Loading

Les oubliés de la République Victimes des essais nucléaires

Nom de code : Gerboise bleue. Le premier tir atmosphérique français en plein désert du Sahara, le 13 février 1960. Le dernier, Xouthos, mené en Polynésie le 27 janvier 1996, fut souterrain. Quasi quatre décennies, deux cent dix essais et des conséquences lourdes, pour ceux qui y étaient. Reggane, Mururoa... Exotisme et radiations. Doter le pays de la bombe H laissera à jamais des séquelles. Sur l’environnement, sur l’Homme. Civils, militaires, femmes, enfants... Spectateurs parfois inconscients d’un drame à retardement. Ceux qui sont encore là pour témoigner racontent une vie cabossée, des maladies increvables, et le manque de reconnaissance d’un pays qu’ils ont servi sans broncher. Quitte à être irradiés.

13 février 1960, premier essai français d'une bombe atomique. Nom de code : "Gerboise bleue". Elle explose à Reggane, dans le désert du Sahara.

Le Sahara et la Polynésie, théâtres des essais nucléaires

L’ex-député Christian Bataille et Henri Revol, ancien sénateur, ont planché outre-mer et sorti en 2001 un rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués par la France entre 1960 et 1996. Extraits choisis.

« La décision de doter la France de l’arme atomique ayant été prise en février 1956, la question du choix d’un site destiné aux essais nucléaires s’est posée dès 1957. Le groupe mixte des expérimentations nucléaires est alors chargé de proposer ce choix au CEA (commissariat à l'énergie atomique), aux autorités militaires et en dernier ressort au gouvernement. La Polynésie et les îles Kerguelen sont un moment évoquées, mais le choix se fixe en 1957 sur le Sahara, et plus particulièrement dans le secteur centre-ouest et centre de la partie alors sous souveraineté française de cet espace désertique. »

« Le régime habituel des vents qui permet une évacuation du nuage radioactif vers l’Est, pour peu que les principes de sécurité météorologiques soient scrupuleusement respectés, a été, outre le caractère désertique du lieu, un facteur visiblement essentiel de choix . Le premier site d’essais se trouvait à 700 km au sud de Colomb-Béchar, à côté de Reggane, dans le Tanezrouf. La base avancée de tir était à Hamoudia. Cet ensemble (…) était dénommé CSEM (centre saharien d’expérimentations militaires). C’est là qu’ont eu lieu les quatre premiers tirs atmosphériques du 13 février 1960 au 25 avril 1961. »

« Les essais en galerie eurent lieu, quant à eux, plus au Sud et à l’Est, à proximité d’In Ecker (…) au CEMO (centre d’expérimentations militaires des oasis). Au total, la population saharienne vivant dans un rayon de 100 km autour d’In Ecker ne dépassait pas 2000 personnes. Les effectifs des personnels civils et militaires affectés aux essais comptaient environ 10 000 personnes au CSEM à Reggane, et 2000 logées en base-vie au CEMO à In Ecker. »

« Le quatrième et dernier essai atmosphérique du Sahara (Gerboise verte) fut marqué par une circonstance politique particulière : le putsch des généraux du 22 avril 1961 venait de se déclencher et il apparaît que le tir lui-même en a été quelque peu anticipé : il a eu lieu le 25 avril. Les conditions météorologiques, sans être dangereuses, n’étaient pas favorables à une bonne exploitation des données. »

« Quatre ans avant la cessation des essais nucléaires au Sahara, la poursuite de ces essais dans un autre site avait été décidée et ce sont plus particulièrement les atolls de Mururoa et de Fangataufa, à l’extrémité Est de l’archipel des Tuamotou, en Polynésie française, qui avaient été désignés à cette fin. Le choix du site de Mururoa (et Fangataufa) s’est imposé très aisément pour des raisons évidentes d’isolement, d’absence de population proche (moins de 2 300 habitants dans un rayon de 500 km et moins de 5 000 dans un rayon de 1000 km), et de régime climatique favorable, qui minimisait au maximum les risques de retombées sur des régions habitées, permettant également une dispersion efficace vers des zones entièrement humides. »

La France avait déjà l’expérience des essais souterrains en galerie. Les premières expériences atmosphériques réalisées à Mururoa et à Fangataufa l’ont été soit à partir d’une barge flottant au milieu de l’atoll, soit, dès que la technique a été maîtrisée, sous ballons captifs, et exceptionnellement d’avions. »
André-Marc n’a qu’un seul regret. Le manque de reconnaissance.

