Le football amateur est-il toujours aussi amateur ? l'exemple de Marseille et ses environs

Edito

Les footballeurs courent-ils après le ballon rond ? Une liasse de billets ? La gloire ?

Avec plus de 2 millions de licenciés, le football est le sport le plus pratiqué en France. Normal, donc, qu'il attire autant de convoitises ! Neymar, Ronaldo, Messi... des noms qui font rêver la plupart des petits garçons. Il est légitime de se demander si c'est pour leur talent ou leur fortune. Mais l'un ne va pas sans l'autre, et le monde amateur l'a bien compris. Pour ressembler aux plus grandes stars, il va falloir travailler, et travailler dur. De quoi déchaîner les passions et les pressions, parfois même, jusqu'à ce que la pression écrase la passion.

Marseille, capitale européenne du sport 2017, mais surtout, capitale du foot depuis toujours, ne déroge pas à la règle. Entre amour du ballon et concurrence féroce, les frontières entre le foot amateur et professionnel n'ont jamais été aussi floues...

Alicia Devineau et Sara Gaujour

Comme des pros...

L’Olympique de Marseille mène le match. Il ne reste plus qu’une dizaine de minutes à tenir face à des adversaires bien motivés à conserver leur place dans le haut du classement. Il est tendu l’entraîneur au bord de la pelouse. Il fait les cent pas, le visage fermé, comme un lion en cage, frustré de ne pas pouvoir aller directement sur le terrain montrer à ses joueurs ce qu’ils doivent faire pour éviter l’égalisation. Pour compenser, il hurle à s’en écorcher la voix, les bras tendus vers les points stratégiques pour replacer sa défense, dès que l’équipe est mise en danger. Dans le public, on scande le nom de l’attaquant qui vient de faire son entrée, on l’encourage et commente chacune de ses actions. Dès qu’une faute n’est pas sifflée, les supporters s’insurgent, beaucoup plus nerveux en deuxième période. “Oh mais il fait quoi l’arbitre là ?! ” L’arbitre en question est assez jeune et est secondé par un autre arbitre, encore plus jeune. Ce dernier semble avoir 15 ou 16 ans mais a déjà tout d’un professionnel, avec son maillot noir et le drapeau de touche à la main. En fait, il a l’âge des joueurs qui dribblent, tirent et sprintent depuis plus d’une heure sous le soleil marseillais. Ces joueurs ce sont les U17 de Beaumont et ceux du centre de formation de l’OM.

Le football amateur menacé par la professionnalisation ?

L’ambiance qui règne lors de cette rencontre n’est pas sans rappeler celle que l’on trouve dans le monde professionnel. Un phénomène mimétique loin d’être spécifique à ce match et qui semble n’être que la partie visible d’un iceberg. En effet, s’il est vrai que l’esprit de compétition et l’engouement des proches n’est pas chose nouvelle, il semble que, depuis quelques années, la situation ait pris de l’ampleur, à tel point que certains parlent de disparition du football amateur. Pour Francis Casanova, journaliste à La Marseillaise “quand on regarde le foot, on est déçu à tous les niveaux ! On est en train d’enlever la passion du football amateur. Il n’y a plus d’esprit de clocher, plus de fidélité, plus les mêmes valeurs. Les logiques financières sont devenues de plus en plus importantes et bientôt on ira recruter les joueurs à la maternité !” Un constat pessimiste qui souligne les enjeux, de plus en plus pesants, qui gravitent autour du football amateur. À se demander s’il ne lui reste d’amateur que le nom.

Alicia Devineau et Sara Gaujour

Des recrutements précoces, normés, risqués

" Bientôt on ira recruter les joueurs à la maternité" Francis Casanova, journaliste sportif

À Marseille, le foot est le sport roi et ça se voit ! Des stades à chaque coin de rue, des boutiques de supporter de la gare St-Charles au Vélodrome et des maillots bleu ciel qui envahissent le Vieux-Port, le foot est partout... et tout le temps. Pour preuve, vendredi 11 novembre 2016, jour férié, les recruteurs de toute la Région Sud-Est, eux, ne chôment pas. Autour du terrain du stade Caujolle, à quelques centaines de mètres du Vélodrome, lors du tournoi U13 criterium organisé par l’ASPTT de Marseille, ils se fondent dans les gradins, parmi les spectateurs. Aucun bruit, aucun mot si ce n’est pour en murmurer à l’oreille de leurs collègues. En doudoune noire, il fallait les reconnaître ! Mais les habitués semblent les repérer au premier coup d’œil. Il faut dire qu’ils ont l’habitude de se rendre dans ce genre d’événements footballistiques. Les recruteurs de Montpellier, l’affirment “ ce tournoi est incontournable dans la région et ceux qui disent qu’il n’y a pas de niveau mentent ! C’est vrai qu’ils sont très jeunes, cela engage notre responsabilité car on ne peut pas deviner l’évolution d’un petit de 13 ans”.

