L'affaire Fualdès Le sang et la rumeur

Deux cents ans après l’assassinat du procureur Fualdès, l’exposition du musée Fenaille s’attache à révéler les ressorts d’une des plus célèbres affaires criminelles du XIXe siècle. La France et toute l’Europe vont suivre cet incroyable feuilleton judiciaire.

Dans une France usée par les guerres napoléoniennes, marquée par les bouleversements révolutionnaires, agitée par des complots et des conspirations, l’affaire Fualdès agit comme un révélateur. Elle annonce le mariage entre la presse écrite et les récits de justice, entre le crime et les récits populaires, entre l’encre et le sang. Au centre de l’histoire, une rumeur persistante constituera le terreau de toutes les affabulations.

Fualdès entraîné chez Bancal

L’affaire connaît un immense succès populaire. Les premières lithographies et de multiples estampes accompagnent l’imaginaire des lecteurs de notices publiées par dizaines. Des tableaux représentant les principaux accusés circulent à Toulouse, Lyon ou Bordeaux avant d’être dévoilés à Paris. En province, les représentations théâtrales de rue fleurissent. Les mémoires de Clarisse Manzon connaissent sept éditions en moins de deux mois. D’autres protagonistes comme Rose Pierret (ou un sosie) sont littéralement livrés aux regards des curieux dans un café parisien où une foule ininterrompue défilera pendant plusieurs jours. Bousquier, sauvé de la guillotine par ses aveux mensongers, sera engagé dans un cabinet de cire reproduisant la scène de l’assassinat « au naturel » afin de répondre aux questions des curieux. L’emballement populaire semble inédit. Il accompagne principalement la tenue du premier procès d’Albi avant de retomber dès la fin de l’année 1818.

L’affaire marquera durablement les esprits. Sa complainte sera fredonnée jusqu’à la fin du xixe siècle. « L’effroyable affaire » hantera l’imaginaire collectif et Rodez restera longtemps la ville où « on égorge les gens comme des cochons ».

Intérieur de la maison Bancal

LA DERNIÈRE VEILLÉE DE FUALDÈS

Jean Bernardin Fualdès, originaire de Mur-de-Barrez, fait figure de notable à Rodez. Ancien procureur impérial au criminel, bonapartiste, l’homme a occupé diverses activités de magistrature sous la Révolution et l’Empire. Ancien vénérable de la loge de Rodez, il s’est illustré en déjouant en 1814 une tentative d’insurrection ultraroyaliste, entreprise qui lui a valu certaines inimitiés dans la région.

Portrait de Fualdès

Le soir du 19 mars 1817, Fualdès est de bonne humeur. Plus tôt dans la journée, son ami Bastide Gramont est venu l’aider à négocier avec succès un effet de commerce de 2 000 francs. Ils ont regagné ensemble en fin d’après-midi sa maison, rue de Bonald, chargés chacun d’un sac de pièces d’argent. Fualdès allait enfin régler ses dettes les plus urgentes.

Maison Fualdès Rue Balestrière, illustration hors texte (détail) pour Histoire complète du procès de l’assassinat de M. Fualdès, taille-douce, Paris, Eymery, 1818.

Après le dîner du soir, ses amis Sasmayous et Bergounian passent la veillée chez lui comme ils en ont coutume. Un peu avant huit heures, Fualdès les informe qu’il doit sortir et se rend dans son bureau à l’étage pour prendre des affaires. Son domestique lui donne sa canne en jonc et son chapeau. Il remarque qu’il porte quelque chose sous son bras gauche formant une bosse sous sa lévite.

Les environs de la cathédrale de Rodez

À 8h30, Marie Chassan, boulangère, se rend chez M. Vayssettes rue des Hebdomadiers. Elle découvre sur son chemin une canne, celle de Fualdès, dans la rue du Terral, non loin de la rue des Hebdomadiers. En repartant vers les neuf heures, elle trouve un mouchoir blanc quadrillé de bleu dans la même rue. C’est celui d’Anne Benoit, une des locataires de la maison Vergnes où loge au rez-de-chaussée la famille Bancal.