« Je suis fier, parce que j’ai servi mon pays »

André-Marc Scicluna, 70 ans, vit à Valenciennes. Il a participé aux essais polynésiens.

« Je ne suis pas près d’oublier, ce sont de bons souvenirs. » Le 2 juillet 1967, le jeune soldat qu’il était alors fêtait ses 20 ans à Mururoa, en Polynésie. Il se souvient qu’un essai nucléaire avait eu lieu, ce jour-là. Le bateau sur lequel il se trouvait était passé par erreur sous le nuage radioactif. « Il a fallu tout décontaminer. » Lorsqu’une explosion était imminente, « on nous disait de nous retourner ». En chemisette et tongs, avec pour seul indicateur un dosimètre, changé tous les mois.

« C’était quelque chose. On était à bonne distance, mais quand le champignon commençait à monter, on avait l’impression d’être juste à côté. Les officiers étaient équipés de lunettes, de combinaisons. Pas nous. »

« C’était quelque chose. On était à bonne distance, mais quand le champignon commençait à monter, on avait l’impression d’être juste à côté. Les officiers étaient équipés de lunettes, de combinaisons. Pas nous. » André-Marc n’a jamais pu avoir d’enfant. « Ce n’est pas encore trop grave, je suis vivant. D’autres ont eu des cancers, des maladies. Beaucoup sont morts. » Il raconte le quotidien, l’impossibilité de « loger à terre, quand c’était trop contaminé », « l’eau du lagon dessalée et servie à table », l’interdiction de se baigner, « de manger des noix de coco. Les atolls autour ont trinqué. On ne se rendait pas compte ». Pourtant, il y retournerait sans hésiter.

Je suis fier, parce que j’ai servi mon pays. On a été des cobayes, c’est vrai. À cette époque-là, c’était De Gaulle qui commandait, c’est lui qui a voulu l’arme nucléaire. Je l’aimais bien. En tant que soldat, l’armée m’envoyait où elle voulait. Je comprends que des gens aient été sacrifiés pour ça. »
André-Marc n'a pas pu avoir d'enfant, mais ne se plaint pas. "D’autres ont eu des cancers, des maladies. Beaucoup sont morts."
Les premiers essais dans le Sahara "ont été bien moins maîtrisés qu'en Polynésie", ne doute pas Christian Bataille.

« Il n’y a pas eu un complot du silence »

En 2001, Christian Bataille, alors député du Nord, et Henri Revol, sénateur, sont mandatés pour travailler sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués par la France entre 1960 et 1996. « Un rapport très fouillé », assure l’ancien élu.

"Il y a sûrement eu des gens accidentés, mais tout ça s’est passé il y a cinquante-sept ans. Apporter des preuves à une telle distance..."

Dans quel contexte avez-vous travaillé ? « Nous nous sommes rendus sur les sites de recherche, à l’exception de l’Algérie, en raison d’un contexte politique tendu. Mais nous avons pu enquêter en toute liberté à Mururoa, pour l’essentiel, y rencontrer des membres du commissariat à l’énergie atomique, des opposants au nucléaire, et des vétérans qui disaient avoir été victimes des essais.»

Sur place, qu’avez-vous constaté ? «Les sites étaient en voie de démantèlement. Nous avons visité les silos où étaient entreposés des déchets, figés dans le basalte. Une radioactivité normale, selon les scientifiques. De tous les pays, la France est le seul à avoir mené des essais souterrains. Grâce à ces essais en profondeur, les émanations étaient confinées, et il n’y a pas eu d’incident, sauf un tir qui a foiré. La France, dans sa dernière période de tirs en Polynésie, avait bien serré son affaire. Les essais étaient mieux maîtrisés qu’au Sahara.»

