couette, et madame m’a bien fait comprendre qu’elle s’en foutait plutôt pas mal de mon Ramadan. Autrement dit j’avais intérêt à avoir des nerfs d’acier, ou alors dormir chez moi, au risque de la vexer.

Les réponses de Yassine laissaient encore une fois plus ou moins libre court à l’interprétation. En gros j’avais le choix de continuer si j’estimais que je ne fumais déjà pas beaucoup par exemple. C’était moi et ma conscience.

« Et tu peux faire l’amour à ta femme. Même si l’abstinence est recommandée ».

C'est en tapant « bague de fiançailles pas chères » dans la barre de recherches Google, que je me suis rendu compte de la dernière partie de cette phrase. C’était une recommandation. Comment ce que je pensais être un pilier du Ramadan pouvait-il n’être qu’un conseil, et surtout qu’est-ce qui pourrait m’arriver si je l’outrepassais ? Je prenais quand même la décision de tenter l’abstinence totale au risque d’heurter mon ego et ma confiance en moi en cas d’échec. Malgré tout, les risques étaient faibles. Deux semaines en hiver, avec des jours plus courts, et seulement 3 activités sociales planifiées. C’était un Ramadan light. Réadapté. Le même que faisaient mes amis quand ils étaient enfants. Pour le reste je risquais essentiellement de glander chez moi en attendant que la nuit tombe et me jeter sur la bouffe comme un Gremlin. Du moins c’est un peu comme ça que je l’imaginais.

La barbe et l'Islam

Je ne pouvais pas non plus manquer l’occasion d’assouvir un plaisir coupable. Celui de voir le regard des gens qui me vannent en permanence sur ma barbe en leur annonçant que je fais le Ramadan. Et ça n’a pas manqué.

Ma mère a tenté d'organiser une expédition pour m’apporter à manger

Ma toison compte de nombreux détracteurs. Dont ma mère et ma sœur en tête de ligne. Puisque je ne les vois pas souvent, j’ai immanquablement droit à des remarques, sur le ton de la rigolade mais bien senties. Je savais qu’elles ne pourraient pas manquer l’occasion de me gratifier d’une nouvelle réaction. J’ai même reçu un message de ma voisine que je n’avais pourtant pas mise en courant. Les nouvelles allaient vite.

J'ai une mère poule
Je pense que ma sœur a des aprioris
Ma voisine a le sens de l'humour

Ces phrases résument peut-être à elles seules la catégorisation et l’assimilation de la barbe comme un symbole de l’Islam et désormais de peur. La crainte de voir une personne changer et s’éloigner de ce qu’elle était, mais aussi sûrement de l’inconnu. En l’occurrence, de me voir subitement intégrer une structure religieuse alors que je n’ai jamais développé un quelconque intérêt pour la foi. Comme si en ne mangeant rien pendant deux semaines je risquais de « devenir musulman ».

« Coupe-moi ça. C’est trop long. On dirait un terroriste. »

Ce genre de remarque est tout à fait régulier dans mon entourage, et je ne parle pas spécialement de ma famille, mais aussi de mes amis. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vu des regards excédés par la longueur de ma barbe. De nos jours, en arborer une ne semble pouvoir signifier que deux choses. Et uniquement ces deux-là. Soit je suis un hipster, soit un musulman qui se balade le Coran sous le bras. Là où par le passé la toison masculine était perçue comme un signe de sagesse ou de virilité, elle n’offre désormais plus que ces deux possibilités. Devenir un prétentieux branchouille qui met des vestes en tweed et retrousse son pantalon pastel, ou alors percer dans l’Islam et devenir un aspirant terroriste. Bien sûr c’est un raccourci, mais malheureusement je n’exagère pas. Je ne compte pas le nombre de fois où l’on m’a demandé si j’avais fait allégeance à Daesh ou si mon Djihad se passait bien. Comme je n’apprécie pas particulièrement porter des bretelles ou que l’Islam soit rattaché à tords au terrorisme, c’est donc devenu la raison pour laquelle je laisse mes poils reprendre leur droit. Emmerder les gens qui catégorisent au premier regard.

