Le mariage pour tous Mariés, militants ou opposants, tous s’accordent à le dire: la loi Taubira aura clivé comme rarement la société, sans avoir vraiment clos le chapitre.

Par Gaël Rivallain

Dans le cadre de la campagne présidentielle, le Courrier picard propose une série de 12 reportages proposant des états de lieux thématiques au cœur de la Picardie. Aujourd’hui, le mariage pour tous. Prochaine parution : le 28 mars sur la politique culturelle et sportive.

Sur leur livret de famille, le détail saute aux yeux. Incongru. Sous un qualificatif pré-imprimé, Claire est notée au crayon comme «époux ou père», tandis qu’Émeline figure en «épouse ou mère». À ce rappel curieux, le couple sourit. Car de leur mariage célébré le 25 octobre 2014 près d’Amiens, les deux femmes de 29 et 30 ans conservent bien autre chose. «Ce jour-là, on s’est donné avant tout une preuve d’amour», confient les mariées, sous le sceau de l’anonymat. Histoire de préserver leur bonheur en pleine construction. Depuis, elles ont justement investi dans un pavillon près d’Ailly-sur-Somme. Comme d’autres. Et sont devenues parents. Comme d’autres aussi. Du moins à leurs propres yeux.

Comme plusieurs centaines de couples de Picardes et Picards de même sexe, depuis le «mariage pour tous» promulgué en 2013, Claire et Émeline ont pu accéder au droit de s’unir autrement que par un simple Pacte civil de solidarité (Pacs). La loi Taubira a modifié le code civil, en remplaçant les mots «père et mère» par le terme «parents». Émeline pourra bientôt adopter devant le juge leur petite Anaé, que Claire a conçue par procréation médicalement assistée… en Belgique. Car pour l’instant, la PMA n’est pas encore accordée aux couples de femmes.

Manif pour tous à Chantilly le 2 février 2013

LA MANIF POUR TOUS

Le «mariage pour tous» restera comme la grande réforme de société, sinon la grande réforme tout court, du mandat de François Hollande, tant elle a clivé entre pro «mariage pour tous» et anti polarisés dans la «Manif pour tous». En Picardie, la révolte s’est soulevée dès le tout premier appel national à manifester, le 17 novembre 2012. Ce jour-là, on retiendra que Laon figurait dans les 10 villes du pays organisatrices d’une marche. Des mobilisations marquantes ont ensuite enchaîné. Comme ces 15 bus partis de la Somme en janvier 2013 pour Paris. Ou ces 2000 personnes concentrées 15 jours après à Chantilly sur une place Omer-Vallon, noire de monde comme jamais. Tractages, conférences, veilleurs réunis autour de bougies, et même cette banderole régulièrement entretenue dans un champ au bord de l’autoroute A1 (entre Senlis et Compiègne)… rien n’aura empêché la célébration d’unions inédites en France.

Jean-Baptiste et Cyril, les pionniers en Picardie

Dès 2013, les pionniers furent notamment Jean-Baptiste et Cyril, mariés à Saleux (à côté d’Amiens), dans une mairie aux élus pourtant hostiles. À Compiègne aussi, la municipalité s’est mis la pince sur le nez, le 6 juillet 2013, pour que Raymond et Daniel puissent se dire oui. Dans l’Oise encore, à Hermes, c’est un ancien maire, Laurent Pagny, qui pu sauter le pas, heureux: «J’ai longtemps présidé des mariages, dans cette salle, sans avoir le droit moi-même, de le faire».

En moyenne, les mariages de personnes de même sexe représentent depuis 2013 plus ou moins 4% de l’ensemble des mariages. À la mairie d’Amiens, 14 unions ont été enregistrées en 2016. À Beauvais, ce fut trois. Malgré des chiffres modestes, la loi Taubira aura aussi participé à désinhiber une vindicte homophobe. Des mots blessants pour l’essentiel. Les actes physiques (déclarés) restant plus rares. On se souvient en particulier de l’agression violente en 2015 à Amiens subie par la nageuse Mélanie Hénique. «Ce climat homophobe dans le pays est une forme de racisme insupportable», s’en était indignée alors la sportive.

«La loi a permis des débats. Parfois en bien au sein des familles. Parfois aussi pour générer des stigmatisations», regrette Michel Magniez, délégué régional SOS Homophobie. «On a entendu que nous menacions la civilisation. Après un pic en 2013, les propos et actes homophobes ont baissé. Sans doute certains opposants se sont-ils rendu compte qu’ils avaient eu tort»

«Pression sur les jeunes»

En France, même trois ans après, le débat ne semble toujours pas clos. Y compris à l’intérieur de chaque camp. Dans la région, l’extension de la gestation pour autrui (GPA) est revendiquée par l’association amiénoise Flash our true colors. Mais pas par SOS Homophobie Picardie. Dans le camp d’en face, à la Manif pour tous, on souhaite l’abrogation de la loi. «Abroger? Non. Hollande n’a pas compris que la société ne voulait pas se faire imposer de changements sociétaux sans dialogue d’abord. Mais aujourd’hui, elle a plus besoin de sérénité que de conflit», modère Jean Delignières, un associatif catholique parmi les plus actifs à Amiens en 2013. «Ceci dit, si la GPA doit revenir, je redescendrai dans la rue», dit-il. Comme si le feu couvait.

