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occitanie : enquête sur les Dérives sectaires

L'ENQUÊTE - Le terreau a rarement été aussi favorable. La pandémie, l'isolement et le boum des réseaux sociaux accompagnent une explosion des risques de dérives sectaires. Qu'en est-il en Occitanie ?

Midi Libre enquête auprès de ces gourous "2.0" boostés par la crise sanitaire, qu'ils soient pseudo thérapeutes, déesse spirituelle ou encore bercés de new-age et d'ésotérisme. Nous sommes allés à la rencontre des familles touchées qui souffrent, entre peur du devenir de leurs proches et craintes de représailles. Nous révélons la teneur d'enquêtes judiciaires en cours ou encore la nouvelle plainte qui touche le gourou catalan Thierry Casasnovas, apôtre du crudivorisme et qui cumule 95 millions de vues sur internet. Découvrez sans plus attendre notre webdoc ci-dessous.

Casasnovas, l'ennemi public numéro 1

PROFIL - La Ministre déléguée à la citoyenneté Marlène Schiappa en a fait l’ennemi public n°1, citant son nom dans les phénomènes sectaires prioritaires qui inquiètent le gouvernement. Le Perpignanais Thierry Casasnovas (photo de droite) a ainsi fait l’objet de 600 signalements auprès de la Miviludes l’année dernière.

En cause : ses centaines de vidéos où il prône le jeûn et le crudivorisme (le manger cru) pour mieux vivre et guérir des maladies. Pour autant, ce naturopathe qui a été élu conseiller municipal du village de Taulis, en Vallespir (P-O), en 2020, compte de très nombreux soutiens. Comme en témoigne le vif succès de ses vidéos vues près de 100 millions de fois... Mais du signalement à la poursuite pénale, il y a un fossé que tente de combler le parquet de Perpignan. Thierry Casasnovas s’est mis en retrait depuis peu, il ne parle plus aux médias, préférant s’expliquer devant sa caméra.Il répond quand même par mail à Midi Libre qui révèle aujourd’hui l’entrée dans l’affaire de l’Unadfi : l’association des victimes de secte, vient de déposer plainte contre lui. Explications.

EXCLUSIF - L’association nationale de défense des victimes de sectes vient de se constituer partie civile. Mais Thierry Casasnovas, qui compte bon nombre de fans, se défend. Plongée dans l’univers du cru.

En Vallespir, au Nord de Perpignan, il y a les cerises de Céret tout juste livrées à l’Élysée et Thierry Casasnovas, 48 ans, qui irrite et inquiète jusqu’au ministère de l’Intérieur. Attention, sujet clivant. L’homme cristallise les passions. Le gourou a recyclé les vieilles recettes du manger cru et du jeûne pour théoriser la “détoxification” et la “régénération” du corps. Jusqu’à parfois prétendre soigner un diabète ou un cancer avec du jus de carotte et finalement décréter que la maladie n’existe pas (les symptômes oui), poussant la justice à s’emparer de l’affaire. Avec ses centaines de vidéos, Casasnovas a affolé les algorithmes et les compteurs de You Tube : plus de 95 millions de vues en dix ans. Il a aussi lancé des stages intitulés “cures de jouvence” ou “vieillir en santé” à plusieurs centaines d’euros, formé des coaches “RGNR” qui essaiment dans tout l’hexagone et voulu créer son école alternative. Un "bon commercial" jugent certains observateurs. Celui qui était plutôt « rondouillard et amateur de moto » au collège de Perpignan selon un ancien élève avant de tomber gravement malade et de se soigner par le crudivorisme selon la version officielle, touche d’ailleurs d’appréciables dividendes de la marque d’extracteur de jus qu’il promeut sur son site. "Il est narcissique et cherche des gens qui ne croient que par lui et s’il peut gagner de l’argent c’est la cerise sur le gâteau, mais il a dit des choses qu’il n’aurait pas dû" analyse un spécialiste du sujet.