Justement, quelles conclusions avez-vous tirées des essais au Sahara ? «Nous n’avons pas eu de contacts avec les militaires exposés lors d’essais au Sahara, et n’avons pas la prétention d’avoir mené une analyse exhaustive. Avec Henri Revol, on s’est appuyés sur un rapport de l’INSERM. Mais je n’exclus pas l’exposition de personnes, notamment lors des tirs algériens. Seulement rien ne me permet de dire s’il y a eu des militaires contaminés, et combien. Il y a sûrement eu des gens accidentés, mais tout ça s’est passé il y a cinquante-sept ans. Apporter des preuves à une telle distance... »

Ces essais étaient-ils vraiment nécessaires ? «Je ne remets pas en question la nécessité pour la France d’avoir un tel armement. Le pays avait besoin de procéder à des essais. Les gouvernements de la IVe République sont ceux qui ont le plus fait avancer les connaissances sur le nucléaire. En général, les revendications de ceux qu’on a rencontrés à l’époque portaient sur des indemnisations. Elles ont été versées à l’Algérie et à la Polynésie. Il n’y a pas eu un complot du silence. »

On était très très mal informé de ces choses-là. On était loin de savoir ce que ça représentait pour nous."

Jacques-Denis Drollet, ancien conseiller à l'assemblée territoriale de Polynésie.

60 000€ en moyenne, pour une vie irradiée

Le comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), créé par la loi dite Morin du 5 janvier 2010, « est une autorité administrative indépendante depuis 2015 », chargée d’étudier les dossiers des civils et vétérans. « À ce jour, il n’y a pas beaucoup d’indemnisations », reconnaît cependant Philippe Tardy, directeur du CIVEN. Plus de 1 000 dossiers ont déjà été instruits, parmi lesquels, « une cinquantaine de la population algérienne, environ 150 des Polynésiens. » Tous n’ont pas obtenu réparation. C’est que les critères, pour pouvoir y prétendre, sont assez restrictifs : avoir été affecté dans des zones géographiques ciblées, à des dates précises, et souffrir de l’une des vingt-et-une maladies radio-induites répertoriées par la loi. De plus, jusqu’à février 2017, la notion de « risque négligeable » s’appliquait.

Et a entraîné le rejet de nombreux dossiers. « Le comité devait estimer la probabilité de causalité des rayonnements ionisants » dans la survenue d’une maladie. « Si elle était supérieure à 1% », il y avait indemnisation. Résultat : après expertise et étude du dossier médical, 94% des 985 demandes (sur 1 108 dossiers) n’ont pas abouti, d’après le ministère de la Santé (chiffres au 31 décembre 2016). « Les demandeurs déboutés se sont tournés vers le juge administratif. » Pour les requêtes jugées recevables par le CIVEN, les indemnités, à ce jour, varient de 11 000€ à 600000€. « En moyenne, autour de 60 000€. »

Décriée par les associations, la notion de « risque négligeable » a été supprimée par la loi EROM (pour égalité réelle outre-mer). De quoi redonner espoir aux vétérans touchés par les essais. Et aux victimes potentielles jusqu’alors écartées.

« Concernant les dossiers d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, il faut retenir que ce sujet fait l’objet d’une attention toute particulière du ministère des Armées. »

« Les autorités françaises sont transparentes sur le sujet »

Légalistes, les ministères de la Santé et des Armées assurent prendre leurs responsabilités décrets à l’appui, et « assumer les conséquences des essais nucléaires ». « Les autorités françaises sont transparentes sur le sujet », assure-t-on. Pour preuve, avant 2010, « le gouvernement avait mandaté un groupe de réflexion, ayant pour (mission) de définir et de caractériser les pathologies susceptibles d’être radio-induites » (sur la base de travaux internationaux), et constitué de nombreux experts tels que l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Santé publique France, l’institut Curie, le commissariat à l’énergie atomique, le service de protection radiologique des armées, l’autorité de sûreté nucléaire ou encore le centre international de recherche sur le cancer.