Tournoi organisé par l'ASPTT de Marseille, novembre 2016 (crédit photo Sara Gaujour)

Thomas Chiappe, l’entraîneur du Marignane Gignac FC n’ignore pas la présence des recruteurs, tout comme ses jeunes joueurs “les petits ont l’habitude d’être observés”. Ils le sont d’ailleurs de plus en plus tôt, et ce, partout en France puisque, selon l’élu délégué au sport dans la mairie de secteur des 1er et 7ème arrondissements de Marseille, Serge Taza, “à Nantes par exemple, il y a des recruteurs de toute l’Europe qui viennent observer les U13 et les U15”. Les recrutements précoces ne font donc bondir personne au plafond. Pourtant, bien que cela n’étonne ni les petits ni les grands, les législations sont claires : les clubs n’ont pas le droit de recruter un joueur avant ses 13 ans. À cet âge, ils ne peuvent, en effet, appartenir à un club situé à plus de 50 km de leur domicile. C’est la loi !

Entre fierté et inquiétude

Certains clubs trouvent pourtant des stratagèmes pour contourner la loi, en offrant, par exemple, du travail aux parents afin que leur déménagement permette au jeune joueur d’intégrer leurs structures. D’autant que c’est bien avant 13 ans que les enfants sont détectés. Vers 9 ou 10 ans, les observateurs repèrent déjà ceux qui seront peut-être les nouvelles pépites de demain. C’est le cas du petit Jonathan Pitou, 12 ans, dont le grand-père, bien que très fier, regrette certaines pressions qui peuvent, à la longue, s’imposer à la famille. “On est très fiers de lui, il a été approché par plusieurs clubs comme Saint-Etienne ou Nancy, il a aussi participé à une détection à Monaco... Il est content et nous aussi mais c’est vrai que pour la famille ça peut parfois être difficile d’avoir ces différents coups de fils, même le week-end surtout qu’il est jeune ! ”.

Pourtant, même jeunes, les joueurs semblent s’adapter à cette professionnalisation du football amateur. Pour certains, cela est parfois poussé à l’extrême. Le journaliste sportif, Francis Casanova, déplore “un pillage de joueurs qui se produit même entre petits clubs amateurs”. Un phénomène qui mène les jeunes footballeurs à se montrer de plus en plus individuels, très compétiteurs...Un peu trop même. C’est en tout cas ce que semble avoir pensé la Fédération Française de Football (FFF).

Alicia Devineau

Les parents, les problèmes

Championnats ou non, l’esprit de compétition existe toujours et les excès ne se trouvent pas forcément là où on les attend. Le constat est unanime : le problème ce ne sont pas les enfants sur le terrain mais les parents dans les gradins. Une observation que regrettent les dirigeants, les éducateurs et les arbitres. Jean-Luc Mingallon, président du GS Consolat à Marseille, est catégorique : “le problème c’est les parents ! Ils veulent trop en faire des pros, en tirer partie. Cela crée des tensions avec les entraîneurs mais surtout des tensions avec les petits. Ça se répercute directement sur eux ! Ils ont peur de décevoir et on leur enlève tout le plaisir. Une fois j’ai même dû virer un petit du club à cause de son père. Il ne faisait qu’hurler dans les gradins, il perturbait les matchs... C’était trop ! Je lui ai dit que son fils était sûrement trop bon pour être chez nous, qu’il ferait mieux de l’envoyer directement au Barça et qu’il trouverait les documents pour quitter mon club le lendemain sur mon bureau. Ça m’a vraiment fait de la peine pour le petit mais des fois c’est juste pas possible ”. Le dirigeant du club, nostalgique, regrette l’époque où, les minots dont il faisait partie cherchaient “des excuses pour ne pas faire le mur lors des coups francs”, l’époque où le foot était sans prise de tête, l’époque où l’on “laissait les petits s’exprimer sur le terrain ce qui donnait des générations de joueurs phénoménaux”.