Les réseaux sociaux ont été sa caisse de résonance

"Les réseaux sociaux ont été sa caisse de résonance, avant, il n’aurait touché que son village, là c’est tout le pays, et il a tourné plus de 1400 vidéos » décrypte un ponte du renseignement. Pour gonfler ses audiences, il n’a pas hésité à tourner avec le complotiste Jean-Jacques Crévecoeur ou le sulfureux révisionniste Alain Soral... Thierry Casasnovas affirme désormais avoir tout arrêté. Mais le web a de la mémoire. Et après la récente ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet de Perpignan, désignant les gendarmes de la section de recherches de Montpellier pour les investigations, l’Unadfi, l’union nationale de défenses des victimes de sectes, vient de déposer plainte. Selon nos informations, pour des faits d’“abus de faiblesse”, “escroquerie” ou encore “exercice illégal de la médecine et de la pharmacie” et “mise en danger délibéré d’autrui”. Maladie de Lyme, dépression, schizophrénie, Sida, autisme... Toutes les séquences filmées où Thierry Casasnovas évoque les alternatives à la médecine conventionnelle ont été dupliquées et accompagnent la plainte.

Il est dangereux

"Il n’hésite pas à dire que la chimiothérapie, dans le traitement du cancer, “n’apporte qu’une seule chose, c’est 50 000 € à la personne qui va la vendre” dénonce Me Jean-Baptiste Cesbron, l’avocat qui porte le fer contre le Catalan. Arrêt de traitement conventionnel, jeûnes secs, "des personnes se sont retrouvées dans des situations bien plus préoccupantes que celles qui les ont amenées à consulter Thierry Casasnovas, c’est le danger de ces gourous 2.0 assène l’avocat. Je pense à des retards de diagnostics quand il dit que les mammographies sont à l’origine du cancer du sein ; je pense à la dépression qui serait due à “un manque de pression” du cerveau, il faudrait faire le principe de la chauve-souris pour que le sang descende et il vend une machine pour ça... Je pense au diabète où il préconise des jus de fruits...Il n’a aucune compétence médicale et il est dangereux".

Est-ce qu’il est plus gourou que Macron ?

Pour beaucoup de ses thuriféraires, à l’instar de cette Gardoise, il faut pourtant relativiser : "il y a à boire et à manger dans ce qu’il dit, je fais le tri et les jus je ne m’en passe plus". Tout cela pourrait prêter à sourire, mais avec des gens malades, en grande difficulté psychologique, isolés socialement et en recherche d’écoute, "il se pose en arbitre de la vie et de la douleur des gens qui viennent l’écouter, il dit “je suis la seule solution”, sinon vous serez sanctionné par votre corps" déplore Me Cesbron.

"C’est quelqu’un de très intelligent et oui ça marche, des personnes se sont guéries. Et est-ce qu’il est plus gourou que Macron ?" soutient mordicus cette Héraultaise, rare supportrice à accepter de témoigner. La partie judiciaire s’annonce longue et serrée. S’il y a eu 600 signalements contre lui, le chiffre des plaintes, confidentiel, se compterait sur les bouts des doigts. "Les gens ont peur ou honte et il faut du temps pour en sortir et se décider à déposer plainte" rappelle-t-on à la Miviludes, l’observatoire des sectes. Thierry Casasnovas, lui, a pu répondre qu’il n’a jamais rencontré ceux qui le dénoncent... C’est un univers virtuel, chacun est libre d’appuyer sur le bouton pour stopper les vidéos" rappelle un observateur..

"Qu'on me fiche la paix, je ne suis plus rien"

Thierry Casasnovas a décliné notre demande d'interview. Mais il nous a livré ses arguments par mail. Voici sa réponse.

J'ai décidé de mettre un terme à ma vie publique, suis en train de démissionner de toutes mes fonctions car la pression de vos collègues parisiens ( pas que...) ont eu raison de ma passion. Si le but est de me pousser au suicide, c'est bien joué, sinon qu'on me fiche la paix, je ne suis plus rien. Avez-vous déjà vécu pour vous même le déchaînement de la meute médiatique avec procès d'intentions, règlements de comptes, informations fausses mélangées à du vrai et surtout intrusion totale dans ma vie privée ? Avez-vous déjà vécu du harcèlement quotidien pendant des mois et voir ensuite que l'on donne la parole aux mêmes personnes qui vous harcèlent ?

l'esprit médical règne sur le monde

Des petits geeks qui pour tromper leur ennui se constituent en groupe de combat virtuel pour la vertu ? Leur vertu bien sûr... Je ne vous le souhaite pas. J'ai une compagne, un enfant, des parents âgés, j'ai promis de les préserver et c'est pourquoi j'ai tout arrêté. En conséquence, je me suis engagé auprès de mes proches à désormais refuser strictement toute interview. Essayez de prouver que recommander de mieux manger, se reposer, jeûner de manière modérée et adaptée à chacun, faire une activité physique adaptée, s'exposer au froid de manière individualisée, cultiver la paix et le pardon constitue une mise en danger de la vie d'autrui.

