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Vieira, entre deux eaux Le roman de la vente de l'OGC Nice, épisode 3.

Textes William Humberset et Vincent Menichini

Fâché par le départ du duo Rivère-Fournier en janvier, Patrick Vieira, le coach de l'OGC Nice a pris une autre route

Neuf points après quatre journées, l'OGC Nice flirte avec les temps de passage de l'exercice 2016-17 (10 points). Cela ne veut pas forcément dire que Patrick Vieira fera aussi bien que Lucien Favre (3e de L1), mais l’espoir est là. Jean-Pierre Rivère et Julien Fournier ne se sont pas trompés au moment d’aller chercher, à New York, Vieira qui n’avait jamais entraîné en Europe et devait prendre la relève de Claude Puel et Lucien Favre, deux coachs qui ont marqué l’histoire du Gym. Or, le départ des deux dirigeants a été très mal vécu par le champion du monde 1998 qui n’oubliera jamais cette fuite, tout comme l’interminable feuilleton du rachat du club qu’il a perçu comme une "déstabilisation". Il doit aujourd’hui composer avec leur retour à la tête du Gym, ce qu’il n’avait jamais souhaité.

La rancune tenace

Septième de L1 sans attaquant, la saison dernière, Patrick Vieira a le “matos” pour faire grimper le Gym au classement avec le recrutement INEOS. Mais c’est en coulisses que la saison pourrait se jouer. On ne parle là plus de projet de jeu ou de résultats. On évoque plutôt les hommes, les ego, les rancœurs et les déceptions. Vieira a été l’un des acteurs majeurs de cette histoire folle qui a laissé des traces. Indélébiles ? Pas forcément. Mais le dernier entretien privé entre le président Rivère et son entraîneur a montré qu'il faudra quand même laisser le temps faire son œuvre. "Nous sommes ici pour parler de Nsoki" a rétorqué Vieira quand on l'a questionné sur les retrouvailles. Les deux hommes ne s'adressaient plus la parole depuis des mois.

Jean-Pierre Rivère et Patrick Vieira lors de la conférence de presse de présentation de N'Soki - Photo Nice-Matin

Point culminant du divorce, les propos du coach, début avril, jour de l'interview de Bob Ratcliffe dans Nice-Matin : "Je sais et j'ai toujours su que le club n'était pas à vendre". “JPR” tombe des nues.

En amont, Vieira a été informé de l'intérêt d'INEOS et de chaque étape des négociations. Rivère et Fournier, pris de remords suite à leur départ, se sentent redevables vis-à-vis de leur coach. En février, ce dernier fait partie des premières personnes alertées au sujet de la prochaine visite de Bob Ratcliffe. Mais dans l’esprit de Vieira, il serait trop facile de dérouler le tapis rouge à un binôme qui l'a laissé seul, sur un fil, au mercato d'hiver. Vieira est trop rancunier pour ça. "Je n'oublie rien, je n'oublierai jamais" aime-t-il répéter à ceux qui l'ont un jour trahi. Le natif de Dakar, qui s’est toujours posé en grand rassembleur, ne veut plus entendre parler de ses deux anciens supérieurs. Ses relations tendues avec Allan Saint-Maximin et Mario Balotelli l'ont prouvé : avec lui, il y a peu de place pour les concessions.

Chef de clan

A Arsenal, par exemple, il était le boss, celui qui montait au front. Il jure qu'il "ne lâche jamais" et ne supporte pas d'être lâché.

"Je peux jurer que le coach s'en ira si Rivère et Fournier reviennent" confie Gauthier Ganaye en privé, courant mai.

Pour Vieira, les deux hommes ont quitté son équipe. Ils ont changé de camp. D'autant plus que le jour où Ratcliffe clame publiquement son intérêt pour le Gym, Gilles Grimandi est officiellement intronisé lors d’une conférence de presse. Avec le nouveau directeur technique et Matthieu Louis-Jean, qui prend pour sa part la responsabilité du recrutement, Patrick Vieira a la conviction que le destin de l'OGC Nice est entre de bonnes mains. Dans un club mené par des actionnaires novices dans le football et un président plus jeune que lui, le coach de 43 ans s’impose comme l’élément central du secteur sportif, ce qui ne lui fait pas peur. Débarrassé de Fournier, il se pose en patron.

Capitaine à Arsenal ou en équipe de France, il a repris la barre d’un club à la dérive. Choyé par Gauthier Ganaye, qui ne l’avait pourtant jamais appelé avant sa prise de fonctions le 1er février, le coach convainc Chien Lee de suivre un projet calqué sur le modèle anglais. Sa riche carrière, son étoile de champion du monde, Vieira ne s'en vante pas mais cela fait toujours son effet. Thierry Henry a agacé beaucoup de personnes en Principauté, Vieira a su, lui, charmer et rassembler. Avec ce brin de chance qui lui a offert des succès et une septième place de L1 quasi miraculeuse au vu de la faiblesse de l'animation offensive.