La loi Morin du 5 janvier 2010 « a constitué la première étape dans la constitution d’un cadre législatif nécessaire pour prendre en compte les nombreuses demandes des associations (des vétérans des essais nucléaires d’Algérie et de Polynésie), au titre de la reconnaissance du service rendu à la Nation », indique-t-on au ministère des Armées. La Défense était alors chargée « d’assurer l’instruction, le suivi et le financement de ces dossiers d’indemnisation. Afin de dépassionner le débat et dans un souci de transparence, cette compétence a été transférée au CIVEN ».

La loi EROM du 28 février 2017, en supprimant la notion de « risque négligeable », devrait « rendre ce système d’indemnisation plus adapté aux demandes des victimes des essais nucléaires », prédisent les deux ministères. « Les conséquences de ces essais nucléaires sont pleinement assumées et prises en compte par l’État français. »

Joël Baudry a passé 13 mois sur l'atoll de Mururoa. Le CIVEN a conclu à un "risque négligeable".

« Ils ont été envoyés là-bas sans connaître les risques »

La Valenciennoise Andrée Baudry, 64 ans, a perdu son mari, vétéran.

Joël est mort en février 2012, à 60 ans et demi. Atteint aux poumons, aux reins, au dos... « Il a touché sa retraite deux mois et il est parti. » Andrée Baudry se bat aujourd’hui pour que son époux soit reconnu comme une victime des essais nucléaires français. « Il a eu 20 ans en Polynésie. Il y est resté plus d’un an. » Mécanicien de chauffe, il lui racontait « qu’ils pompaient dans le lagon contaminé et utilisaient l’eau pour boire, manger, se laver ». Jeune engagé, Joël débarque à Mururoa en janvier 1970. « Ils ont été envoyés là-bas sans connaître les risques, sans savoir qu’ils seraient exposés aux radiations. »

Elle reste convaincue qu’« en faisant des essais atmosphériques, l’État français devait bien se douter que ceux qui se trouvaient en-dessous seraient exposés. Des îles, des populations ont été contaminées. C’est une chape de plomb qui a été mise sur tout ça ».

Avant son retour en France, son époux est examiné par un médecin. « Il lui a dit : Si vous êtes malade, vous le saurez dans quarante ans. Il avait vu juste. » Joël décline dès 2009. Trente-neuf années se sont écoulées, depuis Mururoa. « Certains sont atteints peu de temps après. Mais en général, ça se révèle plus tard. Ça leur ronge l’ADN, le génome. » La radiothérapie est préconisée. « Je n’ai pas arrêté de dire : Attention, mon mari a déjà été irradié. » En vain. L’état de santé de Joël se dégrade.

Le bunker qui abritait le poste de commandement de tir lors des expériences nucléaires sur l’atoll polynésien de Mururoa (Photo AFP)

Le dossier de son époux fait partie de ceux qui vont être révisés par le CIVEN (comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires). « On manque de recul, ça s’est terminé en 1996 ces conneries. Quand on est proche du tombeau, ce n’est pas l’indemnité qui importe, c’est l’encadrement médical. Ils n’ont pas été aidés, ce n’est ni l’amiante ni les houillères. Il existe des hôpitaux, des sanatoriums militaires. Pourquoi a-t-on laissé ces gens-là se dépatouiller et mourir dans le civil ? » Andrée enrage, dit avoir rencontré des vétérans « trépanés, avec des poches, des maladies des narines ». Mais assure qu’aucun n’affichait des idées anti-nucléaires et que, comme son Joël, ils ne nourrissaient aucune rancœur.