Ils ont intérêt à me faire passer pour un illuminé

Alors comme c'est impossible et que l'esprit médical règne sur le monde on s'en prend à moi, mon histoire, ma personne. Je n'ai pas besoin de personnes qui me défendent, ce n'est pas moi qui doit être jugé et certainement pas par les journalistes. Je partage des informations générales sur la santé, libre à chacun d'en faire ce qu'il en veut. Le fait que le débat porte toujours sur ma personne et sur des faits supposés de ma vie montre le vide argumentaire de celles et ceux qui ont intérêt à me faire passer pour un illuminé au mieux et une ordure au pire.

L'EXPERT - Éric Bérot, chef de l'ORCVP

"Ces gens surfent sur la peur"

Vous êtes le patron de l'Office central pour la répression des violences aux personnes (ORCVP), qui chapeaute la supervision des dérives sectaires. Quelle est votre analyse actuelle ?

Nous sommes sur une forte progression surtout dans les signalements liés au bien-être, à la santé, au développement personnel, les nouveaux gourous sont naturopathes, coaches de vie, crudivoristes... Ils représentent 40 % des signalements. Avec les réseaux sociaux, ils peuvent toucher beaucoup plus de monde et ils ont compris qu'ils ont intérêt à mutualiser leur public pour faire plus d'audience. Mais tout n'est pas dérive sectaire, mais on voit ces dossiers augmenter, il y a quelques années, il n'y avait pas ce type de dossier. Nous ne sommes plus à l'époque où les sectes c'était le Mandarom ou Moon. Nous estimons à 500 le nombre de groupes sectaires qui touchent 340000 personnes.

La pandémie a eu un rôle d'accélérateur...

Le Covid ça a été du pain béni. Il y a une pandémie, il y a un climat de peur, ces gens surfent sur la peur, ils se servent des débats des scientifiques qui ont pu dire tout et son contraire et ils ont beau jeu de dire "je vais vous protéger", ou la maladie n'existe pas etc. Le mécanisme est toujours le même : au départ il y a de la flatterie, "la maladie n'existe pas, les solutions sont en vous" et pour les gens fragiles ou dans des situations difficiles, le discours peut séduire. Il y a ensuite la culpabilisation : si vous n'avez pas de résultat, c'est que vous n'avez pas fait assez de stage ou autre, vous n'avez pas été assez dans la doctrine.

Quels sont les profils ?

Tous les profils sont touchés : des avocats, des commerciaux, des chefs d'entreprise... On note une part plus importante de femmes plus sensibles aux thématiques de santé et les départements ruraux qui sont plus touchés. C'est lié à la désertification médicale et au fait que c'est plus facile pour se retirer du monde et vivre en huis clos.

Les complotistes ont aussi leurs gourous qui relaient les discours pro Trump et anti pédosatanistes de QAnon : quels sont les risques ?

Le risque c'est de passer des mots aux actes, du virtuel au réel. Comme aux Etats-Unis où un type a déboulé dans une pizzeria avec un fusil mitrailleur persuadé qu'il y avait des enfants cachés et attachés prêts à être livrés à la Maison Blanche... Cela aurait pu terminer en drame. Mais on ne peut travailler que sur le délictuel, les limites de la liberté d'expression : est-ce une incitation à la haine ? A la violence ? A la rébellion ? Dire que vous êtes un martien avec des pouvoirs extrasensoriels, vous pouvez !

Quelles sont les conséquences des dérives sectaires ?

Il y a souvent des dérives sexuelles où l'on voit des gens qui coupent les ponts avec leur famille, leurs proches, et qui dilapident leur héritage. Nous l'avons encore vu récemment avec une personne qui a tout dépensé pour du chamanisme et de la sorcellerie.

Le gouvernement et la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa s'est emparée du dossier...