D'abord la surprise
Puis la circoncision

La préparation

Depuis que j’envisageais de faire le Ramadan, j’en étais venu à la conclusion unanime que ce qui me manquerait le plus ce serait la bouffe. En tant qu’étudiant j’ai un régime alimentaire qui n’obéit qu’à un seul principe. Mange quand tu as faim ou que ça sent bon. Puisque je doutais énormément sur le fait que mes nouilles chinoises suffiraient à rassasier mon estomac, j’ai donc cherché comment m’alimenter sur Internet. Quoi et à quelle heure ? J’ai rapidement compris, en voyant que je n’avais aucun des aliments que je trouvais sur les sites, que je n’étais peut-être pas prêt à commencer ce Ramadan dans les meilleures conditions.

J’ai donc pris mes deux cabas et mon jeton en plastique rouge, direction la grande surface la plus proche. Comme si je me préparais à un siège, j’ai tenté de choisir des aliments qui tiennent le ventre le plus longtemps possible. Notamment en privilégiant les sucres lents et les vitamines, histoire de ne pas ressembler à un rodeur de The Walking Dead. Résultat, je me suis retrouvé avec 6.5 kg de vivres à engloutir en 2 semaines, 36 œufs, un gros pot de Benco, et 750 grammes de dattes parce qu’un ami musulman m’avait dit qu’il en mangeait pendant le Ramadan. Honnêtement, c’est la seule raison pour laquelle je les ai achetées en aussi grosse quantité. A ce moment je me nourrissais de préjugés, mais mon expérience avait fini par se transformer en brunch party. Et j’aimais plutôt bien cette idée.

Mon stock de nourriture pour les deux semaines

Je me suis également pesé, et c’est là que mon ego en a pris un coup. La dernière fois j’accusais 73 kilos, mais les raclettes hivernales en avaient décidées autrement. 2 kilos supplémentaires ont décidé de se taper l'incruste. L’occasion de se saper le moral en deux minutes, et d’avoir une réflexion intense avec le mec en slip dans le miroir.

La phase d'appréhension

A la veille du Jour-J, j’ai commencé à ressentir l’ampleur que l’expérience commençait à prendre sur moi. D’habitude je gère plutôt bien mon stress. Pourtant, mon estomac s’est noué, comme si je n’avais pas révisé pour un gros examen. J’appréhendais l’épreuve qui allait suivre, et je comptais les heures restantes. Chacun de mes gestes prenait une dimension mélancolique, comme si je disais adieu à une vieille amie. Ma dernière bouchée, mon dernier verre, ma dernière clope au balcon. On entendait presque chanter Simon & Garfunkel derrière. J’avais peur de perturber mon quotidien.

Ma dernière soirée normale

Un sentiment qui s’est vite confirmé le lendemain. Levé à la bourre, j’ai à peine eu le temps d’avaler un café avant de décoller à la fac l’estomac vide. J’avais décidé de consacrer ce jour à l’acclimatation de mon estomac. Un genre de test pour voir si je pouvais tenir la journée entière sans carburant. A ma grande surprise j’ai tenu le coup. Pas de pulsion, je me suis même assis sur le rituel café-clope de la pause. Arrivé midi, tout le monde semblait crever de faim. J’aurais bien mangé, mais puisque j’étais préparé mentalement ce sentiment est vite passé. En revanche j’ai décidé de m’enfermer chez moi toute l’après-midi pour économiser mes forces et être le plus près possible du frigo une fois le soleil couché. Ce laps de temps m’a fait prendre conscience de la place que prenait l’expérience que j’étais en train de mener dans mon quotidien. Tous mes gestes étaient calculés en fonction de l’avancement de la journée et de ce que je pouvais faire ou non. J’étais aux prises d’une impulsion résiduelle. Celle d’un engagement total dans lequel je m’étais lancé. Le genre de décision qu’on prend sans mesurer pleinement ce qu’elle implique. Et c’est pourquoi j’étais stressé.

