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La Tour Eiffel, un monument (presque) lorrain Minerai lorrain, acier sorti des hauts fourneaux de la région... Le plus célèbre monument du monde a ses quatre pieds à Paris mais ses origines sont bien plus proches de nous.

Jusqu'au 7 janvier 2019, le musée de l'histoire du fer de Jarville accueille la Tour Eiffel... ou presque ! Une exposition historique revient sur les origines de la Dame de fer. Pas sa construction qui a duré plus de deux ans, pas les plans et l'emplacement controversés mais, encore plus à la source, les matériaux qui ont fait le plus grand monument français. Car la Tour Eiffel est bien lorraine : le minerai dont est extrait le métal qui la compose vient de Ludres ; le fer de la Dame a été façonné à Neuves-Maisons.

Un savoir-faire symbolique d'une région qui était pionnière et que l'on redécouvre désormais grâce, notamment à cette exposition.

©SETE - collection Tour Eiffel

Une exposition "historique"

Tout part d’un morceau d’escalier. Un escalier, oui, mais pas n’importe lequel : celui de la Tour Eiffel. Entre le deuxième et le troisième étage, il était présent dans le monument parisien dès 1889. Remplacé par un escalier plus droit pour plus de sécurité, il est démonté en 1983.

A l’époque, on le tronçonne en 24 morceaux : une partie pour le Musée d’Orsay, une à La Villette et une à Jarville, au musée du fer, où l’élément de 10 mètres et 1,3 tonnes est toujours exposé. Les autres morceaux partent aux enchères et continuent à faire fantasmer les collectionneurs : en 2013, un ensemble de 19 marches a été vendu pour 212 500 euros.

L'escalier de la Tour Eiffel est arrivé au Musée de l'histoire du fer de Jarville en 1983.

Et si la Société d’Exploitation de la Tour Eiffel (SETE) a cédé cette pièce impressionnante à l’institution de Jarville, c’est bien qu’il y a une histoire entre les deux. En fait, c’est le couronnement de plusieurs dizaines d’années de collaboration, en particulier sur la question de la conservation des métaux, avec le Lam (laboratoire d’archéologie des métaux).

C’est la restauration de cet escalier et la volonté de remettre un coup de projecteur (en plus d’un coup de peinture) qui a conduit à cette exposition. Un an de préparation et trois mois de travaux pour remettre à neuf la pièce abîmée par le temps et la météo.

Redressage des garde-corps, remplacement des éléments rongés par la corrosion ont été réalisés par des entreprises locales avant d’appliquer une couche de la peinture dont la Société d’exploitation de la Tour Eiffel garde jalousement la recette. C’est cette peinture qui protège le monument contre la corrosion depuis plus d’un siècle.

"En 1900, le meilleur moyen de conserver le métal, c’est la peinture", explique Stéphane Dieu de la SETE qui prépare activement la prochaine campagne de rénovation de la Dame de Fer. Et dans l’exposition, on apprend notamment que les 19 couches successives ont donné au monument parisien des teintes rouge (en 1889), jaune dix ans plus tard avant quelques autres expériences pour arriver au « brun Tour Eiffel » en vigueur depuis 1968.

La dernière campagne de peinture de la Tour Eiffel, en 2009. Photo : Christian Bamale (SETE)
Des mines de Ludres aux aciéries de Pompey

Mais attention, dans l’exposition jarvilloise, on n’aborde pas uniquement le paraître. Car avant d’arriver à cette partie où on tombe sur les affiches de film, les boules à neige et toutes les représentations de la Tour Eiffel, il faut commencer par le commencement : la construction.

Photo A. MARCHI

Ici, tout rappelle que la Tour Eiffel a ses quatre pieds en Lorraine et même précisément en Meurthe-et-Moselle. Une mise au point nécessaire et qui arrive à une période où le passé sidérurgiste lorrain peut refaire surface. "Pendant longtemps, on a voulu oublier, détaille Odile Lassère, la directrice du musée. On n’a plus voulu voir cela, sans doute parce que les fermetures d’usines ont fait mal aux familles. Aujourd’hui, au bout de trente ans, on peut réinterroger le site de façon patrimoniale."