Un crime effroyable

Le 20 mars 1817, au petit matin, un corps sans vie est repêché sur les berges de l’Aveyron, près du moulin des Besses, en contrebas de Rodez. L’individu à la jugulaire tranchée n’est pas un inconnu : il s’agit de Bernardin Fualdès.

Fortier, Vue de l’Aveyron (détail), illustration hors texte pour Histoire complète du procès de l’assassinat de M. Fualdès, instruit à Albi, taille-douce rehaussée d’aquarelle sur papier vergé, 20 x 25,2 cm, Paris, Eymery, 1818.

La nouvelle de sa mort gagne rapidement la cité et alimente les rumeurs. Les autorités cherchent à identifier rapidement des coupables. Contre toute attente, l’opinion pointe du doigt une maison de mauvaise réputation comme lieu du crime, la maison Bancal, rue des Hebdomadiers. Deux indices ont été découverts la veille à proximité : la canne de Fualdès et un mouchoir identifié comme le bâillon. L’habitation de deux étages, occupée par plusieurs locataires, offre au rez-de-chaussée le théâtre sordide de l’assassinat. Ses occupants, les Bancal, sont très rapidement suspectés avant d’être arrêtés.

Maison Bancal, illustration pour Le Sténographe parisien, ou Lettres écrites de Rodez et d’Alby sur le procès des assassins de M. Fualdès, taille-douce sur papier vergé, 21,8 x 13,9 cm, Paris, Pillet, 1818.

Autour de cette famille, la justice agrège des hommes de main indispensables à l’enlèvement de Fualdès et au transport de son corps. Un petit groupe composé d’un contrebandier, d’un coutelier, d’un portefaix et d’un ancien soldat fait l’affaire ; ils ont bu un verre le soir du drame dans les environs de la rue des Hebdomadiers. Les commanditaires sont cherchés dans l’entourage immédiat du magistrat : un agent de change, Jausion et son beau frère Bastide-Grammont, débiteur d’une hypothétique créance auprès de la victime. Tous sont accusés d’avoir tendu un guet-apens le soir du 19 mars.

Vue de Rodez depuis Layoule, tirage photographique annoté, vers 1900.

Un récit fantasmé

L’acte d’accusation du 12 juin 1817 scelle le destin des accusés et le récit des événements de la soirée. Il condense toutes les affabulations des multiples témoins et sera le socle des extrapolations futures.

Le document présente le crime comme une véritable épopée tragique. À la nuit tombée, des joueurs de vielle couvrent de leur musique l’enlèvement de la victime alors qu’elle se rend à un mystérieux rendez-vous. Bâillonné, Fualdès est conduit sous la menace dans la maison Bancal ; la victime est « étendue sur une table et égorgée avec un couteau de boucher » ; son sang est « reçu dans un baquet et donné à un cochon qui ne put le finir » ; le surplus est jeté.

Clarisse Manzon sauvée par Jausion

Le corps est « placé sur deux barres, enveloppé dans un drap et dans une couverture de laine, lié comme une balle de cuir ». Après le forfait, tel un cortège funèbre traversant la ville endormie, Fualdès est « porté vers les dix heures du soir dans la rivière d’Aveyron, par quatre individus, précédés d’un homme à haute taille, armé d’un fusil ».

Charles de Lasteyrie, Bastide conduisant le corps de M. Fualdès à l’Aveyron, lithographie sur papier vélin, 28,9 x 19,5 cm, Paris, 1817.

La scène de l’assassinat est le fruit de l’imagination des enfants Bancal, successivement enrichie au fur et à mesure des dépositions… jusqu’à l’ignominie. Le nombre des participants augmentera aussi au fil des différentes procédures. La petite cuisine encombrée de meubles accueillera jusqu’à 17 personnes, ajoutant ainsi à l’horreur l’invraisemblable d’un spectacle offert à des témoins qui n’avaient rien à faire dans ce lieu.