« Ils étaient vachement désolés de ne pas avoir été davantage protégés et reconnus. » Mais restaient animés d’un sentiment patriote, de cette sensation d’avoir aidé le pays. « Sur place, il n’y a pas eu que les essais nucléaires. Ils ont fait des tests sur la résistance des métaux, de la recherche sur le matériel médical, les tissus. Les bombes doivent représenter 60% du travail mené. Le reste, c’était pour faire avancer la technologie. »

L’étude menée par le docteur Sueur pointe : "Nous ne disposons d’aucune information officielle sur les atteintes aux enfants dans les zones proches des sites d’essais sahariens de Reggane et In Ecker."

La descendance touchée ?

Le pavé de 115 pages dérange. Publié récemment par le docteur Christian Sueur, ancien responsable de l’unité de pédopsychiatrie du centre hospitalier de Polynésie française, ce rapport fait état d’anomalies génétiques, des troubles envahissants du développement, de retards mentaux chez les descendants de vétérans et de civils « touchés » par les essais nucléaires. « Ça se répercute sur les générations », appuie André-Marc, présent à Mururoa. Un constat partagé par Andrée, épouse d’un vétéran décédé. À 38 ans, son fils souffre d’usure du cartilage. « Il a une prothèse au genou, ne peut pas se baisser, rester longtemps debout. Ça serait malheureux qu’il traîne quelque chose de son papa. » Les médecins qui l’ont opéré à 26 ans lui ont fait une révélation. « Ils m’ont dit que cette dégénérescence laissait penser qu’il avait plus de 65ans. »

Le fils d'Andrée Baudry souffre d'usure du cartilage du genou, "cette dégénérescence laisse penser qu'il a plus de 65 ans".

L’étude menée par le docteur Sueur pointe les différents types de contaminations radioactives imputables aux essais nucléaires menés en Polynésie: l’inhalation de particules diffusées dans l’air, l’ingestion d’eau ou d’éléments contaminés, l’irradiation externe. « Toutes ces anomalies radio-induites vont être responsables du phénomène d’instabilité génétique (…) transmissible sur de très nombreuses générations. (...) Nous ne disposons d’aucune information officielle sur les atteintes aux enfants dans les zones proches des sites d’essais sahariens de Reggane et In Ecker. (…) Nous ne pouvons nous appuyer que sur les témoignages de Touaregs. » Plusieurs rapportent qu’ils « n’ont pas pu avoir d’enfants et que leurs femmes faisaient des fausses couches à répétition ». D’autres racontent que « des tribus entières ont disparu ».

En fin de rapport, le docteur Sueur écrit que « ce sont les principes d’Hippocrate, les droits de l’Homme, et le droit à la santé de toutes les populations peuplant la République qui sont bafoués ». Il conclut par les propos de Bruno Barillot (animateur et rapporteur de la commission d’enquête sur les conséquences des essais nucléaires en 2005-2006, mort en 2017) :

De nombreux documents attestent que les autorités militaires, scientifiques, médicales et politiques qui avaient la responsabilité du programme d’essais nucléaires français étaient parfaitement informées non seulement des risques sanitaires pour les personnels civils et militaires des essais, pour les populations du Sahara et de la Polynésie, mais aussi des conséquences transgénérationnelles des irradiations et contaminations provoquées par les essais nucléaires. »
"Il savait pourquoi il partait, ce n’était pas le cas des appelés", estime Patricia Agnieray à propos de son père.

« L’arme nucléaire est dissuasive, mais pas à ce prix-là »

Patricia Agnieray, présidente de l’AVEN Nord depuis avril 2016, vit à Denain

Patricia se battra toute sa vie. Pour parler de l’Histoire. De ces « gars qui meurent tous les jours d’être allés faire sauter des bombes, alors qu’ils n’avaient rien demandé ». Son père, Jean-Yves Agnieray, était promis à une belle carrière dans l’armée. Sorti de l’école de Saint-Cyr en 1954, il est décédé dix ans plus tard. À 35 ans. « Le 13 mars 1961, il a reçu sa lettre pour Reggane. Il souhaitait demander l’outre-mer. Mais, spécialisé dans les engins diesel, il a été muté au Sahara. Il savait pourquoi il partait, ce n’était pas le cas des appelés. Au début, ça se passait plutôt bien. »

