Loading

La Perle des Antilles au pays de l'Oncle Sam Dix ans après le séisme de 2010, où en est la diaspora haïtienne ?

En janvier 2010, un séisme dévastateur ébranle les fondations d'Haïti, forçant des centaines de milliers de personnes à la migration. Bon nombre de ces déplacés ont pu trouver refuge à New York, qui réunit la deuxième plus grande diaspora haïtienne des États-Unis. Près de dix ans après la catastrophe, comment les Haïtiens se sont-ils assimilés à la société américaine et comment préservent-ils leur culture ?

Passé 21 h, l’interminable Nostrand Avenue résonne encore des coups de klaxon, lancés plus comme des salutations que des incivilités. Malgré l’heure tardive, cette rue longue de treize kilomètres reste animée par les quelques salons de barbier encore ouverts et les bribes de discussions provenant des casse-croûtes. De ces restaurants aux noms francophones - Immaculée, Yo Yo Fritaille, La Baguette-shop - émane une forte odeur de friture.

Le menu de Flatbush n’est cependant pas qu’haïtien, alors que les établissements jamaïcains, chinois et dominicains se côtoient. Certains habitants du quartier profitent également des températures clémentes de cette fin d’octobre, pour partager quelques grillades. Dans les commerces fermés, les lumières laissent encore apercevoir des employés en pleine conversation à huis clos. Dans cette douce soirée, les habitants semblent heureux de se retrouver et de partager avec leur communauté. C’est là l’identité de Flatbush, quartier du sud de Brooklyn, à une heure de métro de Manhattan, où réside la majorité de la diaspora haïtienne de New York.

« Avec Trump, si tu ne te calmes pas, tu te fais déporter »

Ce quartier, Joseph Deorni, propriétaire d’un petit salon de barbier situé sur Nostrand Avenue, l’a vu évoluer. Installé aux États-Unis depuis trente-deux ans, il a toujours habité Flatbush. Il se souvient par exemple qu’il y a quelques années à peine, le secteur était plus agité, notamment par le marché noir et la vente de drogues.

« Avant, c’était pire. Flatbush Avenue, Church Avenue, Utica Avenue… C’était terrible, raconte-t-il, rasoir à la main, penché sur le crâne d’un client. Maintenant c’est différent, parce qu’avec Trump, si tu ne te calmes pas, tu te fais déporter. »

Tous les enfants de Joseph sont nés et ont étudié aux États-Unis. Ses filles sont devenues infirmière et professeure, tandis que son fils suit une carrière de policier. Pour le barbier, il n’y a plus d’avenir en Haïti, alors que la région est en proie à une nouvelle crise politique et populaire majeure.

« Le pays est dans une situation terrible. Le gouvernement ne se préoccupe pas de la nation. Les gens se tuent, brûlent les commerces des uns et des autres. Les policiers sont désinvestis », déplore-t-il. Les quelques clients présents dans l’établissement se contentent de hocher la tête, stoïques.

Depuis l’été 2018, le quartier de Flatbush est officiellement reconnu par l’appellation de Little Haiti, une désignation hautement symbolique pour la diaspora. Auparavant, seul un quartier de Miami (Floride) avait obtenu cette appellation administrative en 2016, offrant à la population haïtienne une réelle reconnaissance en tant que communauté.

Le choix de l’emplacement ne relève pas du hasard : selon un récent sondage de l’American Community Survey, plus de 20% de la population d’origine étrangère résidant à Flatbush est haïtienne.

En se promenant dans le quartier de Flatbush, au sud de Brooklyn, on aperçoit les salons de coiffure, les casse-croûtes et les églises communautaires se côtoyer dans les rues.

Au coeur de la diaspora, la culture occupe un rôle central. La communauté s’applique donc à l’entretenir et à la faire connaître. Comme chaque dimanche soir, à l’école de conduite La Différence, située sur Rogers Avenue, les bruits assourdissants des percussions résonnent dans l’atmosphère déjà animée du quartier.

Dans la petite salle de l'auto-école, les meubles ont été dégagés pour laisser place aux deux professeurs, aux trois danseuses et aux sept musiciens, qui se donnent corps et voix sur fond de percussions. Une ambiance tonitruante, rythmée par les vibrations des pas sur le parquet de bois clair.

Dans la petite salle aménagée pour la musique et la danse, l'instructeur Lionel Saint-Surin montre à ses élèves d'un soir les mouvements à répéter

Dans un coin de la pièce, Ernst Severe observe la scène d’un œil paternel. Propriétaire de l’établissement, c’est lui qui a été à l’initiative de ces cours, il y a dix ans. Chaque dimanche, de 18h30 à 20h30, les élèves viennent au gré de leurs désirs pour se déhancher sur la musique haïtienne et suivre les mouvements des instructeurs. « Les gens vont et viennent. Je les encourage en les laissant utiliser l’espace », explique Ernst.