L’infame maison bancal

Que n’a-t-on pas dit et écrit sur « l’infâme maison Bancal » ? Qualifiée de bouge ou de lieu de prostitution, elle est présentée par l’accusation comme la maison du crime. Elle agrège tous les fantasmes liés à cette affaire et semble circonscrire dans un espace clos toutes les infamies. La rue des Hebdomadiers n’était pas le quartier mal famé si souvent décrié. Cette habitation modeste du XVIIIe siècle était une maison d’hebdomadiers, ces prêtres chargés d’un service hebdomadaire à la cathédrale voisine. Son propriétaire, le boucher Vergnes, en avait fait un immeuble de rapport abritant de nombreux locataires.

David Niépce, Relief de la maison Bancal à Rodez où fut assassiné Monsieur Fualdès, 1820, technique mixte, 33,5 x 29,3 x P. 52,5 cm, don Lois Craig Prokopoff, Rodez, musée Fenaille.

La famille Bancal occupait la cuisine du rez-de-chaussée et une chambre au deuxième étage. La découverte de la canne de Fualdès rue du Terral et du mouchoir perdu par Anne Benoit à proximité, va la désigner rapidement comme un lieu suspect dans une rue tout à fait honorable. Bergounian, un des amis de Fualdès présent lors de sa dernière veillée, occupait la maison voisine.

David Niépce, Relief de la maison Bancal à Rodez où fut assassiné Monsieur Fualdès, 1820, technique mixte, 33,5 x 29,3 x P. 52,5 cm, don Lois Craig Prokopoff, Rodez, musée Fenaille.

Tout au long du xixe siècle et jusqu’à la première moitié du xxe siècle, la maison Bancal était un de ces lieux à voir pour les personnes de passage à Rodez. Une curiosité plus ou moins malsaine comme l’évoque Maurice Barrès dans son ouvrage Le Voyage à Sparte. Au moment de l’affaire, les francs-maçons envisagent un temps de l’acheter pour la détruire et élever à sa place unmonument à la mémoire de Fualdès. Elle est finalement démolie en 1962 dans l’indifférence générale et bien des Ruthénois n’en connaissent plus l’emplacement exact.

La Dépêche du Midi, 2 décembre 1961

« Son aspect n’a pas dû changer depuis 1817, toujours la même maison à mine interlope, à escalier louche ; au surplus, nous ne poussâmes pas davantage nos explorations, et nous eûmes garde d’emporter, tels certains Anglais amateurs de souvenirs palpables, des éclats de bois arrachés au cabinet noir ou à la chambre rouge. » Compre-rendu de l’Automobile Club du Périgord, 1907.

Un crime lithographié

L’iconographie du crime a été longtemps l’apanage de petits feuillets, les occasionnels, vendus à la criée ou par des colporteurs à une clientèle populaire. Dans les villes, ils prennent le nom de canards dès le début du XIXe siècle avant de décliner progressivement, concurrencés par les rotatives de la presse à un sou. L’image stéréotypée est produite par l’utilisation de bois gravés, lourdement encrés. L’affaire Fualdès surgit au moment où l’on assiste aux premiers essais en France d’une nouvelle technique d’impression à plat : la lithographie. Par sa rapidité de mise en oeuvre et son relatif faible coût, elle offre un espace original de liberté ; une réactivité nouvelle face à l’actualité. Le procédé ne nécessite pas de faire appel à un artisan spécialisé pour reproduire un dessin à la différence de la taille-douce (gravure en creux sur une plaque de métal).

Jausion et Bastide lithographiés par G. Engelman

« On voit éclore par milliers des portraits de Bastide et de Jausion, on a dessiné la maison Bancal et le cortège nocturne ; les avocats et les trois cent quarante témoins se vendront bientôt sur les quais. Si cela continue, tout le département de l’Aveyron sera lithographié. » Journal des débats politiques et littéraires, Paris, 11 et 12 mai 1818.

Dès la fin du procès de Rodez, en septembre 1817, les premières images produites autour de l’affaire sont imprimées à Paris. Il s’agit d’un portrait de Clarisse Manzon et des principaux accusés. Les lithographies sont de Godefroy Engelmann, un des deux premiers introducteurs du procédé dans le pays. Très vite, les estampes se multiplient et les sujets se diversifient offrant avec un réalisme inédit les épisodes de l’effroyable nuit : Fualdès assassiné ou Le Convoi funèbre… Certaines images semblent rompre avec les normes morales de la bonne société et suscitent des interrogations, voire des réserves de la part des critiques : est-il sage de livrer au public de telles images ?

