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"Pour les UItras ce n’est pas un jeu, c’est leur vie" Rencontre avec Bérangère Ginhoux, sociologue spécialiste des supporters.

Alors que le Musée des Verts vient de dédier une exposition à ses supporters, ces derniers sont interdits de déplacement à Lyon, pour le derby de ce vendredi. Les sanctions se multiplient, l'incompréhension demeure et le dialogue avec les instances du football français semble rompu. Rencontre avec Bérangère Ginhoux, sociologue spécialiste du supporterisme et du mouvement ultra. Elle a notamment travaillé sur ce sujet, de 2007 à 2013, pour une thèse sur les ultras stéphanois.

Qui sont les supporters ultras ?

Les groupes de supporters ultras sont composés d’un public socialement hétérogène. Il regroupe un public jeune, plutôt masculin, composé essentiellement d’étudiants ou de personnes qui travaillent. Les plus actifs dans les groupes ultras ont généralement entre 15 et 35 ans.

Combien sont-ils environ dans les groupes de supporters stéphanois ?

C’est difficile à dire mais en comptant les membres actifs et sympathisants, il y a environ 1 000 Magic Fans et 800 Green Angels. Ça rassemble énormément de générations. A Saint-Étienne il y a un engagement très particulier. Les deux villes où il y a cet engouement c’est Marseille et Saint-Étienne. Le passé est encore très présent dans ces deux villes et la passion du club est un héritage familial.

"Un tifo, c’est très long à préparer. Ça peut prendre des mois avec jusqu’à une vingtaine de personnes qui travaillent dessus par jour."
/ Photo Philippe Vacher

Pouvez-vous nous décrire le fonctionnement d’un groupe ultra ?

Le groupe ultra fonctionne dans la majorité des cas sur un statut associatif. Tous les groupes fonctionnent avec des responsables pour les différentes activités du groupe, dont les plus importantes sont les déplacements et les animations. Comme dans d’autres activités bénévoles, c’est un sacrifice important de sa vie sociale et de la vie de famille. Ils sont mobilisés tous les week-ends. Comme pour d’autres passions, ça a un coût financier, moral et social. Les résultats jouent sur leur moral mais ce qui tient les ultras c’est ce groupe d’amis, l’ambiance. Les Green Angels parlent même de famille.

Un tifo, par exemple, combien de temps cela demande-t-il ?

Un tifo, c’est très long. Selon la complexité du tifo, ça peut prendre des mois avec plusieurs personnes qui y travaillent dessus tous les jours. Le dessin est d’abord validé par le bureau. Après l’ensemble des membres du groupe essaient de donner un coup de main. Il peut il y avoir jusqu’à une vingtaine de personnes qui travaillent dessus par jour. Mais comme dans toutes activités bénévoles, les plus actifs sont toujours un peu les mêmes. Tout est découpé, scotché à la main. L’installation le jour du match est aussi très longue. Et à Saint-Étienne, rien n’est financé par le club.

"Les groupes de supporters lyonnais sont plus dans une mouvance indépendante qu’ultra. Le groupe du virage sud a des liens évidents avec des mouvements politiques et notamment d’extrême droite."

Existe-t-il des différences entre les groupes ultras lyonnais et stéphanois ?

Saint-Étienne et Lyon sont des villes très différentes. Il n’y a pas le même profil économique. Dans les tribunes il y a aussi une différence. Les ultras lyonnais sont majoritairement de jeunes hommes mais ils ont cette particularité d’être plus politisés. Les groupes de supporters lyonnais sont plus dans une mouvance indépendante qu’ultra. Le groupe du virage sud a des liens évidents avec des mouvements politiques et notamment d’extrême droite.

Entre les deux villes, Saint-Etienne a un passé que Lyon n’a pas et n’aura jamais. L’ASSE est le premier club à avoir fait vibrer les supporters de la France entière au niveau européen. En 1976, les joueurs ont quand même défilé sur les Champs-Elysées alors qu’ils ont perdu. Ce passé est à la base de nombreuses choses pour le club et ses supporters. C’est pour cela que l’ASSE a quelque chose de particulier.