« On fait rayonner la culture haïtienne »

Les têtes se balancent, synchronisées, en suivant la musique. Et même lorsque les danseuses, en sueur, s'arrêtent un instant pour boire une gorgée, les musiciens poursuivent leur sérénade rythmique, pour le plaisir de donner de la voix et d’être ensemble. Le cours se déroule de façon instinctive, sans qu’un mot ne soit échangé : l’instructeur, Lionel Saint-Surin, montre un mouvement, balance les bras de chaque côté de son corps, les genoux fléchis, les hanches baissées vers le sol. Les trois danseuses acquiescent puis s’exécutent à la mesure suivante.

« Tout le monde est le bienvenu, ici », explique Lionel, qui enseigne la danse haïtienne chaque semaine depuis huit ans. On leur met un instrument de musique entre les mains, ou alors ils peuvent danser. N’importe qui peut participer. » Pour se joindre à la troupe, il n’y a rien à payer, si ce n’est une petite contribution sur la base du volontariat. L’objectif de ces cours ? « C’est culturel, affirme Ernst. On fait rayonner la culture haïtienne. »

Les percussionnistes et chanteurs venus participer au cours de danse.

Mais ces séances n’attirent pas que des natifs d'Haïti. « Comme vous le voyez, il y a des Américains blancs, des Afro-Américains, des Caribéens, mais aussi parfois des Latino-Américains. » La danse n’est pas la seule activité qui se déroule à La Différence. Des conférences et des activités en lien avec la politique haïtienne ont également lieu ponctuellement dans les locaux de l’auto-école.

Des migrations politiques et économiques

L’immigration haïtienne aux États-Unis a connu un bond au cours du XXe siècle. Le responsable des affaires politiques à l’ambassade d’Haïti aux États-Unis, Weibert Arthus, estime à un peu plus d’un million le nombre d’Haïtiens vivant sur le territoire américain. Il est difficile pour lui d’avancer un chiffre précis, puisqu’un certain nombre d’entre eux n’ont pas la nationalité américaine et résident illégalement aux États-Unis.

Weibert Arthus explique que plusieurs d’entre eux sont entrés aux États-Unis via la frontière mexicaine entre 2015 et 2016. « Il y a eu beaucoup d’Haïtiens qui ont fait le trajet du Chili, du Brésil et de d’autres pays de l’Amérique latine vers la frontière mexicaine. Nous n’avons pas les chiffres exacts, mais ce sont des dizaines de milliers d’Haïtiens », poursuit le diplomate.

Weibert Arthus raconte que l'émigration haïtienne a connu plusieurs phases : « La migration a évolué avec le temps. D’abord, ça a commencé dans les années 1970 pour des raisons politiques. Beaucoup d’Haïtiens ont fui la dictature […] C’était beaucoup d’intellectuels et de personnes engagées politiquement. » Avec le temps, les raisons de ces migrations sont passées de politiques à économiques, avec une population fuyant la misère.

« Vers la fin des années 1970, on a commencé à voir apparaître les ‘’boat people’’, qui migraient vers la Floride et qui étaient surtout des travailleurs. On a eu aussi une nouvelle vague avec le coup d’État de 1991, avec encore beaucoup d’Haïtiens qui ont fui pour des raisons politiques. »

En 2010, une autre vague d’émigration a lieu après qu’un tremblement de terre de magnitude 7 dévaste Haïti, le 12 janvier de la même année. Cette catastrophe naturelle, l’une des plus graves crises humanitaires de ces dernières années, laisse dans son sillage plus de 200 000 morts, ainsi que 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abri, selon les autorités locales. Weibert Arthus note que beaucoup de jeunes étudiants se sont exilés à ce moment, alors que plusieurs écoles ont été détruites.

Un homme poussant une brouette à Port-au-Prince (Haïti), le 20 janvier 2010, quelques jours après le tremblement de terre. © Colin Crowley/Flickr

Cette situation a forcé le gouvernement américain à fournir aux Haïtiens venus trouver refuge aux États-Unis un statut provisoire. D’après Weibert Arthus, environ 50 000 immigrants haïtiens bénéficient actuellement du Temporary Protected Status (TPS), une mesure permettant aux ressortissants de certains pays de demeurer aux États-Unis, à la condition de ne pas pouvoir envisager un retour sécurisé dans leur pays. Pour qu’ils soient éligibles à cette mesure, il faut que leur pays d’origine soit touché par l’insurrection civile, la violence ou les catastrophes naturelles.