Panneau visible depuis l'autoroute A1, dans l'Oise

«Ce que je redoute surtout, c’est une possible arrivée au pouvoir de l’extrême-droite. Nous, nous sommes d’une génération qui a connu les violences physiques. Depuis le Mariage pour tous, la pression se fait sentir sur les jeunes», témoigne Philippe Jaillant, 56 ans. En octobre 2013, il s’est marié avec son compagnon, à Saint-Quentin. «La mairie était bondée. L’élu – d’opposition – avait préparé un long texte. Ce fut une belle fête», se souvient ce militant de la cause, toujours «étonné» que «le sujet reste si sensible, comme si l’on avait volé un droit».

«On a envie de penser qu’en 2017, le mariage pour tous est maintenant rentré dans les mœurs», commentent Claire et Émeline. Qui s’estiment «considérées comme tout le monde». Et convaincues plus que jamais «qu’il vaut mieux avoir deux parents aimants, que deux parents qui se tapent dessus. Chez nous, en tout cas, notre maison est remplie d’amour. Et ça, on ne voit pas bien ce que ça peut leur faire aux autres»

Manifestation en faveur du mariage pour tous à Paris. Photo FRED DOUCHET

Un millier d’élus ouvertement contre

Une pétition lancée par le collectif des «Maires pour l’enfance», appelant à l’abrogation de la loi, avait rassemblé à l’époque plus de 20000 signatures de maires et adjoints, dont 1000 environ en Picardie, à l’instar de Laurent Somon (LR), maire de Bernaville (Somme), Édouard Courtial (LR), maire d’Agnetz ou Philippe Marini (LR), maire de Compiègne (Oise) pour les plus connus. Mais aucun refus total d’union n’a été déploré en Picardie. Il faut dire que la sanction peut être lourde dans ce cas: jusqu’à 5 ans de prison et 75000 euros d’amende. Une seule condamnation a été prononcée jusqu’ici dans le pays. C’était en 2015, à l’encontre d’une maire-adjointe (PS) de Marseille, qui a écopé d’une peine de cinq mois de prison avec sursis. Les élus hostiles souhaitaient pouvoir faire jouer une clause de «liberté de conscience», comme s’y était d’ailleurs engagé François Hollande, avant d’y renoncer. Sollicités, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ont refusé à leur tour de reconnaître cette largesse au collectif des Maires de l’enfance. Qui a lancé une autre procédure, en attente de décision, devant la Cour européenne des droits de l’Homme.

CONTRE

Bruno de Chergé, «Manif pour tous» Oise

Bruno de Chergé, «Manif pour tous» Oise

« Cette loi a suscité un mouvement comme le pays n’en avait pas connu depuis longtemps. Nous réclamerons au prochain président l’abrogation de la loi car, ce type de mariage étant reconnu désormais, une dérive conduira inéluctablement vers l’ouverture à la PMA et à la GPA. Nous jugerons, et nous interpellerons pourquoi pas directement, les candidats aux législatives sur leur position quant à la famille, dont les fondamentaux ont été attaqués. Beaucoup pensaient que nous étions éteints. Mais en octobre, nous avons encore réussi à rassembler 200000 personnes à Paris. Dans l’Oise, un petit noyau associatif reste actif. Ce n’est pas parce que vous ne voyez rien, qu’il ne se passe rien. Nous lançons des mailings. Nous avons mené une campagne d’affichage avant Noël. Nous maintenons un bureau opérationnel, mobilisable le moment venu. Et croyez-moi, ses membres sont bouillants. »

POUR

Olivier Franqueville, Flash our true colors

Olivier Franqueville, Flash our true colors

« La loi nous a donné le droit à la filiation. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Nous sommes favorables à l’extension de la PMA et même de la GPA au vu de son existence très encadrée qui existe dans d’autres pays. On a vu la haine déferler dans la rue. Depuis, chez les opposants, quand certains ont changé d’avis, d’autres se sont radicalisés. À Compiègne, ville très catholique, les gens pensent toujours que l’homosexualité est une maladie et que l’on va guérir. Le maire a fait retirer (en novembre) des affiches d’une campagne publique de prévention contre le SIDA. Il reste difficile de se tenir la main dans la rue sans risquer l’insulte. Certains sont capables de tolérance, mais les gens restent bloqués contre le droit d’adoption aux homosexuels. Ailleurs, les esprits savent progresser. À Amiens, nous travaillons à l’organisation de la première marche des fiertés en Picardie, comme à Lille et Arras. Elle aura lieu le 26 mai 2018.»

Mariage, PMA, GPA… l’avis des candidats

François Fillon (LR) veut une réécriture de la loi Taubira, afin de supprimer (sans caractère rétroactif) la possibilité d’adoption plénière pour les couples de même sexe, en leur laissant l’adoption simple. Il entend renforcer les sanctions pénales sur «le recours ou la promotion de la gestation pour autrui (GPA)». Quant à la procréation médicalement assistée (PMA), elle doit rester interdite aux couples de femmes et aux femmes seules.

Marine Le Pen (FN) se dit pour une réécriture de la loi, en remplaçant le mariage entre personnes homosexuelles, par un «PACS amélioré».

Emmanuel Macron (EM!) veut «défendre le mariage pour tous». Et se dit favorable, «à titre personnel», à l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. François Hollande s’y était engagé en 2012, avant de renoncer face à la rue. Le candidat se déclare hostile à la GPA, mais favorable à la transcription dans l’état-civil des enfants nés par GPA à l’étranger, en respect «d‘une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme».

Benoît Hamon (PS) ouvrira la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. Mais se déclare contre la GPA.

Jean-Luc Mélenchon se dit également pour l’extension de la PMA aux couples de femmes. Mais se montre hostile à la GPA.

Report Abuse

If you feel that this video content violates the Adobe Terms of Use, you may report this content by filling out this quick form.

To report a Copyright Violation, please follow Section 17 in the Terms of Use.