De façon humaine aussi. On voit presque les mineurs de Ludres travailler au travers des différents tableaux, des outils et morceaux de minerai. On suit les étapes de la transformation avec les ouvriers des aciéries de Pompey et on apprend ce qu’est le fer puddlé, utilisé dans la construction de la Tour Eiffel avant d’arriver à toute la partie pré-assemblage des longues parties métalliques.

De quoi comprendre que le célèbre monument parisien n’est pas fait que de métal mais aussi de chair, celle de tous ces ouvriers qui, dans des conditions difficiles ont tout donné pour que le monument parisien soit une réussite dans le temps imparti pour la construction.

Photos A MARCHI

Un laboratoire pour "sauver" les métaux anciens

Une « table d’opération », un soldat dont ne restent que la partie supérieure, un bras et une main. Pas d’urgence vitale pour autant, il s’agit d’une statue actuellement restaurée par le Lam.

Le quoi ? Le Laboratoire d’archéologie des métaux, vous n’en avez sans doute jamais entendu parler. Pourtant, sans eux, pas de restauration d’objets anciens, pas de nettoyage d’objets tout juste retrouvés.

Photo G.B.

Installée dans le domaine de Montaigu à Jarville, dans un bâtiment annexe au musée du fer, le petit atelier œuvre depuis plus de 60 ans. Créé en 1957, le « centre de recherche sur l’histoire de la sidérurgie » est en fait la suite logique de l’œuvre d’un homme, Edouard Salin.

Sans eux, pas de restauration d’objets anciens, pas de nettoyage d’objets tout juste retrouvés

Passionné d’archéologie, ce Meusien, s’intéresse à la structure des matériaux. D’abord dans sa collection personnelle, puis celle du Musée lorrain et de collections nationales. Une expertise qui se perpétue aujourd’hui avec notamment Michel Folzan, le responsable du LAM

"La majeure partie de notre travail est consacrée au métal mais on traite aussi le verre et la céramique", explique le spécialiste qui œuvre avec une petite équipe à deux missions : la préservation des objets faisant partie de collections de musées et le travail de nettoyage et de « stabilisation » des objets sortant de fouilles archéologiques.

A ce stade, vous vous dîtes : "OK mais quel rapport avec la Tour Eiffel ?"

Pour le savoir, petit retour en arrière… 29 juin 1983, une partie de l’escalier de la Tour Eiffel atterrit à Jarville et ce n’est pas un hasard. Le trait d’union ? Albert France-Lanord, co-fondateur du musée de l’histoire du fer avec Edouard Salin. Il a travaillé sur la question des métaux de la Tour Eiffel et avait monté une première exposition sur la Tour Eiffel dès 1980.

"Un partenariat de plus de 35 ans déjà" confirme-t-on à la société d’exploitation de la Tour Eiffel. Et un travail sur la conservation des métaux de la Dame de fer qui s’est poursuivi ces derniers mois avec la réhabilitation du fameux morceau d’escalier. "Nous avons fait des photos marche par marche pour faire un constat d’état, en notant les problèmes de corrosion structurels ou chimiques", détaille Michel Folzan. A l’arrivée, un cahier des charges avec des préconisations de traitement qui ont abouti à la remise à neuf du fameux escalier.

Photos E. LIVINEC (SETE)

Pourquoi la Lorraine ?

Gustave Eiffel a été chercher son fer en Lorraine. Normal et facile à l’époque. Mais il faut se replonger dans la deuxième moitié du XIXe siècle pour comprendre pourquoi le fer lorrain est une évidence.

Géographiquement, la région marque des points : minerai et infrastructures, tout y est sans doute plus facile qu’ailleurs.

Le filon de minerai de fer qui s’étend de Sion à la frontière du Luxembourg est à l’époque le deuxième plus grand du monde. Une situation qu’avaient déjà bien compris les (très) anciens. Les noms de communes se terminant en « y » (Chaligny, Millery entre autres…), cela vient tout simplement des Romains qui avaient déjà installé là leur petite industrie du fer il y a 2 500 ans.

Des mines plus faciles à exploiter

Certes, il y avait du minerai mais il y a aussi la facilité à l’exploiter. A flanc de coteau, les roches sont plus faciles à aborder et demandent moins d’infrastructures lourdes. Ici, pas besoin de creuser un trou béant pour arriver à ce qui intéresse les investisseurs de l’époque.