Selon le site web du Département de la Sécurité intérieure des États‑Unis, les pays concernés par les TPS sont Haïti, le Salvador, le Honduras, le Népal, le Nicaragua, la Somalie, le Soudan du Sud, le Soudan, la Syrie et le Yémen.

Le TPS permet à ses détenteurs d’avoir un permis de travail et est renouvelé tous les dix-huit mois. L’administration Trump avait tenté de mettre fin à ce programme en novembre 2017, mais sa décision a été annulée par un juge de Californie en octobre 2018. Le statut a donc été renouvelé jusqu’au 22 janvier 2020. Si le président américain avait eu gain de cause, les 50 000 Haïtiens bénéficiant du TPS auraient fait face à la déportation.

«Le gouvernement est profondément anti-immigrant»

Outre les magistrats, la population haïtienne résidant aux États-Unis peut également compter sur le soutien des associations locales.

Dans les locaux de l'organisation HAUP, The Haitian Americans United for Progress, de nombreux documents traduits en anglais et créole tapissent les murs.

« Thank you for visiting - Mesi pou vizit la ». Tels sont les mots rédigés au feutre noir, sur le tableau velleda qui orne le guichet d’accueil. « Merci pour votre visite », une fois en anglais et une fois en créole. D’ailleurs, dans les locaux de l’association HAUP, the Haitian Americans United for Progress, basée dans le Queens, des dizaines de feuilles, prospectus, annonces et poèmes tapissent les murs beiges. Tous sont traduits en créole. « Pour être compris de chacun », affirme Elsie Saint Louis, de sa voix assurée. Car la PDG et directrice générale de l’organisation, en poste depuis dix-neuf ans, maîtrise la communication à la perfection.

Avec un enthousiasme non feint, elle ouvre chaque porte à la volée pour présenter un à un ses associés, dont les bureaux semblent crouler sous les piles de dossiers : ici, Jory Charles, avocat en immigration ; là-bas, Yolette Lochard, coordonnatrice de l’éducation aux adultes ; au fond, John Fontus, responsable des opérations. Au total, l’association emploie 160 personnes, plus des saisonniers d’été, dans les cinq centres qu’elle compte à New York.

Plus loin, les cris d’enfants ne semblent pas perturber le travail et la rigueur qui règnent dans les bureaux. Elsie Saint Louis traverse un couloir et émerge dans la petite garderie. La salle est décorée de fresques murales, de collages bariolés, de calendriers enfantins, et meublée de petites tables, d’un canapé et d’une bibliothèque pleine à craquer. De jeunes volontaires tentent en vain d’inciter deux enfants agités à s’asseoir pour faire leurs devoirs. « Prenez autant de photos que vous voulez. Mais pas des enfants, bien sûr », prévient Elsie Saint Louis.

Elsie Saint Louis, PDG et directrice générale de HAUP depuis dix-neuf ans.

La garde d’enfants est l’un des innombrables services que propose HAUP. Depuis 44 ans, l’organisation communautaire oeuvre pour répondre aux besoins aussi bien de la population haïtienne que des Haïtiens américains, ainsi que des autres communautés caribéennes. Parmi ses principales fonctions, l’association propose des prestations en matière d’éducation, des programmes pour jeunes et pour adultes, de santé, de conseils juridiques, d’accompagnement aux démarches d’immigration, d’aides à la famille, et la liste est encore longue. Un suivi « du berceau jusqu’à la tombe », précise Elsie Saint Louis.

« Au départ, l’organisation avait pour objectif principal de créer un environnement sécurisant pour les Haïtiens et de leur donner un sentiment de confiance. Il s’agissait surtout d’accueillir les nouveaux immigrants. » Aujourd’hui, avec un budget de six millions de dollars et 10 000 personnes accompagnées chaque année, les compétences HAUP, « l’une des plus importantes organisations communautaires permanentes », ont été élargies.

Les services d'immigration demeurent une part importante des fonctions de l'organisation.

Elle s’attache désormais à lutter contre la mortalité infantile, le cancer du sein, les violences conjugales, et a développé un important programme d’accompagnement des personnes atteintes de maladies mentales. « En quarante ans d’existence, nous avons évolué, bougé et grandi, à mesure que les besoins de la population haïtienne continuaient de croître », explique Elsie Saint Louis.

Mais la demande de services dépend également des crises que subissent les Haïtiens. « Lors du séisme ou de changements dans la politique d’immigration, par exemple concernant les TPS, on a doublé tous nos chiffres. » Le tremblement de terre qui a dévasté l’île en 2010 a bousculé le quotidien d’HAUP. « Il a fallu être réactifs et trouver des réponses très vite aux familles de victimes ici. » Puis l’organisation s’est transformée en centre de mise en contact et d’information pour les sinistrés et leurs proches.