Oui, il y a une nouvelle prise en compte de ces phénomènes. Mon service chapeaute la CAIMADES (cellule d'assistance et d'intervention en matière de dérives sectaires) et au niveau de la direction centrale de la police judiciaire, nous avons désormais 25 nouveaux référents au sein des directions zonales qui viennent d'être mis en place.

"Mon frère, je l'ai retrouvé pendu"

"Mon frère, je l’ai retrouvé pendu lors de cette belle soirée où je devais le rejoindre... C’est à cause de cette femme, ce gourou, elle lui a retourné le cerveau... Il faut dire que ça peut se passer en France, dire aussi que l’on pense que cela n’arrive qu’aux autres quand on voit des histoires comme ça à la télé...Hélas non". Dans sa résidence cossue à deux pas de la mer version côte d’Azur, Pauline (*), petite cinquantaine, accepte de revenir sur le tragique épisode du suicide de son frère. Ce dernier, comptable en dépression, était dévoué corps et âme à une pseudo thérapeute héraultaise sans diplôme qui, sous couvert de le soigner et de le former à la “somatothérapie” - méthode par le toucher - l’aurait enfoncé dans ses turpitudes. Les dérives sectaires, boostées par la pandémie, ont plus que jamais le vent en poupe et leur souffle fétide se nourrissant d’ésotérisme, complotisme ou d’alternatives médicales déviantes, balaye l’ex Languedoc-Roussillon.

Ce n’était plus mon frère qui parlait, comme si une sangsue l’avait dévoré de l’intérieur

Pauline s’exprime anonymement car l’enquête sur Simone C., la “gourelle” se poursuit, menée par la cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérives sectaires (CAIMADES) et les policiers montpelliérains. Mais les dégâts causés en une dizaine d’années, jusqu’à son arrestation en 2018, sont édifiants : une vingtaine de plaignants racontent tous le même scénario. De la thérapie individuelle suivie de stages collectifs à répétition, quasiment obligatoires, chaque week-end et aussi l’été, dans son gîte près de Lodève (Hérault). Parfois à Nantes, aussi, où l’“école” possède alors une antenne. "Le coût cumulé a pu atteindre 14 000 € par an" dévoile Me Jean-Baptiste Cesbron, avocat de plusieurs plaignants.

Le défunt, lui, avait vendu plusieurs biens pour s’en sortir. Simone C. est mise en examen pour escroquerie et abus de faiblesse ce qu’elle conteste (*). La gourelle, elle-même influencée par une voyante, est soupçonnée d’avoir ainsi construit et déconstruit les couples au sein de ses adeptes, fait en sorte qu’ils ne voient plus leur entourage et surtout que rien ne se décide sans elle...

(*) Son avocat précise que sa cliente n'est pas poursuivie pour "homicide involontaire" suite au décès de l'un de ses patients.

"Ils étaient persuadés que seule Simone pouvait gouverner leur existence" résume un proche de l’enquête. "Ça allait jusqu’au choix de la pizza qu’il devait manger ! soupire Pauline. Elle a même attiré mes deux neveux dans ses filets... Mon frère disait “Simone me dit si, Simone me dit ça”, c’est une machine infernale... Ce n’était plus mon frère qui parlait, comme si une sangsue l’avait dévoré de l’intérieur". Elle marque une pause et reprend son récit, forcément rempli d’émotion. "La dernière fois que je l’ai vu il m’a dit : “C’est une gourou ma sœur ! C’est comme une secte, je n’avais plus le temps de vous voir, ni mes amis, ni mes loisirs”. C’est une pro du business du cerveau". Son frère, 50 ans, avait arrêté son suivi et traitement psychiatrique. Il a ouvert les yeux sur l’emprise qu’il subissait, mais il ne s’en est pas remis.

(*) Par crainte de se couper de leurs proches ou de représailles, tous les témoins ont requis l'anonymat.

"Comment mon fils a pu mordre à l'hameçon ?"

Le fils de Christine (*) se retrouve embringué depuis une grosse année dans les délires célestes de la Déesse Na-Maat Osiris (Photo de gauche), gourelle “2.0” qui surfe sur les réseaux sociaux à coups de vidéo de près de 4 heures de palabres. On la voit faire apparaître de pseudos flammes dans une piscine, vendre babioles et autres “lampes de potentiel magique”, et traiter de “larves” ceux qui émettent des avis négatifs sur ses interminables séquences vidéos. Extravagante et inoffensive celle qui recrute principalement parmi la communauté Noire ? Pas tout à fait.