Fualdès assassiné

LE VISAGE DES ACCUSÉS

L’affaire Fualdès marque une rupture dans l’iconographie du crime. L’abondance des images produites est sans équivalent. Face à l’immense effroi qui parcourt le pays, les gravures vont rassasier la curiosité du public en offrant dans un premier temps le visage des accusés, leur physionomie, leur caractère intime. Chacun cherche à voir le visage des multiples personnages.

Le portrait est à la mode et se diffuse sur de multiples supports depuis la fin du XVIIIe siècle. L’idée d’associer un caractère à des traits physiques est alors très en vogue en ce début de XIXe siècle. Le regard porté sur ces visages dépasse la simple représentation galante. Le public curieux cherche à se confronter à de véritables portraits dessinés « d’après nature ». L’image offre cette rencontre, ce face-à-face avec le crime. Chacun peut ainsi décrypter ou rechercher les relations entre les traits des visages et l’atrocité des faits, voire questionner l’idée d’une éventuelle prédestination.

Bastide-Gramont

Bastide est un propriétaire terrien aisé qui vit à Gros près de Rodez, d’où il gère ses domaines agricoles. C’est l’ami intime de Fualdès. Il sera néanmoins désigné comme le chef du complot sans véritable raison. Bastide sera guillotiné à Albi en 1818.

Jausion

Issu d’un milieu aisé, Jausion exerce à Rodez l’activité lucrative d’agent de change. Comme Bastide dont il est le beau-frère, c’est un ami de Fualdès. Le lendemain du meurtre, il force le secrétaire de Fualdès. Accusé d’avoir volé de l’argent, Jausion subira le même sort que Bastide.

Clarisse Manzon

Clarisse Enjalran, épouse Manzon, est la fille du président de la cour prévôtale. A la suite de confidences faite à un officier (Clémendot), elle laisse entendre qu’elle était par hasard dans la cuisine des Bancal le soir du 19 mars. La justice compte sur son témoignage pour confondre les inculpés.

Billet anonyme adressé à Clarisse Manzon

Jean-Baptiste Collard

Collard ancien soldat du train des armées napoléoniennes en Espagne est originaire du nord de la France. Il vit en concubinage avec Anne Benoît et loge dans une chambre située à l’arrière de la maison Bancal. Bousquier le dénonce comme un des complices ayant aidé à transporter le corps de Fualdès. Il sera guillotiné à Albi.

Bach

Bach originaire du Sud Aveyron exerçait officiellement l’activité de roulier, en fait de contrebandier. Selon ses aveux, il propose à Bousquier de l’aider à transporter une balle de tabac de contrebande se trouvant chez Bancal. Celle-ci s’avère être le corps de Fualdès qu’il aide à descendre à l’Aveyron.

Bousquier

Déchu socialement, Bousquier, ancien percepteur des contributions, travaille aux haras comme portefaix. Il est le premier des accuser à avouer. Il révèle à la justice le nom des participants et le trajet emprunté pour descendre le corps. Il aura la peine la plus légère.

La peinture conserve toute son aura par sa capacité à retranscrire « la ressemblance du personnage, la vérité des traits, l’expression de la physionomie ». Certains artistes bénéficient même de libéralités de la part des autorités pour accéder aux prisons et peindre les prévenus. La large diffusion de ces portraits alimente l’effervescence générale et conforte le récit officiel sur l’assassinat.

Bastide et Jausion peints par Joseph Roques

Le commerce de l’affaire

La médiatisation de l’affaire Fualdès sera assurée, tout au long des trois procès, par les « notices », comptes rendus au jour le jour des séances envoyés aux abonnés, auxquels pourront être joints des gravures, des plans des lieux, des portraits des inculpés et de nombreuses publications postérieures.

Notice des comptes-rendus du procès de Rodez, 1817

Edition anglaise des Mémoires de Madame Manzon, 1818

Notices relatives au premier procès d'Albi, 1818

Plan manuscrit d'une partie de la ville de Rodez

Illustration hors texte pour Histoire complète du procès de l'assassinat de M. Fualdès, 1818.