Si le minerai est là (conséquence de la décomposition animale ou végétale il y a 170 millions d’années, du temps où Nancy était sous un climat tropical), reste à le transporter pour pouvoir monter une industrie. C’est là qu’intervient l’autre facteur positif pour Nancy : les cours d’eau à proximité, qu’il s’agisse de la vallée de la Meurthe ou de celle de la Moselle. L’utilisation de voies navigables permet de transporter facilement la matière première de ce qui deviendra la Tour Eiffel tout comme la gare de Nancy construite en 1850, hors du centre-ville, mais qui sera vite rattrapée par l’urbanisation galopante de la cité.

Car quand toute une industrie se met en marche, c’est un paysage entier qui change, des villes qui se développent. Mises en service souvent entre 1850 et 1880, les mines de fer lorraines se développent rapidement et, à la veille de la Première Guerre mondiale, Nancy a rattrapé toutes les petites communes aux alentours. Le fer structure alors le mobilier urbain et les bâtiments, entraînant le développement d’autres pans de l’économie.

Dans les communes minières et dans celles où se situent les aciéries, c’est toute la cité qui se structure autour des maisons ouvrières et de contremaîtres comme à Pompey.

L'apogée entre les deux guerres mondiales

La période 1914-1918 stoppe cette expansion qui reprend quand même ensuite pour atteindre son apogée. Mais la crise des années 1930 touche durement le secteur qui s’enfonce et ne se relèvera pas après la Deuxième Guerre mondiale.

Certaines mines résisteront : Neuves-Maisons jusqu’en 1968, Maxéville Marbache et Saizerais qui fermera ses portes en 1982. Mais, modernisation, baisse des besoins et importations bon marché ont eu raison des mines lorraines dont il ne reste parfois que peu de choses aujourd’hui.

Des différences entre les mines

C’est la forte teneur en fer du minerai qui a permis à Ludres de devenir fournisseur de la Tour Eiffel car chaque mine a sa spécificité. A Neuves-Maisons par exemple, le minerai compte 30 à 40% de fer. Dans d’autres, le fer était plus calcaire. Autant d’éléments qui définissent ce que va devenir ensuite la matière première.

La mine de Ludres. Archives.

Au fond des mines de fer

La mine de Ludres, ouverte au début des années 1870, a été fermée en 1932, en plein cœur de la crise économique. Aujourd’hui, il ne reste que peu de traces et s’y aventurer serait dangereux. Mais, pour essayer de comprendre comment fonctionnaient ses grands ensembles, il reste un endroit : la Val de fer à Neuves-Maisons.

Après avoir été laissée à l’abandon à la suite de la fermeture en 1968, elle a retrouvé vie grâce à une association, l’APCI (agence du patrimoine et de la culture des industries néodomiennes). Près de 130 personnes qui entretiennent, accueillent le public, réalisent les nécessaires travaux.

Photos G.B.

Pour entrer, deux accessoires obligatoires (et pas forcément tendance) : le casque orange et la petite laine. Nécessaires quand on voit la hauteur de certaines galeries baisser brutalement et la température se stabiliser à 9°, été comme hiver. "Ce n’était jamais confortable pour les mineurs qui vivaient toujours une grande différence de température quand ils entraient et ressortaient de la mine, été comme hiver", explique mon guide du jour, Vincent Ferry, directeur de l’APCI.

Pas l'idée que je me faisais d'une mine

A la lumière électrique (évidemment absente lors de l’extraction du minerai au XIXe siècle), nous faisons tomber assez rapidement les idées reçues que je me faisais d’une mine. Pas de pioche, pas de passage étroit et tenu par de vieilles planches… Bref, on est loin de la mine d’or des films américains.

Car ici, on y va à l’explosif pour détacher le minerai de la roche. Mais là aussi, on est relativement loin de la première idée que je me fais : des bâtons de dynamite, deux fils et une sorte de manette qu’on abaisse, ça c’est plutôt pour les dessins animés. Pour le minerai de fer, après un travail d’ingénieur pour connaître le meilleur endroit où poser la charge, on creuse un trou dans la roche avec une chignole. C’est long, ça prend du temps et l’outil (sorte d’énorme vis avec une manivelle au bout) est vraiment lourd ! (Naturellement, la façon de faire sera modernisée au XXe siècle avec des outils électriques.)