Tournoi organisé par l'ASPTT de Marseille, novembre 2016 (crédit photo Alicia Devineau)

Avec une formation de plus en plus normée et des parents de plus en plus intrusifs, ce temps semble révolu.

“ Ce n’est plus le même football. Les parents ont des attentes et c’est sûrement pour ça que la Fédération a changé les règles des championnats”, Jean-Luc Mingallon, président du GS Consolat

Des attentes qui, selon le président de Consolat, sont en grande partie dues aux conditions parfois difficiles que connaissent les habitants des cités. S’il est vrai que, de manière générale, les parents sont particulièrement friands des situations où le fiston est approché par les recruteurs des grands clubs nationaux, pour certains d’entre eux, la fierté n’est pas le seul facteur car réussir dans le foot est aussi gage d’ascension sociale. “Les parents essaient de sortir de la crise avec un salaire de footballeur pro. Ça arrive beaucoup dans les cités à Marseille et ça se comprend. Si le gamin aime le ballon et qu’en plus il est bon, ils vont placer beaucoup d’espoir en lui. Si t’as la chance d’avoir un petit Nasri entre les mains, c’est comme si tu gagnais au loto. Les enfants, eux, ils s’ent foutent, mais il y a toujours derrière un entourage, des grands frères de quartier ou des pseudo-agents qui veulent dénicher le bon petit”.

Sara Gaujour

Il est temps de penser à un plan B

Entre le poids de l’entourage, le rêve de porter un jour les couleurs des plus grands clubs et les recrutements de plus en plus précoces, les jeunes footeux sont très vite plongés dans un univers semi-professionnel. Cette situation fait miroiter à beaucoup une carrière quasi évidente au sein du tant convoité monde pro. Un rêve partagé par la plupart des jeunes joueurs, réalisé par peu d’entre eux.

Pour éviter des désillusions trop violentes, de nombreuses structures mettent aujourd’hui l’accent sur l’importance de porter un regard réaliste sur la forte concurrence et les nombreux aléas qui peuvent faire ou défaire une carrière. Des initiatives qui ne sont pas pour déplaire à René Malleville, figure emblématique du football marseillais. Connu pour ses coups de gueules en tant que chroniqueur sur le site Le Phocéen et ses cheveux blancs comme le maillot olympien, ce supporter invétéré de l’OM, amoureux du foot et de Marseille suit également de très près l’évolution de ses petits-fils dans le monde du ballon rond. C’est avec le franc-parler qui le caractérise qu’il affirme : “maintenant, les centres de formation font attention au niveau scolaire, ils demandent les bulletins... C’est très bien ! Ça évite d’entendre des “la roue tourne va tourner” à la Ribery. Quand mon petit-fils est entré au Pôle Espoirs d’Aix-en-Provence, le discours du mec m’a beaucoup plu. Les familles et les petits étaient invités et il leur a dit “ Je m’en fous que vous sachiez faire 50 jongles sur la tête si la tête est vide et qu’à chaque fois j’entends ding, ding, ding”. Aujourd’hui le responsable c’est Denis Moutier. C’est un mec très compétent qui s’intéresse beaucoup à l’école et suit les notes des minots”.

Twitter, René Malleville

Sara Gaujour

Argent : pas tous logés à la même enseigne

Ce jour-là, dans le hall du Pôle Espoirs, c’est Noël avant l’heure. Alexandre Kerveillant, l’analyste vidéo du centre est en train d’installer et de bricoler une machine qui attire tous les curieux. “C’est quoi Alexandre ?” s’interrogent quelques joueurs. En claquettes, ils tentent de franchir le muret fait de blocs de mousse qu’Alexandre a voulu dresser tout autour de l’appareil, pour éviter qu’on ne l’approche. Mais aucun mur ne semble être infranchissable pour les petits ! “Si j’ai mis ça, c’est pour que vous ne passiez pas”, avertit Alexandre. “C’est une perche qui peut aller jusqu’à 7 mètres de haut et qui nous permet de filmer les matchs, les rencontres et de visionner les performances de chaque joueur par la suite”. Une prouesse technologique et un équipement à la pointe qui a un coût “ça coûte quand même 7000 euros”, précise l’analyste vidéo, l’air empressé de tester son nouveau bijou en conditions réelles. Une acquisition que le Pôle Espoirs peut se permettre, sous l’aile de la FFF mais qui souligne, l’importance de l’argent dans le football, qu’il soit professionnel ou amateur.