Un mois après son arrivée dans le désert algérien, l’un des quatre essais – Gerboise verte – est mené. « C’était quelques jours avant le putsch des généraux. Cette bombe, elle a été tirée en pleine tempête de sable, elle a mal sauté », affirme Patricia, accusatrice. « Le but était de voir comment les hommes et le matériel allaient se comporter devant le feu nucléaire. Les fantassins ont été postés à 3,3 km du point zéro, et on leur a demandé d’avancer à 600 mètres. » Le lieutenant Agnieray ne faisait alors pas partie de « ceux qui ont fait sauter la bombe ou qui ont dû nettoyer. Mais son régiment, c’était le génie. Alors il est allé chercher ses hommes et ses matériels. Tout ça dans un joyeux méli-mélo de radiations ».

Aujourd'hui,la fille du lieutenant Agnieray se bat pour que l’État reconnaisse que "des vies ont été brisées".

Il tombe malade neuf mois après le tir de Gerboise verte. « Il avait des essoufflements au cœur, des douleurs dans les reins, les genoux, les doigts. Il est mort d’un cancer du médiastin », d’abord imputé au tabagisme. « Sauf que cette affection ne vient que des radiations. » Patricia en veut pour preuve le rapport qu’un médecin a dressé à l’époque. « À la question : La maladie a-telle un rapport avec le métier ?, la case oui a été cochée. »

En 2001, lorsque l’association des victimes des essais nucléaires est créée, la veuve de Jean-Yves est contactée. C’est finalement sa fille Patricia qui mènera la lutte. « La loi Morin a été une première avancée pour les indemnisations. Sauf que les critères sont tellement restrictifs qu’ils n’indemnisent personne. » À la tête de l’antenne nordiste de l’AVEN depuis un an, elle milite pour que le cancer qui a emporté son père fasse partie des maladies radio-induites reconnues.

J’en veux à l’État, nous sommes méprisés. Je ne veux pas d’argent de la mort de mon père.» Juste l’euro symbolique, celui qui signifierait : « Oui, la vie de cette famille a été brisée. L’arme nucléaire est dissuasive. Mais pas à ce prix-là. »

« Il ne peut pas y avoir d’oubliés de la République »

Fabien Roussel, député de la 20e circonscription du Nord, a été rapporteur spécial du budget des anciens combattants en décembre dernier. Alerté par les associations de victimes des essais nucléaires, il s’est penché sur un dossier dont il ignorait jusqu’alors les conséquences.

Pour le député de la 20e circonscription, il ne peut y avoir de traitement différent entre les anciens combattants et les victimes des essais nucléaires.

« J’ai découvert les séquelles sur plusieurs générations, les traumatismes liés à la perte d’un proche. Il manque un coup de projecteur sur leurs vies, sur les souffrances. » Lui l’affirme : il ne peut y avoir de différences de traitement entre les anciens combattants et ceux qui ont été envoyés en Algérie, en Polynésie. Pour doter la France de la bombe H. « Si on maintient le budget des anciens combattants au même niveau, dans les cinq ans qui viennent, on va réussir à traiter par la même occasion tous les dossiers transmis au CIVEN, sous-doté en moyens. Il ne peut pas y avoir d’oubliés de la République. » Un groupe de travail devrait être réuni rapidement, « pour répondre dans la mandature à tous ceux qui sont mis de côté, et qui ont été touchés par ces essais nucléaires ». Mais Fabien Roussel nourrit un autre espoir. Celui d’un désengagement.

Quatre milliards d’euros sont prévus dans le budget de l’État cette année pour l’armement nucléaire. Il faut arrêter, investir cet argent dans les écoles, les hôpitaux. L’arme nucléaire a servi à la dissuasion. Aujourd’hui, elle est dangereuse. »
Created By
Laurent Breye
Appreciate

Credits:

Photos Pierre Rouanet - Photos archives "La Voix du Nord".

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a Copyright Violation, please follow Section 17 in the Terms of Use.