Le salaire de la peur

Tout le monde s’éloigne et ne revient que lorsque la partie voulue s’est effondrée, en espérant que seul ce morceau de roche se détache évidemment. Il faut ensuite récupérer les blocs qui contiennent le minerai, les porter (et parfois ils sont très lourds) jusque dans les chariots et les sortir. Des chariots qui peuvent être des petits wagons sur une voie ferrée ou être tirés par des chevaux. Un travail extrêmement physique, en plus d’être dangereux, mais recherché : "Un mineur gagnait trente fois plus qu’un ouvrier agricole." Le salaire de la peur.

Plus d’un siècle plus tard, les galeries, entretenues et modernisées lors de leur exploitation sont larges (de quoi faire passer les chariots) et un peu plus hautes que ce que j’imaginais. Là aussi, le cliché du mineur qui se plie en deux pour passer dans une galerie est une simple image. Chaque jour, à la meilleure époque, 300 à 400 personnes entraient dans la mine.

Et le minerai, une fois sorti, que devient-il ? Il est trié selon sa teneur en fer et stocké avant de partir pour sa vraie transformation, celle qui se déroulera dans les aciéries.

Ils ont travaillé aux aciéries

Société des forges et laminoirs Fould-Dupont en 1882, Société des hauts-fourneaux, forges et aciéries de Pompey en 1898 puis Société nouvelle des aciéries de Pompey après 1968. Quel que soit le nom pris au fil des années, jusqu’à la fermeture en 1987, l’entreprise a marqué la vie des Pompéens qui y ont travaillé ainsi que de toute leur famille.

Trente ans après la fermeture, deux d’entre eux, Camille Simon et Bernard Barassi, racontent leurs souvenirs.

Comment êtes-vous entrés aux aciéries de Pompey ?

Camille Simon : "C’était en 1951, j’avais 14 ans. Un frère y avait déjà travaillé et mon père aussi. A l’époque, c’était fréquent. On y entrait pour un apprentissage de plusieurs années et on « visitait » les différents services de l’usine. Les plus costauds allaient évidemment dans les aciéries mais il y avait aussi le service entretien ou d’autres par exemple. Moi je travaillais aux fours."

Quel était le parcours du minerai de fer après son arrivée ?

Bernard Barassi : "Quand vous aviez quatre haut-fourneaux à Pompey, ils avaient tous une fonction différente.

Camille Simon : "Il y avait plusieurs étapes : d’abord le haut-fourneau puis un premier four.

"C’était comme une recette de cuisine."

C’était une conception qui transformait la fonte en acier. Ensuite, il y a eu une évolution dans les années 60. Il y a eu le four LD (qui a pris le pas sur les aciéries Thomas et Martin). Là, la transformation de la fonte en acier durait environ 20 minutes. Cela permettait soit de créer un acier pour un client soit d’alimenter l’aciérie électrique, là où je travaillais.

C’était comme une casserole avec des électrodes. A l’intérieur, on mettait de l’acier et on le faisait chauffer à l’aide de trois électrodes, trois grandes tiges. En haut, il y avait deux grosses pinces électriques, le courant arrivait de là. L’arc électrique chauffait la marmite qui réchauffait l’acier ou fondait la ferraille durant trois quarts d’heure à une heure. On coulait les aciers entre 1550 et 1630°. Après, on travaillait la nuance suivant la demande du client. Au total, la cuisson durait entre une heure trente et trois heures."

Bernard Barassi : "En fait, c’était comme une recette de cuisine. On ajoutait les ingrédients selon les demandes des clients.

Camille Simon : "On basculait ensuite le four. L’acier descendait dans une poche et tout cela allait dans des lingots de quatre tonnes et demi. Puis, ça partait au laminoir."

Bernard Barassi : "Les lingots étaient ensuite réchauffés pour être transformés et ramenés à des dimensions différentes. Des produits semi-finis qui étaient aussi aménagés, flammés, nettoyés."

Quelles étaient les forces des aciéries de Pompey ?