L’affaire connaît un immense succès populaire. Les premières lithographies et de multiples estampes accompagnent l’imaginaire des lecteurs. Des tableaux représentant les principaux accusés, « peints d’après nature dans les prisons », circulent à Toulouse, Lyon ou Bordeaux avant d’être dévoilés à Paris. Un portrait semble alors dépasser toutes les espérances en la matière, celui de Clarisse Manzon peint par Joseph Roques, et aujourd’hui disparu. Chacun peut découvrir ces oeuvres d’une parfaite ressemblance pour « une modique rétribution ».

Les enfants Bancal à l'hospice de Rodez

En province, les représentations théâtrales de rue fleurissent. Les mémoires de Clarisse Manzon connaissent sept éditions en moins de deux mois. D’autres protagonistes comme Rose Pierret (ou un sosie) sont littéralement livrés aux regards des curieux dans un café parisien où une foule ininterrompue défi lera pendant plusieurs jours. Bousquier, sauvé de la guillotine par ses aveux mensongers, sera engagé dans un cabinet de cire reproduisant la scène de l’assassinat « au naturel » afin de répondre aux questions des curieux.

Le public populaire s’attache aux formes orales, aux récits des colporteurs, aux chansons illustrées par des images bon marché. L’affaire marquera durablement les esprits. La Complainte de Fualdès sera fredonnée jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Véritable complainte sur la mort de Fualdès, lithographie sur papier vélin, 28,1 x 19 cm, Paris, Chardon aîné.

« Pour satisfaire la curiosité publique, les portraits en cire des coupables furent moulés, montés sur des mannequins, et on vit longtemps dans la cour des Fontaines, à Paris, un endroit disposé comme le bouge de la femme Bancal, et dans lequel la scène de l’assassinat était représentée au naturel. On y assistait pour la bagatelle de deux sous, et toutes les âmes sensibles s’en procurèrent la jouissance. »

Les trois procès de l’affaire Fualdès

L’affaire Fualdès est une affaire hors norme qui fera l’objet de trois procès successifs. Le nombre d’accusés et de témoins, la longueur des cessions comme la publicité exceptionnelle produite par les multiples éditions ou gravures, n’a pas d’équivalent en son temps.

Le premier procès d'Albi

À Rodez, le premier procès se déroule du 18 août au 13 septembre 1817. Onze accusés sont à la barre et voient défiler 243 témoins à charge et 77 à décharge. De façon tout à fait inhabituelle, le compte rendu des débats fera l’objet d’une publication presque officielle, visée par le procureur du roi Maynier, indice de l’intérêt tout particulier que porte le pouvoir à cette affaire dès le début.

À la suite d’un vice de forme du greffier, le jugement est cassé avant d’être renvoyé à la cour d’assises d’Albi. Les accusés ne sont plus que huit mais on dénombre 350 témoins. Toute la France parle alors de l’affaire Fualdès et de son héroïne Mme Manzon dont on attend qu’elle dise enfi n si les accusés étaient bien présents dans la cuisine des Bancal. Au terme de ce deuxième procès qui se déroulera du 25 mars au 5 mai 1818, cinq peines de mort sont prononcées, dont trois effectives. Bastide, Jausion et Collard sont guillotinés le 3 juin à Albi. Mais la justice n’en a pas fi ni.

Germain Chambert, Procès Fualdès. Banc des accusés, taille-douce sur papier vergé azuré, 33,4 x 50,2 cm, Toulouse, Chambert, 1818.

Un dernier procès se tient à Albi du 21 décembre 1818 au 15 janvier 1819 à l’encontre de trois nouveaux accusés, l’ancien commissaire de police et deux parents de Bastide. Ils seront tous relaxés. Au total, plus de 730 témoins seront cités dans l’affaire Fualdès.