La dentelle

Pour mon plus grand bonheur, j’ai bien entendu trouvé la pire période pour entamer mon Ramadan. Il commençait pile le jour des retrouvailles avec ma copine, enchaînait directement sur la saint-valentin, son anniversaire, puis des au-revoir larmoyants. Bref, elle s’attendait à recevoir un shot d’amour et je n’avais certainement pas intérêt à me tromper dans la dose. J’avais au moins la chance de ne pas la croiser de la journée, ce qui réglait le problème du contact physique. En revanche, tous les soirs je devais composer avec ma conscience, quand j’ouvrais la porte et qu’elle sortait nue de la douche ou que je la retrouvais lovée en sous-vêtements sur le canapé. Dans ces moments-là, mon cerveau criait « ALERTE ! », mon sexe « VAS-Y ! » et ma bouche « TU LE FAIS EXPRÈS ! ». Bien sûr que c’était le cas. Elle passait son temps à minauder, profitant de la situation pour me chauffer à mort et tester mes limites. Autant dire qu’après presque un an de misère sexuelle j’ai vite compris l’ordre des priorités et que j’allais tomber dans son piège de dentelle. En décidant que j’avais déjà étudié plus que largement cet aspect j’ai fini par concéder que j'avais le droit de coucher une fois le soleil couché. Dès le premier soir ma copine a donc pu se rassurer sur son pouvoir de séduction. Et moi sur ma faiblesse d'esprit.

Un schéma quotidien

Cette expérience m’a au moins fait prendre conscience de la rigidité schématique de notre quotidien. J’ai remarqué que lorsque je ne jeunais pas, ma journée typique était beaucoup plus ritualisée que pendant mon expérience. Le premier étant bien entendu le traditionnel triptyque des repas. Un système universel qui est devenu la norme occidentale, un peu comme le système décimal. Le monde semble tourner autour de 3 valeurs impérissables: petit-déjeuner, déjeuner et diner. Je me trompais.

Je pensais sincèrement que j’aurais du mal à me passer d’un repas. J’avais peur de me sentir faible, ou d’agresser un de mes amis pour croquer dans son maxi-cookie trois chocolats. Je ne voulais pas que mon ventre gargouille à longueur de journée ou en être réduit à ouvrir mon frigo pour décoller l’opercule d’un Danonino à la fraise, le sentir et calmer mes pulsions. Bien entendu, rien de tout cela ne s’est passé.

J’avais cru entendre que pendant le Ramadan, les repas étaient calés sur le lever et le coucher du soleil. J’ai donc allumé mon Iphone pour savoir qu’elles étaient les plages horaires auxquelles je pouvais manger. Avant 8h et après 18h30, ce qui voulait dire 10h sans rien pouvoir ingérer de liquide ou solide. Finalement pas grand-chose. Même si ça ne m’a pas empêché de me faire un petit-déjeuner de champion tous les matins. En temps normal je me contente d’un café allongé et d’un porridge si j’ai le temps. Là on parle d’une organisation quasi-militaire dans l’exécution.

1,2,3. Mangez !

6h du matin, le réveil sonne. Les yeux encrottés je titube vers la cuisine sans perdre de temps. C’est une course à la montre, qui n’a qu’un seul objectif : engloutir le maximum de choses avant le lever du soleil. Je n’ai qu’une heure pour le faire alors je ne perds pas de temps. Je mets les poêles à chauffer et m’enquille 3 œufs brouillés, 2 saucisses, une tranche de fromage, 2 tartines de confiture, du fromage blanc avec de la compote, une tasse de chocolat chaud et une tasse de thé à la menthe. Plus 2 ou 3 dattes pour la route. Tout en gardant un œil sur l’horloge du micro-onde qui n’arrête pas d’avancer.