Drôle d’atmosphère

Vent debout et soutenu par des supporters qui lui font des ovations pratiquement tous les week-ends, l'ex-Cannois ne supporte plus ceux qu’il accuse de faire le jeu du camp Ratcliffe et de garder contact avec Rivère et Fournier. Une partie des médias, ainsi que des salariés du club sont associés à cette "tentative de déstabilisation permanente". Au fil des semaines, il vit de plus en plus mal l’emballement médiatique au sujet de la vente du club et les articles les veilles de match. Sur le terrain, les joueurs ne donnent aucun signe d’un groupe perturbé, ce qu’il craignait plus que tout alors que, par miracle, Nice joue un billet européen.

Révélé en février par Nice-Matin, l'intérêt de Lyon pour Vieira en vue de la succession de Bruno Genesio sera également décrit comme une fausse information, ce qui ne l‘était pas, tout comme la détermination d’INEOS, la réunion en mairie en avril ou les tergiversations des Sino-américains.

Fin mai, trois jours après le Nice-Monaco de la 38e journée, Vieira livre encore un derby tendu lors d'un déjeuner sur la plage partagé avec la presse. Lunettes de soleil, jean, tee-shirt, sa tenue est décontractée mais son humeur l’est beaucoup moins.

"Alors la vente, vous qui savez tout, c'est pour quand ?" lâche-t-il entre le fromage et le dessert.

En coulisses, Vieira songe à un plan B dans l’optique de court-circuiter Rivère et Fournier et veut peser de tout son poids sur l’avenir de l’OGC Nice. Son carnet d’adresses et son aura sont de précieux alliés. Dans les couloirs de la Plaine du Var, Vieira ne fait plus semblant avec les salariés qu’il assimile à des soutiens de “JPR” et “JF”. Jamais concertés, peu considérés, certains redoutent même de se faire virer. Gilles Grimandi, lui, met des membres de la cellule de recrutement à l'arrêt : "Vous pouvez bosser de chez vous".

Inféodé à Vieira, le directeur technique ne fait pas l’unanimité. "Il a trop souvent besoin de l’aval de Patrick pour prendre une décision", confie l'un de ses interlocuteurs en négociations. Certains agents de cadres du groupe attendent encore de ses nouvelles. Des bruits de couloir qui éveillent lentement la colère des supporters autour des terrains du centre. Le duo Vieira-Grimandi est même bousculé par des anciens de la Populaire Sud : "Nice, c'est nous. Et certainement pas vous."

Clause et combat

Mi-juillet, Vieira rencontre Bob Ratcliffe lors du stage à Divonne-les-Bains. INEOS a tracé la feuille de route et le coach comprend vite que le retour de Fournier est déjà acté. Celui de Rivère demeure encore incertain. Devant l'imminence de leur come-back, l'entraîneur cherche "à se protéger", comme le prétend à l'époque Gauthier Ganaye au sujet de la clause qui lui permettait de partir de son propre chef une fois le rachat acté. "Cette clause était aussi une manière de mettre la pression sur Chien Lee, qui persistait à dire en interne qu'il n'était pas vendeur, poursuit Ganaye. Dans un sens, Patrick a été trahi aussi par les Sino-américains."

Dans l'urgence, Bruno Satin, son agent, qui dévalorise dès qu’il en a l’occasion le travail de l’ancienne direction et son recrutement de l’été dernier, s'active pour trouver une issue de secours à l'étranger, sans succès malgré des touches avec le Milan AC et une approche de Newcastle.

Julien Fournier, lui, n'a jamais eu l'intention de se séparer de Patrick Vieira malgré des échanges houleux ces derniers mois. Il lui a maintenu sa confiance pendant le mercato estival et l'a largement impliqué dans le recrutement. Certaines recrues sont d'ailleurs venues à Nice "pour travailler avec ce coach réputé proche de ses joueurs". Vieira est un entraîneur qui garde la cote et comme lors de la dernière saison de Claude Puel, le binôme Rivère-Fournier veut mettre les rancœurs de côté pour ne penser qu'à l'intérêt du club.

Grimandi, l’allié

Reste le cas de Gilles Grimandi, un directeur technique en retrait depuis le retour de Fournier, mais que Vieira veut logiquement garder en allié. "C'est aussi grâce au travail de Gauthier (Ganaye) et Gilles (Grimandi) que nous avons pu recruter Kasper Dolberg" souffle Vieira, comme pour affirmer son éternelle reconnaissance à son ami d'Arsenal et à un jeune président qui le regardait avec les yeux de Chimène. C’est oublier que l'OGC Nice n'aurait jamais pu réaliser le plus gros transfert de son histoire (20,5 M) sans l'arrivée d'INEOS.

Sous contrat jusqu’en juin 2021, Vieira est finalement reparti pour un tour. Il n’oubliera rien de ces derniers mois mais fera tout pour hisser le Gym le plus haut possible. Pour partir, un jour, la tête haute.