Bernard Barassi : "L’une des forces était le laboratoire d’essai qui était là pour analyser les besoins réels de la clientèle et réaliser des petits échantillons. C’était presque du sur-mesure, ce que d’autres entreprises n’étaient pas capables de faire.

L’autre force est d’avoir déposé autant de brevets. On peut parler par exemple des « Nuances de Pompey » (NDLR : compositions et traitements de métaux). Il y en avait au minimum 300. Nous avions une certaine clientèle, assez exigeante et Pompey répondait à cette exigence de qualité."

"C’était presque du sur-mesure, ce que d’autres entreprises n’étaient pas capables de faire."

Camille Simon : "Nos plus gros clients étaient Michelin, Citoën, Peugeot. On coulait des lingots environ deux ou trois fois par période de huit heures mais, parfois, ça pouvait durer plus longtemps. J’ai, par exemple, assisté à la toute première coulée pour le fil Michelin (NDLR : le manufacturier souhaitait intégrer un fin fil de métal dans ses pneus). Le directeur de Michelin était là et demandait des ajustements, le directeur de l’usine en demandait d’autres. Il fallait faire des analyses. Cela a duré 26 heures !"

Quelle était l’ambiance dans l’usine ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

Camille Simon : "On était à trois ou cinq mètres de la gamelle. A l’époque, on avait quand même avec des gants et des chaussures de sécurité. C’était difficile. Lors d’un temps chaud et orageux, on transpirait énormément. On perdait même du sel, on se déshydratait. Certains portaient aussi des tabliers en amiante. A l’époque, c’était la panacée.

"On était à trois ou cinq mètres de la gamelle. C’était difficile."

Bernard Barassi : Il y avait une date qui était importante dans les différents services, c’était le jour de la Saint-Eloi, le patron des sidérurgistes, début décembre. Certains organisaient des repas, d’autres fêtaient ça au restaurant.

Camille Simon : Quand on a fait la période des feux continus, un jour, la veille de Noel, on était de nuit. On a pris deux gros bidons, on a mis des plaques dessus et chacun avait apporté à manger. Pendant que la ferraille fondait (ça durait une heure, une heure et demi), on cassait la croûte. On a fait notre réveillon de Noël !"

Photos d'archives fournies par la mairie de Pompey.

Quel impact avait l’entreprise sur le quotidien des habitants de Pompey ?

Bernard Barassi : "Pompey s’est créé tout un patrimoine de logements pour avoir sur place les gens disponibles. Vous avez des cités ouvrières, des cités de contremaîtres. Et puis il y a eu aussi les économats (NDLR : magasin destiné aux employés) : l’organisation des fournitures, des produits réglementaires, d’habillement à travers la Ruche de Pompey. Il y avait tout un ensemble.

Camille Simon : C’était à proximité. Il y avait tout pour satisfaire les ouvriers. Mais il faut préciser qu’il n’y avait pas de grandes surfaces.

"Pompey, ce n’était pas que l’entreprise."

Bernard Barassi : Pompey, ce n’était pas que l’entreprise. Elle a créé son jardin d’enfants, l’école primaire, le dispensaire. C’était pour garder les gens à proximité et leur amener un certain confort dans leur mode de vie. L’école du centre permettait aux jeunes d’aller jusqu’au certificat d’études. Ensuite, l’entreprise recrutait pour son centre d’apprentissage en fonction des différents besoins (électricité, maçonnerie…). Tous les corps de métiers étaient enseignés. Le centre d’apprentissage formait des CAP en deux ou 3 ans selon les spécialités. Les professeurs étaient tirés du tas. Des gens qui avaient travaillé, étaient devenus contremaîtres et avaient plus d’affinités pour transmettre un savoir. Pour les filles, ils ont créé l’école ménagère pour donner quelques éléments de cuisine, de couture et de gestion.

Camille Simon Au départ, c’était du paternalisme. Je suppose quand même que ces patrons étaient sérieux et humains et cherchaient à ce que les gens puissent vivre et évoluer dans de bonnes conditions. Tout cela e ensuite été confié au comité d’entreprise qui a continué.

Bernard Barassi Il y a eu aussi tous les éléments de secteur sportif. Vous aviez dans l’entreprise un service d’entretien où finalement on avait une équipe de basket dont les employés avaient un emploi aménagé. Pareil pour les footballeurs. Les gars de l’US Pompey, tous les mercredis après-midi, ils allaient s’entraîner. On pourrait parler également des camps et colonies de vacances ou de l’aide au soldat que touchaient ceux qui partaient au service militaire.