Je vais être honnête, je n’ai jamais réussi à finir mon repas avant l’heure fatidique. Pire encore, j’ai appris 2 jours plus tard qu'ils étaient en fait calés sur les heures des prières. SobH pour l’aube et maghrib pour le coucher du soleil. Depuis le début j’étais donc en retard sur mon Ramadan. J’ai donc installé l’application Muslim Pro pour repartir sur de bonnes bases. Qui plus est, là où n’importe quel pratiquant se serait arrêté à l’heure pour ne pas rompre le jeun, ou aurait rattrapé ses jours, j’ai fait mon second compromis. Les minutes supplémentaires seraient rattrapées le soir-même. Une mesure qui me paraît plus juste (et surtout plus simple) que de rattraper un jour entier. Mon problème était ailleurs.

#foodporn

Yassine m’avait prévenu. Je ne pourrai pas dormir, il faudrait donc que je trouve une occupation pour éviter de trop penser à manger. Puisque j’étais condamné à vivre entre quatre murs pendant la journée j’ai commencé à éliminer certains gestes fantômes. Déjà, je ne m’approchais plus de la cuisine en-dehors des heures de repas. Ce qui voulait dire que lorsque je n’avais pas cours, je passais mes journées dans l’espace de 20 m² qui concentre mes biens les plus précieux. Mon clic-clac et ma Playstation. J’avais décidé de mettre à profit tout ce temps libre pour faire de mon avatar une légende du basket chez les Knicks. Autant dire qu’une saison NBA c’est long, et n’en déplaise à Spike Lee, l’ennui s’est vite fait ressentir. C’est à ce moment que j’ai remarqué qu’un geste que je faisais régulièrement commençait à m’énerver. En temps normal je check mes réseaux sociaux tous les quarts d’heure. C’est un réflexe complétement inconscient mais qui peut me mettre mal à l’aise si je ne le fais pas. C’est peut-être une coïncidence, mais j’ai remarqué la proportion qu’ont eu les gens à poster des photos de bouffe sur Facebook et Instagram. Pourtant je ne pense pas que mes amis se soient tous découverts une passion pour la cuisine pendant cette période. Je ne mesurais simplement pas la place que prend la nourriture dans notre quotidien et dans notre cercle social. Encore pire, j’ai été confronté de plein fouet au phénomène de la Fitgirl.

La Fitgirl

C’est cette fille qui met des leggings bariolés et prend des photos d’elle à la salle, en relevant son t-shirt moulant et le biceps contracté. Impossible de se tromper. Sous la photo on retrouve un convoi entier de hashtags.

Avec le temps, pas mal de mes amies sont devenues des fitgirls. En temps normal ça ne me gêne pas. C’est l’occasion d’avoir une photo de jolie fille en sous-vêtements Calvin Klein dans son fil d’actualité. Le problème c’est qu’elles se sont engagées dans une sacro-sainte diète. Oui, ce sont ces filles qui lisent derrière les emballages, dans les rayons, et qui posent le paquet de gâteau qui leur faisait envie la larme à l’œil. Frustrées inconditionnelles de la calorie, elles postent chacune de leurs 5 collations quotidiennes comme une source d’inspiration pour leurs followers, alors que la majorité d’entre eux sont des mecs un peu pervers comme moi qui n’en ont rien à foutre. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’écran, je peste sur du fromage blanc et des haricots verts qui ne me donnent pas envie, mais j’ai peur d’avoir faim. Donc j’ai commencé à éviter les réseaux sociaux et certaines personnes ciblées pendant la journée.