Pour Elsie Saint Louis, les ressources gouvernementales allouées à HAUP après le drame étaient loin d’être à la hauteur de la catastrophe. « Est-ce qu’on nous a offert du soutien financier? Oui. Au début. Mais la catastrophe était tellement considérable que nous avons compris que les plus grosses organisations avaient déjà les infrastructures pour résoudre les problèmes d’un plus grand nombre d’habitants. » L’organisation a alors utilisé les moyens dont elle disposait pour mener à bien des projets de moindre envergure ou déjà existants, comme la mission Love and serve Haiti, ou en apportant un soutien financier à d’autres associations locales.

Près de dix ans après le drame, la bataille pour assurer la protection des Haïtiens se joue sur un autre terrain. « Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup sur la prévention face aux pratiques peu scrupuleuses relatives aux TPS et aux personnes qui exploitent ce système. »

Mais avec l’arrivée de l’administration Trump et la remise en cause des termes de la politique migratoire, l’association craint pour l’avenir. « Le gouvernement est profondément anti-immigrant et considère qu’Haïti est prête à accueillir ses ressortissants, alors que la région est en pleine crise depuis plus de sept semaines. Il n’y a pas d’école, pas de travail, pas de transport, rien du tout. »

Des Haïtiens au service de leur nation

Certains Haïtiens nourrissent même des projets de plus grande ampleur pour venir en aide à leur pays.

Dans le hall d’entrée de son lieu de travail, au cœur de Manhattan, Jean Bertrand accueille de son sourire franc les New-Yorkais qui passent devant son guichet. Cet agent de sécurité de 46 ans est arrivé dans la Grande Pomme il y a dix-neuf ans.

En 2009, Jean Bertrand a fondé sa propre organisation caritative, la Jean Bertrand Foundation for the Disadvantaged, qui fournit du matériel scolaire et de la nourriture aux Haïtiens mineurs. La population du pays est extrêmement jeune : 54 pour cent des Haïtiens ont moins de 25 ans. « En créant cette fondation, je voulais rendre à la communauté, parce que je dois beaucoup à Haïti et une grande partie de la population vit dans la pauvreté », explique-t-il dans un anglais mal assuré.

Haïti, Jean Bertrand y a grandi, fait ses études, puis travaillé. D’abord policier, il est ensuite devenu instructeur de police, avant de suivre une formation en école de droit. Pour autant, rien ne l’aurait retenu sur son île. « Toute ma famille vit à New York. Il ne me reste qu’un cousin, là-bas. Mais personne ne reste à Haïti, personne ne veut y rester. »

Une anecdote en particulier a motivé son engagement. Lorsqu’il est retourné à Haïti, avant le tremblement de terre, Jean Bertrand a été frappé par la pauvreté qui rongeait le pays. Il raconte qu’un petit garçon en état de choc lui avait alors demandé une glace. « J’ai accepté et je lui en ai acheté une. Il m’a remercié et m’a dit que c’était la première fois qu’il mangeait une glace. Je ne savais pas que la situation était aussi grave, quand je suis parti. Il a fallu que je revienne pour m’en rendre compte. C’est à ce moment que je me suis dit que je devais faire quelque chose. »

Ce qui révolte Jean Bertrand, c’est l’état politique dans lequel est abandonnée la Perle des Antilles. « Le pays est foutu. Ils l’ont foutu en l’air », raconte-t-il sur un ton égal. « Ce sont les Blancs qui gardent Haïti au plus bas. Je ne vois pas d’Américains, ni de Canadiens, ni de Français à Haïti, mais je pense qu’historiquement, ce sont eux qui l’ont maintenue aussi bas. Moi, il a fallu que je parte, mais j’aurais espéré ne jamais avoir à venir ici. À New York, les Noirs ont le droit à moins, mais les pays noirs ont eux aussi moins de ressources. »

Le vote comme moyen de défense

Pour Elsie Saint Louis, une des solutions à la situation précaire d’une partie de la diaspora haïtienne aux États-Unis se trouve dans les urnes. C’est pourquoi l’organisation HAUP s’attache aujourd’hui à éduquer sur la nécessité de voter en se rendant à des événements, dans des écoles, ou dans des radios communautaires.

L’organisation accompagne également les adultes dans les démarches d’obtention de leur passeport et d’inscription sur les listes électorales. « Nous sensibilisons nos membres à l’importance de voter. Pour cela, nous devons nous assurer qu’ils deviennent des citoyens américains afin que leurs voix soient entendues. »

Created By
Agathe Harel et Émile Bérubé-Lupien
Appreciate

Credits:

Agathe Harel