Condamnations et testaments de mort

La cour d’assises d’Albi confirme le verdict de celle de Rodez. Les « chefs », Bastide-Gramont et Jausion, qui d’après l’acte d’accusation ont tué leur ami Fualdès par intérêt sont condamnés à la peine capitale. Bousquier, à l’origine des premières révélations, purge sa peine de 2 ans de prison. Les comparses sont condamnés à mort mais seul Collard est exécuté. La veuve Bancal et Bach voient leur peine commuée en détention à perpétuité après leurs aveux confirmant la thèse de l’accusation. Anne Benoit est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et malgré la grâce de Louis Philippe, elle ne sera jamais libérée de la prison de Montpellier où elle purge sa peine. Le coutelier Missonnier est condamné à 2 ans de prison et à 50 francs d’amende. Il meurt à la prison de Montpellier.

Sébastien Coeuré, La Visite d’un ecclésiastique à Jausion, Bastide et Collard, lithographie, 20,7 x 40 cm, Paris, Ostervald et Martinet, juin 1818

Le 3 juin 1818, jour de leur exécution, Bastide et Jausion demandent à ce qu’un notaire vienne recueillir leurs dernières paroles comme la loi le prévoit, c’est le testament de mort. Le conseiller Pagan leur demande pour une ultime fois d’avouer. Les accusés persistent dans leurs dénégations : ils n’ont pas tué Fualdès. Jausion déclare même qu’il ne comprend pas pourquoi on a cherché les assassins de Fualdès parmi ses amis et non ses ennemis, notamment les royalistes. Pendant leur transfert et jusqu’au pied de l’échafaud, ils témoignent de leur innocence.

D’après Ludwig Rullmann, Supplice de Bastide, Jausion et Collard, Hinrichtung des Bastide Jausion u Collard, lithographie de Schonberg sur papier vélin, 27,6 x 34,5 cm, Vienne.

À quatre heures et demie, Jausion monte le premier sur l’échafaud, suivi de Collard ; Bastide, le meneur, sera le dernier à être exécuté.

« L’exécution a duré à peine quelques minutes ; une foule nombreuse de spectateurs s’était rendue sur le jardin public et dans tous les lieux voisins, pour être témoin des derniers moments des condamnés. L’ordre n’a pas été troublé un seul instant. Pas un cri n’est échappé, et l’on a respecté l’humanité, à la vue de ceux qui l’avaient le plus outragée par leurs crimes. »

Après l’affaire

Le procès Fualdès marquera Rodez à jamais. Tout au long du XIXe siècle, l’affaire hante l’esprit des Ruthénois par le souvenir des témoins directs ou les récits de leurs descendants.

Dans les années 1840, la découverte d’ossements d’animaux dans l’ancien jardin de Jausion est interprétée comme les restes des deux joueurs de vielle assassinés pour ne pas témoigner. En 1907, les membres de l’Automobile Club du Périgord visitent Rodez et se rendent compte que les Ruthénois ne sont pas volubiles pour leur indiquer la maison Bancal. Cent ans après, l’évocation de l’affaire Fualdès n’est pas chose aisée et pour Combes de Patris, « la cendre était encore chaude ».

Gazette de Paris, n° 160, 28 avril 1839, xylographie et typographie sur papier journal, 43,2 x 29,7 cm.

Pendant la deuxième guerre mondiale, le docteur Ferdière, médecin de l’asile de Rodez, s’intéresse aux lettres anonymes envoyées à Mme Manzon, en fait écrites par elle-même. Il se heurte aux mêmes réticences des Ruthénois, toujours mécontents de ce retour incessant sur cette affaire. L’attitude des habitants de Rodez ne semble pas varier après-guerre. Un chroniqueur littéraire écrivant sur François Fabié consigne « qu’après avoir visité la cathédrale et les autres lieux touristiques, il avait vainement demandé à quelque indigène, aussitôt muet et revêche, le chemin de la rue des Hebdomadiers ».

« L’affaire Fualdès », Paris Jour, n° 9, 1979, 24 p.

En 1978, Pierre Bellemare pense avoir le fin mot de l’histoire. Le moment semble enfi n venu pour faire éclater au grand jour la vérité dans le cadre de son émission télévisée De mémoire d’homme. Les témoins sont attendus à l’évêché mais la chaise qui leur est destinée reste désespérément vide. Qu’en serait-il de nos jours ?