La réelle motivation

Avec du recul je me rends compte que nos journées sont conditionnées par des pulsions. Lorsque nous mangeons, c’est par habitude ou par envie. Non par besoin. Notre estomac est conditionné pour recevoir ses trois repas quotidiens, sans quoi l’attente paraît insupportable jusqu'au prochain. Lorsque nous étions en terrasse avec mes amis, et qu’il y avait une bonne odeur, j’ai remarqué qu’ils avaient beaucoup plus faim que moi alors qu’ils avaient souvent mangé dans les deux ou trois heures précédentes. Bien entendu j’avais faim aussi, mais mes symptômes étaient beaucoup moins forts que les leurs. Je m’en rendais d’autant plus compte que l’heure de manger approchait pour moi. Mon appétit semblait disparaitre en même temps que mon estomac. Mes amis, eux, criaient presque famine. C’est là que j’ai pris conscience des réactions disproportionnées que pouvaient prendre nos gestes au quotidien.

La peur du manque, qu’une poussière bloque les rouages de notre routine bien huilée. L’appréhension de passer une soirée sans alcool, sans fumée dans les poumons ou alors une journée sans caféine. Sans s’en rendre compte nous avons installé des rituels omniscients dans notre quotidien. Des petits gestes qui se mesurent sur l’échelle de la satiété et n’ont aucune autre valeur que de combler un manque hypothétiquement quantifiable. Il en va de même que pour la masturbation compulsive, on établit une moyenne de référence. En dessous c’est une journée normale, au-dessus on a peut-être un peu abusé.

Le décalage perpétuel

Durant mon expérience, mon mode de vie a drastiquement changé. C’est simple de le constater puisque c’est la semaine où je suis tout simplement le moins sorti. J’avais pris le réflexe de mâchouiller un chewing-gum pour éviter d’avoir la bouche pâteuse même si inévitablement ce moment finissait par arriver. Ce qui me dérangeait le plus c’était peut-être de ne pas m’hydrater. Quand je sortais voir mes potes ils me trouvaient un peu tendu, limite soupe-au-lait. Ils me demandaient comment je me sentais, si je n’avais pas trop faim ni envie de boire, tout en me disant qu’ils n’auraient pas le courage de le faire. La faim, c’est vraiment ce qui fait le plus peur. J’ai aussi remarqué que pas mal de gens que j’ai rencontré étaient curieux de comprendre pourquoi j’avais pris cette décision et comment je le vivais. Ils trouvaient l’expérience intéressante et m’encourageaient à continuer. De manière générale, mon entourage était très attentionné avec moi, en s’excusant même parfois de manger ou de boire devant moi.

« Vas-y t'es sûr que tu veux pas une gorgée en cachette? Il le saura pas! »

Finalement ce qui m’a le plus fait souffrir durant cette semaine c’est l’éloignement. Le fait de ne pas avoir de communauté avec laquelle partager mon expérience, alors qu’initialement le Ramadan est un moment de partage. Je vivais en décalage total avec mes amis. Je me levais 3h plus tôt que d’habitude et sans stimulant je commençais à m’endormir vers 22h le soir. Je n’ai passé qu’une seule soirée au bar avec eux quand ils en ont passé 5 d’affilée. C’est un constat qui m’a attristé sur le moment. J’ai eu l’impression de me sentir exclu, de ne pas arriver à tenir mon rythme de croisière, alors que je n’avais tout simplement pas la force de me lever pour les rejoindre. En fin de semaine j’ai compris que même si j’avais la possibilité de sortir, de toute façon je n’en avais pas la motivation, puisque j’avais plus de chance de me frustrer à ne pas pouvoir boire qu’autre chose. Mes amis l’ont d’ailleurs remarqué, me proposant de siffler des gorgées en cachette ou de tirer un coup sur leur mégot. Une délicate attention que je refusais systématiquement. Je sentais que je n’étais pas totalement dans le bain de la soirée. Mais de qui devrais-je me cacher ?