Vous mettez des mots sur l’incompréhensible

"Comment mon fils a pu mordre à l’hameçon ?" s’interroge Christine. Dans sa villa, située dans une commune languedocienne, elle laisse la question en suspens, le regard dirigé vers le piano et les partitions de Schubert qui lui offrent du réconfort. Cette femme élégante au verbe précis raconte comment du jour au lendemain, Patrick (*), une vingtaine d’années, qui suivait des études supérieures, a coupé tous les ponts. Après une ultime visite où il lui a reproché tous les maux du monde.

"La pandémie a favorisé son embrigadement, mais cela s’est passé juste avant analyse-t-elle. Il y avait des signes, il disait qu’il ne sentait pas bien, qu’il ne voulait plus qu’on l’appelle, il avait changé d’alimentation... Il n’était plus le même". Touchée au cœur, perdue, elle finit par comprendre quand un neveu l’aiguille sur l’Académie Raimbow et la grande Déesse mère céleste, "être cosmique" qui se ravit devant la caméra des offrandes de ses fans. Son fils a, un temps pour le moins, rejoint l’entourage proche de la gourelle. Cette dernière vivrait aujourd’hui vers Barcelone, dans un château. Patrick, lui, n’a pas renoué de lien. Même s’il a pu glisser à sa mère que là où il se trouve ce n’est pas plus une secte que "les religions monothéistes qui comptent des millions de croyants", elle garde espoir et compte sur un sursaut de sa progéniture.

"Sur le moment, c’est terrifiant d’apprendre qu’il est dans une secte, mais c’est un soulagement, car vous mettez des mots sur l’incompréhensible" analyse celle qui s’est fendue d’une lettre à Marlène Schiappa pour l’alerter de sa situation.

(*) Par crainte de se couper de leurs proches ou de représailles, tous les témoins ont requis l'anonymat.

"Ils m’ont dit que la guerre civile allait éclater"

"Nous avons constaté l’année dernière 100 % d’augmentation des signalements sur le complotisme"indique la Montpelliéraine Joséphine Cesbron, présidente nationale de l’Unadfi, l’association des victimes. Beaucoup rejoignent QAnon, mouvance conspirationniste d’extrême droite arrivée des États-Unis qui fait des émules par milliers via les réseaux sociaux.

Sur Facebook, des représentants régionaux distillent la bonne parole également sacralisée par le journal de 20 heures en ligne d’Antoine Cuttitta. Cet ancien conseiller commercial, basé dans le Var est passé de l’UMP et son idole Nicolas Sarkozy, aux gilets jaunes puis à QAnon, à Trump et aux allusions satanistes et anti-pédophile. Une menace lointaine, marginale et numérique ? Non, l’OCRVP est sur les dents et parle de possible dérive sectaire.

Antoine Cuttitta lors de son "journal de 20 h"(Youtube)

Dominique, héraultaise, en témoigne. Elle reçoit dans son appartement où la littérature tient une bonne place. Elle s’est plongée dans cet univers QAnon non pas par conviction, mais pour tenter de comprendre pourquoi deux membres de sa famille ont sombré depuis un an. "Il n’y a plus de discussions possible, cela prend des proportions terribles soupire-t-elle. Pour eux, tout le monde est naïf, ils sont persuadés d’être des patriotes et tant pis si ça passe par l’armée contre le pédo-satanisme". Elle décrit les profils pourtant intégrés de ces personnes CSP +, la tête sur les épaules, dont les discours ont commencé à varier voilà quelques mois, sur l’alimentation ou autre, avant que Trump arrive dans les discussions "par ci, par là" et devienne incontournable : "Ils disent qu’il est grotesque, mais que ce n’est que l’apparence et qu’il est là pour nous sauver".

Tout ce qui est officiel, c’est une fake news

Progressivement, le complotiste leur a gangrené le cerveau avec ce leitmotiv : le grand jour va arriver et il faut s’y préparer. "Ils m’ont dit d’acheter des couvertures et de l’eau, que la guerre civile allait éclater, à chaque fois ils donnent une date mais bien sûr rien ne se passe" poursuit le témoin. Pour ces anti-masque et anti “5G”, Emmanuel Macron ou le pape sont des pédosatanistes qui se nourrissent du sang des enfants. "Leur dernière lubie c’est que le vaccin donne le Covid. En fait, toute leur rhétorique est inversée : tout ce qui est officiel c’est une fake news".