"Les supporters font un "bricolage identitaire" avec les grands symboles de leur ville. En fond il y a le prolétariat contre la bourgeoisie. Ce sont de grands traits mais au fond il y a encore ça."
Lors du dernier match face à Reims, avant le derby, au stade Geoffroy-Guichard. / Photo Philippe Vacher
"La tribune comme la ville est un territoire à défendre. Il y a quelque chose comme le patriotisme des villes."

Il y a des débordements et des codes comme ceux autour de la bâche du groupe qui restent incompris du grand public ?

Le supporterisme ultra est issu d’un mouvement italien très codé. Il a été importé à Marseille en 1984. C’est une culture particulière avec des codes pas toujours compris du grand public. Il y a l’importance de la tenue par exemple. L’écharpe du groupe est la bâche personnelle du supporter ultra. La bâche des groupes de supporter, cette banderole de plusieurs dizaine de mètres, symbolise le territoire que le groupe s’approprie dans le stade. La tribune comme la ville est un territoire à défendre. Il y a quelque chose comme le patriotisme des villes. Les ultras sont ancrés dans un monde avec une compétition inter-ultras. Ils rivalisent entre eux avec les chants, les tifos et les banderoles. Contrairement au hooliganisme, l’affrontement physique n’est pas la priorité.

"L’emblème du groupe ultra, c’est la bâche. Dans les codes ultras, un groupe qui se fait voler sa bâche arrête ses activités où il doit récupérer sa bâche ou répondre de manière égale."

Mais il y aussi des agressions et notamment le saccage d’un mariage qui n’était d’ailleurs pas le bon… Comment les supporters en arrivent là ?

C’est un mode de vie. Pour eux, ce n’est pas un jeu, c’est leur vie. Ce sont des excès qui dépassent le cadre d’un match. Quand on est ultra, on sait que l’on est engagé pas seulement le jour du match. On doit défendre son "matos" et son groupe tous les jours. Même si c’est différent, on peut faire un parallèle avec les groupes de jeunes de certains quartiers qui ont des codes spécifiques et une zone à défendre.

Les Magic Fans et les Ultramarines de Bordeaux sont amis, ce qui est assez rare dans les stades français. Comment s’explique cette amitié ?

L’amitié entre les Ultramarines et les Magic Fans est particulière. La plupart des amitiés se fait avec des groupes étrangers. Cela vient du fait que c’est la compétition entre les groupes ultras qui prime. Mais ces amitiés entre groupes ultras sont liés à des correspondances plus anciennes.

Les Ultramarines de Bordeaux et les Magic Fans de Saint-Étienne sont deux groupes amis. / Photo Yves Flammin

Les supporters stéphanois sont cette année encore interdits de déplacement. Qu’en pensez-vous ?

Le derby cristallise les tensions et énormément d’attention. Le derby dépasse le cadre du foot. Même ceux qui ne suivent pas le football regarderont le score. Mais un match de foot est d’abord un spectacle sportif. Et qui dit spectacle, dit public. Tout a été fait pour que le derby soit un spectacle sportif. C’est un peu dommage de priver le public d’aller au match alors qu’il est au cœur de ce spectacle sportif. Il y a une espèce de contradiction.

Frédéric Paquet a dénoncé l'interdiction de déplacement des supporters stéphanois à Lyon. Voir lien ci-dessous. / Photo Frédéric Chambert

Les instances du football français semblent vouloir s’inspirer de ce qui a été fait dans les stades anglais pour exclure les hooligans. Cela pourrait-il être possible en France ?

Le contexte n’est pas le même. Il ne faut pas confondre le hooliganisme anglais et le mouvement ultra. Il y a des écarts condamnables mais ça n’a jamais atteint les excès des Anglais et du hooliganisme pour qui la priorité c’est la violence. Dans les groupes ultras, la majorité sont des gens qui n’aiment pas la violence.

Le dialogue entre les instances du foot et les supporters semble rompu. Un apaisement vous semble-t-il tout de même possible ?

Il faut légiférer mais les ultras et les pouvoirs publics ne partagent pas du tout les mêmes codes. En France, malgré de nombreuses initiatives, il y a encore un manque de dialogue entre les instances du football et les supporters. Les gens s’affrontent plus qu’ils ne s’écoutent.

Sur la question des fumigènes, pourquoi ne pas faire la différence entre le fumigène support d’animation et les fumigènes utilisés comme projectiles ? Ce serait un grand pas en avant. Il y a des solutions.

Propos recueillis par Clément Goutelle

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