"J’ai suivi, par un soir de pluie, de la rue des Hebdomadiers jusqu’au bord de la rivière, la route où Bastide le gigantesque et Jausion l’insidieux menèrent le cortège du cadavre. J’y goûtais fort congrûment des impressions de terreur. J’avais tout de même un souci plus riche, c’était d’étudier s’il y eut quelques dessous politiques à ce fameux mystère criminel. » Mautrice Barrès, Le voyage de Sparte

Les hypothèses

Un suicide ?

Le lendemain du crime, les premières suppositions sont avancées. Les habitants n’acceptent pas l’idée d’un assassinat et certains avancent à chaud une hypothèse audacieuse : Fualdès se serait suicidé ! Des problèmes financiers en seraient la cause. Cette idée apparaît avant les premières constatations légales avant d’être rapidement abandonnée.

Vue de l'Aveyron

Les francs-maçons ?

Certains contemporains ont attribué l’assassinat aux francs-maçons sans véritable raison. Fualdès avait été le vénérable de la loge ruthénoise et continuait de la fréquenter. Le matin de la découverte, son corps est transporté à la loge pour être autopsié. Les francs-maçons envisagent un temps de racheter la maison Bancal pour la raser et élever un monument en mémoire de Fualdès.

Un rendez-vous galant ?

L’hypothèse d’un rendez-vous galant ayant mal tourné est évoquée à plusieurs reprises par des contemporains. Bien après l’affaire, la thèse est soutenue par Romiguière, l’ancien avocat de Bastide, dans un mémoire écrit en 1845 peu avant sa mort : « On le soupçonnait d’avoir des relations… n’est-il pas permis de supposer qu’ainsi attiré dans un mauvais lieu, il y aura trouvé deux bandits qui l’auront assassiné pour le voler ? ».

Un crime crapuleux ?

Le jour du crime, la ville de Rodez accueille une foule inhabituelle pour la fête de Saint-Joseph. La foire de la mi-carême vient de se terminer et tous les étrangers n’ont pas quitté la cité si l’on en croit les joueurs de vielle qui seront interrogés par la suite. À la nuit tombée, Fualdès sort sans lampe et n’est pas à l’abri d’une agression par des voleurs qui deviendront ses meurtriers.

La cupidité de Bastide et Jausion ?

C’est la thèse officielle de l’accusation et les autorités judiciaires cherchent à le démontrer tout au long du procès. En forçant le tiroir du bureau de Fualdès le lendemain du crime, Jausion donne à la justice un motif d’inculpation. Personne ne sait clairement si des effets de commerce ou de l’argent ont disparu du secrétaire de Fualdès mais l’accusation a besoin de coupables et d’un mobile : le vol.

Un crime politique ?

La rumeur publique accuse les royalistes. Fualdès s’est illustré en déjouant en 1814 une tentative d’insurrection ultraroyaliste organisée par une société secrète, les Chevaliers de la Foi. Mais après la Restauration, les organisateurs n’ont rien à redouter d’une justice qui ne les aurait jamais condamnés pour leurs actes commis contre l’Empire. Fualdès n’était pas gênant et son meurtre ne peut s’expliquer que par une sombre vengeance, celle de partisans du royalisme clandestin. Est-ce la raison des efforts conjugués des autorités pour éloigner les soupçons des Chevaliers de la Foi et trouver des coupables à tout prix ?

Musée Fenaille

L'affaire Fualdès, le sang et la rumeur

jusqu'au 31 décembre 2017

Une exposition produite et portée par Rodez agglomération

Un livre

Un ouvrage accompagne l'exposition sous la direction de Jacques Miquel et Aurélien Pierre, coédition musée Fenaille - Rouergue, 256 p., 32 €.

Des émissions de radio

Commissariat de l’exposition:

Jacques Miquel, historien

Aurélien Pierre, directeur du musée Fenaille, directeur-adjoint des musées de Rodez agglomération

Prêtreurs : Réunion des musées métropolitains Rouen Normandie,Société des lettres, sciences et arts de l’Aveyron, Musée Paul Dupuy, Musées départementaux de l’Aveyron, Archives du Tarn, Archives de l’Aveyron, Le théâtre du Capitole et de nombreux collectionneurs privés ayant souhaités garder l’anonymat.

Created By
musée Fenaille
Appreciate

Credits:

musée Fenaille - T. Estadieu

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