Critiquer QAnon est crime de lèse-majesté et il y a aussi cette idée qui chemine à demi-mot : Trump ferait le point de liaison avec les extraterrestres venus aider pour sortir des ravages des élites pédosatanistes. "La cravate jaune de Trump, c’est qu’il est en lien avec les extraterrestres illustre l’Héraultaise. Mais ils se sentent investis d’une mission, ils veulent aider... C’est comme une secte, ils se retrouvent sur les réseaux sociaux, on ne demande pas d‘argent, mais les clics ça en génère".

Va te faire encadrer, on avait raison !

Ils ne ratent pour rien au monde le fameux 20heures d’Antoine Cuttitta et ses “infos de patriote du monde”, viré, mercredi 19mai, pour la 9e fois de You Tube selon ses dires recueillis sur le réseau alternatif qui l’héberge désormais. Il y a trois jours, revendiquant 45 000 abonnés, il a remis encore en doute l’élection de Biden, relayé un compte affirmant que 94 % des morts Covid ont été comptés en trop, promis l’arrivée du grand jour - "on y est" - et lancé, avec l’accent méridional : "Conspirationniste ? Va te faire encadrer, on avait raison !".

Dominique, elle, rêve de recoller les morceaux d’une famille qui s’éparpille mais elle s’inquiète : "L’affaire de l’enlèvement de Mila, c’est ce qu’ils sont, j’ai retrouvé les mêmes ressorts". Que faire ? Les poursuites pénales sont compliquées. Il faudrait prouver l’incitation à la haine ou à la rébellion.

L'Aude, département sous surveillance

Le couple leader de la Nouvelle Terre de l’Aude, Sand et Jenaël, distille sa parole via You Tube, eux qui ont échangé avec des "non humains en provenance du futur et du passé" écrivent-ils dans leur biographie.

Face à l’explosion de ces gourous multiformes, les services de renseignement régionaux, police et gendarmerie, sont sur le pied de guerre. Il y a urgence. Le ministère de l’Intérieur a demandé un tableau exhaustif de la situation avant fin juin, département par département. Et selon nos informations, dans le radar des autorités, émerge la “Nouvelle Terre de l’Aude” au discours gratiné.

Ce sont des personnes auxquelles nous faisons très attention et elles le savent

Du Christ cosmique de Bugarach qui annonçait la fin du monde, jusqu’à la forêt magique de Nébias où au milieu des elfes poussent de coûteux stages d’énergiologie et de sylvothérapie (on câline les arbres) et autre néochamanisme, ce département est un terrain fertile pour les illuminés. Avec un risque de dérive sectaire. Le couple leader de la Nouvelle Terre de l’Aude, Sand et Jenaël, distille sa parole via You Tube, eux qui ont échangé avec des "non humains en provenance du futur et du passé" écrivent-ils dans leur biographie. Ils mêlent les canons du genre : un discours ésotérique, truffé de mots scientifiques compliqués et néologismes, et, petit à petit, arrive le “coronacircus”, ou la capacité de chacun, par la foi, de se doter du don de guérison. Leur dernière logorrhée du 11 mai sur les bienfaits du fruit menstruel de la femme est édifiante. Tenez-vous bien : le Covid a été fabriqué pour prétexter une vaccination bloquant la progression de l’âme vers la “quatrième densité”. Avec, en conclusion, un proverbe de Maître Yoda... De quoi sourire ? Oui. Sauf, qu’un tiers-lieu voit le jour sur la commune de Rennes-les-Bains, une vieille bâtisse rénovée dans une forêt, où se réunissent les fidèles pour échanger sur ces questions. Ce qui n’est pas du tout interdit.

"Ce sont des personnes auxquelles nous faisons très attention et elles le savent, car il y a des enfants et des parents s’inquiètent" révèle un spécialiste du renseignement audois. La pandémie a donc bouleversé les comportements et certains cèdent aussi à la radicalisation politique.

DOSSIER RÉALISÉ PAR YANNICK PHILIPPONNAT AVEC LA RÉDACTION INTERNET DE MIDI LIBRE. PHOTOS MIDI LIBRE / MAXPPP / UNSPLASH.