1917-2017 : les 100 ans de la bataille d'Arras Le 9 avril 2017, Arras et Vimy vont célébrer les 100 ans d'une bataille historique de la première guerre mondiale.

Remonter le fil de la bataille en plongeant dans les abysses de la ville

Ce sont des centaines de témoignages de soldats anglais, écossais, canadiens, australiens ou encore néo-zélandais qui ont surgi des abîmes de la mémoire en même temps qu’ont été redécouvertes, en 1990, les carrières arrageoises sous lesquelles ils avaient vécu en attendant l’assaut du 9 avril 1917. Et si l’on se rend depuis 1950 aux grottes de Lascaux, pour savoir comment vivaient les hommes il y a quinze mille ans, on ne descend que depuis avril 2008 dans les abysses d’Arras pour comprendre comment s’est préparée, à 20 m sous terre, l’une des plus sanglantes, et pourtant méconnue, batailles de la Grande Guerre…

En haut, le mémorial de la carrière de Wellington, lieu de pélerinage pour les Néo-Zélandais, dont le plus célèbre (à droite) Peter Jackson, réalisateur du Seigneur des Anneaux. PHOTOS PASCAL BONNIERE

Creusé à partir du Xe siècle dans les entrailles de la cité, pour en extraire craie et pierres de construction, ce vaste gruyère long de quelque 20 km est donc investi fin 1916 par des tunneliers néo-zélandais, entreprenant d’y ériger une ville sous la ville. L’électricité est installée, l’eau courante fournie par des canalisations et l’on y dresse un hôpital de campagne, une chapelle, une antenne médicale, des cuisines, des latrines, des chambres… Les Britanniques envisagent de lancer, six mois plus tard, une gigantesque offensive de diversion, destinée à faciliter la rupture des lignes ennemies entre Soissons et Reims. Et à préparer une autre offensive, que l’on promet décisive, sur le Chemin des Dames.

Quelque 24 000 soldats campent donc là, dans le froid et l’humidité. Dans des quartiers qu’ils baptisent Glasgow, Liverpool ou Manchester, à l’instar des Néo-Zélandais ayant reproduit dans ce patchwork souterrain leurs Auckland, Nelson et Wellington.

Le 9 avril 1917, les soldats s'extirpent des souterrains d'Arras pour donner l'assaut contre les Allemands.

Le 9 avril 1917, à 5 h 30, heure anglaise, alors que le beffroi et les places ne sont plus que cendres, victimes d’un bombardement intensif destiné à annihiler toute riposte allemande, les soldats s’extirpent des souterrains et donnent l’assaut. Les combats sont âpres. Cent cinquante mille hommes tomberont. Les carrières arrageoises retomberont ensuite dans l’oubli. Excepté entre 1940 et 1945, où elles servent d’abris de fortune aux populations civiles. Il y a tant à panser et cicatriser en surface que l’on feint de ne pas replonger dans les abîmes d’un passé cruel et douloureux.

Remis au goût du jour en 1990

Et ce n’est qu’en 1990 que la curiosité de l’archéologue Alain Jacques permettra au site de ressortir de l’ombre, avant qu’il ne soit même projeté au grand jour médiatique à la grâce d’une expérience aussi originale qu’inutile : en 1996, deux spéléologues s’engouffrent deux mois durant, sans repères temporels, par une température de 11 °c et avec un taux d’humidité flirtant avec les 80 %, dans ce labyrinthe chargé d’histoire.

Germera ensuite dans l’esprit de quelques acteurs locaux l’idée de promouvoir Wellington en un haut lieu de mémoire de la Première Guerre mondiale. Un site historique unique et authentique, destiné à mettre plus en exergue la vie que la mort des soldats. Un extraordinaire lieu d’interprétation, avec bornes interactives, projections de films et de bandes-son, reconstitutions de scènes et un vaste mur sur lequel sont gravés les noms des régiments ayant pris part à la bataille. La Carrière Wellington accueille chaque année 70 000 visiteurs.