Camille Simon Et il y avait aussi une harmonie !"

Photos A. SIMON

Que reste-t-il des mines et des aciéries aujourd’hui ?

La plaque sur les usines de Pompey est visible au pied de chaque pilier, côté entrée. ©SETE - collection Tour Eiffel.

La mine de Ludres a cessé son exploitation en 1932, les aciéries de Pompey ont fermé en 1987. Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé industriel lorrain ?

Au premier abord, on serait tenté de dire pas grand-chose ! De nombreuses mines de fer en Lorraine ont été simplement laissées à l’abandon après leur fermeture. A Ludres, à Boudonville ou ailleurs, il ne reste plus que des tas de pierre, parfois une entrée protégée par une vieille grille. Les aciéries de Pompey ont été complètement été rasées et ont laissé place au parc « Eiffel énergie », 140 hectares où plus d’une centaine d’entreprises diverses ont élu domicile.

Une volonté politique de faire disparaître les aciéries de la tête des gens

« C’est clair, il y a eu une volonté politique de faire disparaître les aciéries que ce soit physiquement ou de la tête des gens », indiquent différents connaisseurs du dossier. Au Musée de l'histoire du fer de Jarville, la directrice Odile Lassère explique ces décisions avec 30 ans de recul : « On a voulu oublier car cela faisait mal, les fermetures ont touché de nombreuses familles et toute la région. On n’a plus voulu voir le passé sidérurgiste. »

Alors, au final, a-t-on vraiment jeté les souvenirs et les restes physiques de cette époque ? Pour ce qui est des restes des aciéries de Pompey, quelques pièces ont bien été sauvegardées comme les sculptures des dernières coulées près de la piscine mais finalement, c’est la mémoire qui est la plus tenace. « Les habitants ont toujours ça en eux », témoignent en chœur Camille Soudier, adjoint chargé de la vie associative et Corinne Fournery, chargée de la mémoire collective. « Il y a toujours un lien : on connaît forcément quelqu’un qui a travaillé à l’usine. »

Les dernières coulées des aciéries de Pompey, désormais exposées. Photo G.B.

Une nouvelle génération a succédé à ces travailleurs du métal, l’heure de la fin du deuil industriel et du réveil de la mémoire. « Dire que la Lorraine a un réel patrimoine, c’est bien ! », résume Odile Lassère. A Pompey, les premières expositions ont été organisées en 2004 à l’initiative du groupe mémoire de la ville. Depuis se sont succédé nombre d’enfants devant les panneaux résumant la vie industrielle de l’époque. « On travaille de manière remarquable avec les enseignants qui évoquent le sujet avec les CM1 – CM2 en amont de la visite. »

Plus on avance dans le temps, plus le passé industriel est considéré comme du patrimoine

Une étape supplémentaire a été franchie l’an passé avec la création d’un grand spectacle racontant les aciéries : une cinquantaine de bénévoles et des représentations affichant « complet », preuve que le sujet intéresse et rassemble.

Aujourd’hui, le souvenir est donc ravivé. Plus on avance dans le temps, plus le passé industriel est considéré comme du patrimoine et plus il intéresse. Outre l’exposition au Musée du fer de Jarville, un sentier avec panneaux explicatifs est en cours d’implantation là où se tenaient les aciéries de Pompey. A Neuves-Maisons, les visites guidées se développent dans la mine (qui devrait bientôt s’ouvrir aux langues anglaise et allemande) et l'accumulateur Zublin sera réhabilité en un vrai lieu de mémoire.

Photos G.B.
Une réplique de la Tour Eiffel de 10 m de haut

Et alors que le métal lorrain de la Tour Eiffel sera bientôt protégé par une nouvelle couche de peinture, une réplique de 10 m de haut est en projet à l’entrée de Pompey pour 2020. De quoi relier définitivement le monument à la ville dont il est issu et souder la mémoire pour les prochaines générations.

Long format réalisé par Grégory BARBIER
Created By
Est Republicain
Appreciate

Credits:

Photos Meitzke, Est Républicain, archives mairie de Pompey

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