Même si je me suis vite acclimaté à mon nouveau régime, celui-ci a quand même eu des réactions sur mon corps. Comme il fallait s’y attendre au vu des quantités que j’avalais tous les jours, j’ai commencé par rapidement prendre du poids. Presque 2 kilos en 2 jours. Mon corps avait du mal à éliminer ce que j’ingurgitais puisque je n’avais pas d’activité physique. Le quatrième jour un mal de ventre m’a cloué au lit. J’ai regardé sur Internet si j’avais le droit de prendre un doliprane pour atténuer la douleur. Bien évidemment la réponse était non, sans quoi je devrai rattraper mon jour plus tard. J’ai donc décidé de prendre mon mal en patience. J’avais l’impression d’être une vraie bombe à retardement, ce qui n’irait pas en rassurant certaines personnes de mon entourage qui sauteraient sur l’occasion pour prévenir les renseignements généraux. Plus embêtant encore, la deuxième semaine a ravivé un mal de dos récurrent chez moi. En consultant mon osthéo, je lui ai demandé si l’expérience que je menais pouvait en être à l’origine. Ce à quoi il m’a répondu :

« Carrément. Je reçois souvent des personnes qui ont mal au dos dans la deuxième semaine du Ramadan. C’est souvent dû au manque d’hydratation. »

Ensuite il a enchaîné sur le régime d’alimentation naturel de l’homme. Nos ancêtres ne se contentaient que d’un, voir deux repas par jour, le rythme actuel n’étant que le résultat d'un conditionnement social occidental comme j'avais fini par le comprendre.

700 grammes de souvenirs

Finalement mon expérience n'aura duré qu'une seule semaine. J'aurais très honnêtement pu continuer sans difficulté mais je ne voyais pas ce que cela m'aurait apporté d'autre mis à part de la frustration. Je voulais simplement stopper pour voir si j'allais directement reprendre mon ancien rythme de vie ou non. Bien entendu, mes amis n'ont pas attendu une seule minute après le coucher du soleil pour me jeter un paquet de chips et une bière entre les mains. Comme à mon habitude je n'avais pas spécialement faim ni même envie de boire. Mais je me suis exécuté puisque c'est comme cela que j'avais l'habitude de passer mes soirées. Bizarrement je n'ai pas trouvé l'expérience spécialement difficile, même si je l'avais clairement réadaptée. Toutes mes appréhensions se sont soit avérées fausses ou injustifiées. Le plus compliqué c'était peut-être de se lancer. D'ailleurs les jours suivants j'ai inconsciemment continué de vivre sur le même rythme de 2 repas par jour. Ma consommation de tabac a drastiquement baissé, même si j'aime toujours partager une bière bien fraîche avec mes amis en terrasse. Ce que je retiens c'est notre conditionnement. Le schéma sur lequel nous évoluons sans même le percevoir. L'importance de nos carburants comme d'un signe d'acceptation en soirée, ou pour rentrer dans une rengaine quotidienne. Et surtout la peur. L'homme est effrayé par l'inconnu. Il a peur d'avoir faim, de sortir de son petit carcans. Quitte à renier son identité première, il se réfugie dans le moule social et cherche l'exposition abusive. Partager son repas sur Instagram, un café-clope avec des collègues ou un moment intime avec son partenaire. Ces moments sont destinés au divertissement et à l’extraversion. En se recentrant sur soi-même comme c'était le cas pour moi pendant cette semaine, on mesure mieux la notion du temps et la réelle longueur d'une journée. On apprend à comprendre ses pulsions et à se rendre compte de la réelle matière de notre quotidien.

Que mon entourage se rassure je reste toujours le même, mon esprit s'est simplement un peu plus élargit. J'irais toujours descendre des pintes à 6 balles le soir à l'Embuscade. La mousse s'étalera surement sur ma barbe après avoir éclusé 2 ou 3 gorgées et je l'essuierai en posant mon verre dans un bruit sourd avant de me diriger en terrasse pour m'allumer une tige. Je continuerai de tourner à la caféine, à manger régulièrement, et à vivre cloîtré entre quatre murs devant ma Playstation. Ou collé à ma copine. La seule différence c'est que désormais je sais pourquoi je le fais.

Created By
Thomas Hazera
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