Les lieux de mémoires (1/3)

PHOTOS PASCAL BONNIERE

1. L’ANNEAU DE LA MÉMOIRE : En forme d’ellipse, l’Anneau de la mémoire est l’oeuvre de l’architecte Philippe Prost. Il réunit dans une fraternité posthume, gravés sur 500 plaques d’acier de 3 m de haut, rappelant le déluge d’obus, les noms de 579 606 soldats venus du monde entier tombés en 14-18 sur les champs de bataille du Nord - Pas-de-Calais

2. LE BEFFROI D'ARRAS : Arras n’aura jamais cessé d’être le meurtrier épicentre du conflit. Comme en témoigne le beffroi, réduit en poussière dès le 21 octobre 1914, victime des bombardements. Seul 5% du patrimoine bâti de la ville aura été épargné.

3. LA CARRIERE WELLINGTON : Rue Delétoile 62 000 Arras. Tél. : 03 21 51 26 95. contact@explorearras.com. Ouverte tous les jours de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h. Tarifs : 6,90€, tarif réduit : 3,20€.

4. NOTRE-DAME-DE-LORETTE : Au sommet de cette colline eurent lieu les combats les plus sanglants de la Grande Guerre. Sur quelque 13 hectares, 20 000 tombes, dont celles du général Barbot et des soldats musulmans et juifs de France, côtoient 23 000 soldats inconnus, dont les dépouilles sont rassemblées en sept ossuaires. En redescendant par Souchez, visitez Lens’ 14-18, le Centre d’Histoire Guerre et Paix, qui accueillera une exposition d’Yves Le Maner.

Arras, épicentre d'un conflit meurtrier

Enlisée dans la boue et dans le sang déversé depuis l’hiver à Verdun, puis durant l’été dans la Somme, la guerre est, fin 1916, au point mort. Dans tous les sens du terme. Car si l’on range ces deux batailles au chapitre des victoires, à quel prix est-ce ? À Verdun, la France a perdu 500 000 hommes (tués, blessés et disparus). La Somme a, elle, fait 498 000 victimes dans les rangs britanniques, 440 000 chez les Français. Pour pas grand-chose finalement : le bilan de 1916 est aussi maigre que celui de 1915 et des sanglantes premières batailles d’Artois (150 000 morts). Le front est figé, les soldats épuisés.

Le commandement allié – Joffre, puis Nivelle, pour les Français, Haig pour les Britanniques – planifie alors une offensive surprise. Elle aura lieu en avril 1917 sur le Chemin des Dames. Mais des divisions anglaises, canadiennes, australiennes, écossaises ou encore terre-neuviennes (quarante nationalités au total combattront en Artois) feront auparavant diversion dans l’Arrageois.

Images d'archives de la terrible bataille d'Arras.

Ainsi, des tunneliers néo-zélandais ont-ils entrepris de creuser un vaste réseau souterrain dans les entrailles d’Arras, alors ville caserne. Pour y dresser chambres, hôpitaux, chapelles, latrines, cuisines… Le but étant d’y abriter 24 000 soldats, dans des quartiers baptisés Wellington, Auckland ou Glasgow, desquels ils surgiront, au terme d’une semaine d’un intensif bombardement des lignes ennemies. L’assaut est donné le 9 avril. De la crête de Vimy, dont les Canadiens s’emparent, jusqu’à Bullecourt, où ce sont les Australiens qui s’illustrent.

Quand le conflit s'enlise

On pense un moment que le bassin minier, dont les Allemands exploitent depuis 1914 les richesses industrielles, sera reconquis. Mais on bute sur la défense ennemie, prolongée jusqu’à la ligne Hindenburg, derrière laquelle les adversaires se sont solidement retranchés (après le retrait Alberich). Et au Chemin des Dames, l’offensive française a échoué. Le conflit s’enlise à nouveau.

Reconstitution de la bataille d'Arras.