À Aix-en-Provence, l’entraîneur du Val St-André, Jean-Claude Faure, qui coache son équipe les mercredis et vendredis soirs et qui assiste aux matchs le dimanche, affirme “même si j’adore ce que je fais, il est clair que si je commençais à perdre de l’argent en allant entraîner mon équipe, je ne le ferais plus”.

Crédit photo cc pixabay

La question de l’argent dans le football amateur tend à changer ce sport, autrefois populaire. C’est sur cela que Jean-Luc Mingallon, le président du GS Consolat, s’indigne. “Avant, on disait que le tennis était un sport de riche mais maintenant le sport de riche c’est le foot ! On n’ouvre plus un club aussi facilement qu’avant. Il faut respecter de plus en plus de normes, que les éducateurs aient des diplômes... Il faut de l’argent !”.

Ce constat il l’observe aussi auprès de ses entraîneurs qui, tout comme Jean-Claude Faure, ne sont pas prêts à faire des concessions financières. “Aujourd’hui, avec la crise, ils ne peuvent plus justifier d’être absents de leur foyer s’ils ne rapportent pas d’argent au domicile. Il faut bien remplir le frigo”. Pas, ou plutôt, plus de place pour le bénévolat même dans le football amateur.

Alicia Devineau

Quand le foot pro s'immisce dans le foot amateur : différents niveaux, mêmes enjeux

Si les questions financières sont tabous dans le football professionnel, elles ne le sont pas moins dans le monde amateur. Tout le monde sait, plus ou moins, que l'argent domine et, même, que certains clubs amateurs en France n'existent qu'administrativement. Fausses licences et effectifs erronés permettent, en effet, d'obtenir des subventions sans aucune obligation de résultats lors des tournois. Pourtant, peu de personnes sont prêtes à en parler. Nous avons du faire face à cette réticence...

Lors de son passage sur Europe 1, Elise Lucet, journaliste à France 2, a soulevé l'ensemble des enjeux engendrés par ces logiques financières.

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Sara Gaujour

Deux clubs, deux histoires

Conserver la passion pour lutter contre les problèmes

L’ombre de l’argent plane donc de manière de plus en plus pesante sur le football amateur. Un élément qui semble découler directement des logiques financières déjà omniprésentes dans le monde professionnel. Recrutements précoces, systèmes de formation normés et lourdes pressions, la frontière entre le football professionnel et le football amateur se veut de plus en plus floue. À croire que le foot amateur n’existe plus que comme “vivier pour le foot pro” pour reprendre les mots de Francis Casanova, journaliste à la Marseillaise.

“Pour redorer l’image du foot amateur, il faudrait changer les mentalités mais il y a beaucoup trop d’argent en jeu !” Francis Casanova, journaliste sportif

Un combat qu’il considère perdu d’avance. Fort heureusement, loin de ces préoccupations “d’adultes”, l’innocence des plus jeunes constitue une forteresse intemporelle au sein de laquelle la passion du ballon rond reste reine.

Alicia Devineau et Sara Gaujour

A propos

"Le football amateur est-il toujours aussi amateur?" est une enquête menée par Alicia Devineau et Sara Gaujour, deux étudiantes de la promotion 2016-2017 du master 2 Métiers du Journalisme et Enjeux internationaux délivré par Sciences Po Aix et l'EJCAM (école de journalisme et communication d'Aix-Marseille). Ce web documentaire entre dans le cadre de l'unité d'enseignement "Ecrire pour le web" assuré par Linda Be Diaf.

L'équipe

  • Rédaction : Alicia Devineau et Sara Gaujour
  • Infographie : Alicia Devineau et Sara Gaujour
  • Crédit vidéo : Sara Gaujour, Europe 1
  • Montage : Sara Gaujour
  • Crédit photos : Alicia Devineau, Sara Gaujour, Ligue Méditerranée, GS Consolat, SC Cogolin, Creative commons

Remerciements

Nous tenons à remercier chaleureusement :

  • Les clubs qui nous ont ouvert leurs portes
  • La Ligue Méditerranée
  • Linda Be Diaf et Philippe Pujol qui ont respectivement assuré les cours "Ecrire pour le web" et "Enquête"

Credits:

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