La bataille d’Arras a fait 150 000 victimes côté alliés, 120 000 en face. Si elle n’occupe guère plus d’une demi-page dans les manuels scolaires français, si tant est qu’elle y soit mentionnée, elle est au moins aussi symbolique que celle de la Somme (le Verdun des Britanniques) dans l’esprit des Anglais, Irlandais, Écossais, Australiens, Néo-Zélandais… Et surtout des Canadiens, pour lesquels la prise de Vimy symbolise la naissance de leur nation en tant que telle.

LES LIEUX DE MEMOIRE (2/3)

PHOTOS LA VOIX

5. LES ZIVY CRATER ET LICHFILELD CRATER DE THÉLUS : À la veille de l’offensive d’avril 1917, c’est dans un paysage de désolation que progressent les troupes canadiennes. Les hommes s’enfoncent ainsi dans des trous béants, stigmates du déluge d’obus qui s’est abattu. Deux de ces immenses cratères de mines serviront de lieux de sépultures pour les malheureux soldats canadiens qui n’atteindront pas le sommet.

6. LE DUD CORNER CEMETERY AND LOOS MEMORIAL : Le Mémorial de Loos (en-Gohelle), qui ceint le cimetière, comporte les noms de 20 000 soldats de l’armée impériale britannique victimes de la terrible bataille de Loos de septembre-octobre 1915. Parmi eux, John Kipling, fils unique de l’auteur du Livre de la Jungle, Rudyard Kipling. Lequel, ravagé par la tristesse, sera à l’origine de l’inscription ornant quasiment tous les cimetières britanniques : « Their name liveth for evermore ». Leur nom vivra à jamais.

7. LE MEMORIAL CANADIEN DE VIMY : C’est l’hommage aussi imposant que poignant rendu par le Canada à ses 66 000 soldats ayant combattu durant la Grande Guerre, et dont la bravoure a signé l’acte de naissance de la nation canadienne. « Vimy, the birth of a nation ». Le nouveau centre d’interprétation sera inauguré le 8 avril.

8. LE MONUMENT DES FRATERNISATIONS : Jouxtant le vaste cimetière français, où reposent 11 443 Poilus originaires de 110 communes du Pas-de-Calais, le monument commémore les épisodes de fraternisation entre les troupes françaises, britanniques et allemandes qui eurent lieu le long de la ligne de front durant la Grande Guerre, comme le décrit le caporal Louis Barthas dans ses Carnets.

BATAILLE DE Vimy, l'acte fondateur de la nation canadienne

Ils étaient 50 000 en 1936 à l’inauguration du monument, 20 000 au redévoilement du mémorial en 2007 pour le 90e anniversaire de la bataille (après une rénovation complète), en présence de la reine d’Angleterre. Ils seront tout autant le 9 avril pour le centenaire sur la crête de Vimy. Mais avec des conditions de sécurité encore plus drastiques (il a fallu s’inscrire sur Internet pour assister à la cérémonie). Des représentants de la famille royale d’Angleterre sont attendus, comme les plus hautes autorités canadiennes, mais aussi François Hollande et son Premier Ministre, Bernard Cazeneuve.

PHOTOS LUDOVIC MAILLARD

Pour comprendre l’engouement d’une nation pour cette bataille de Vimy, il faut se replacer dans le contexte de l’époque et mesurer à quel point la conquête de la crête de Vimy représenta un véritable exploit. De la fin 1914 à la fin 1916, toutes les troupes s’y sont essayé et s’y sont cassé les dents, parce que les renforts attendus à chaque offensive ne sont pas venus, parce que l’armée allemande était trop puissante. C’était compter sans les quatre divisions de l’armée canadienne, qui pour la première fois allaient combattre sous leur propre drapeau.

Plus de 3500 soldats canadiens morts à Vimy

Des mois de préparation en arrière de la ligne de front, une étude précise de la typographie, et des kilomètres de tunnels creusés pour les emmener au plus près de l’ennemi. Quand au petit matin du 9 avril, les premiers soldats s’élancent depuis le sous-sol arrageois, les Canadiens montent aussi au front. Dans la matinée du 10 avril, les Canadiens sont devenus maître de la cote 145. Mais à quel prix ? 3 598 soldats périrent sur le sol de Vimy dans cette bataille. Des vies furent perdues mais une nation indépendante est née au travers de ce qu’on qualifie encore au Canada d’acte fondateur.

En reconnaissance du sacrifice des Canadiens, la France offrit, en 1922, 100 hectares de terre. C’est là, sur la crête, que furent lancés les travaux du mémorial à l’été 1925. Parmi 160 projets, c’est l’oeuvre de Walter Allward qui fut choisie. Sur les pierres blanches ont été gravés les noms de 11 285 soldats de la Première Guerre mondiale disparus ou sans sépulture connue. Une image connue aujourd’hui de tous, au point de figurer sur les billets de 20 $ canadiens.

Le mémorial de Vimy dans la vie quotidienne des Canadiens.

Le mémorial de Vimy orne le billet de 20 dollars des Canadiens. On le retrouve également sur leur passeport. Mais pourquoi cette fascination ? Pour le comprendre, il faut faire un peu d’histoire… canadienne.

Chaque année, le mémorial canadien implanté sur la commune de Givenchy-en-Gohelle accueille près de 700 000 visiteurs qui viennent pour 25 % d’entre eux d’Angleterre. Suivant les années, entre 13 et 20 % de Canadiens se rendent à Vimy dont de nombreux jeunes grâce à la Fondation Vimy qui finance en partie le séjour. Des étudiants canadiens servent de guides sur le site. En cette année du Centenaire, on espère le double de visiteurs soit 1,4 million.

LES LIEUX DE MEMOIRE (3/3)

9. LE CARIBOU DE MONCHY-LE-PREUX : Erigé sur les ruines d’une fortification allemande, le monument rend hommage aux troupes terre-neuviennes du Newfoundland Regiment, qui s’étaient déjà illustrées à Galipoli en Turquie en 1915, et à Beaumont-Hamel, lors de la bataille de la Somme, en 1916, et qui paieront un lourd tribut pour défendre le village en avril 1917. Terre-Neuve ne comptait à l’époque que 250 000 âmes, et avait envoyé 6 000 de ses hommes en Europe.

PHOTOS LA VOIX

10. LE MUSÉE JEAN-ET-DENISE-LETAILLE DE BULLECOURT : Comme des milliers de Canadiens viennent rendre hommage à leurs ancêtres à Vimy, c’est à Bullecourt que des contingents d’Australiens se pressent chaque dimanche de l’Anzac Day, au pied du monument du Digger. Le musée Letaille, rassemblant les objets exhumés des champs (de bataille) par un couple d’agriculteurs, décrypte leur histoire.

11. LE NEW ZEALAND MEMORIAL DE GRÉVILLERS : Un mémorial qui commémore la mémoire de 450 soldats néo-zélandais, à côté duquel reposent 2 106 hommes dont la plupart sont « morts de maladie » (« died of disease »). Entre janvier 1918 et l’été 1919, l’épidémie de grippe espagnole se propage, favorisée par le mouvement des troupes. Elle fera trois fois plus de morts que la guerre elle-même.

PHOTO REPRO

12. L’AYETTE INDIAN AND CHINESE CEMETERY : Pas moins de 96 000 Chinois ont débarqué en Artois pendant la Grande Guerre, chargés par les Britanniques des tâches logistiques, souvent ingrates. L’Ayette Indian and Chinese Cimetery compte ainsi 80 tombes de manoeuvres indiens et de coolies chinois employés sur le front à l’entretien des tranchées.

  • TEXTES : Emmanuel Crépelle, Hubert Féret, Julien Lechevestrier et Marco Verriest
  • PHOTOS : Pascal Bonnière, Ludovic Maillard
Created By
Sébastien Noé
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